‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 112 sur 261 · Diversions, divertissements · texte numérisé non relu

Diversions, divertissements

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(le fait, et qu'il eût fallu remonter à Tenceinte, de laquelle, d'ailleurs, on n'eût pu descendre, il ({uitta cette pensée, qui élail, en elfel, impraticable, et nous nous réduisîmes à une autre. . .

... I']nlln je me sauvai un samedi 8 d'août, à cinq heures du soir : la porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement ; je descendis, un bâton entre les jambes -, très heureusement du bastion qui avait quarante pieds de haut. Un valet de chambre, qui est encore à moi, qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire. La sentinelle, qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d'où elle ne pouvait pourtant pas me joindre, n'osa me tirer, parce que, lorsque je vis cet homme compasser la mèche ^, je lui criai que je le ferais pendre s'il tirait. Deux petits pages, qui se baignaient, et qui, me voyant suspendu à la corde, crièrent" que je me sauvais, ne furent pas écoutés. Mes quatre gentilshommes se trouvèrent à point nommé au bas du ravin, où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux, comme s'ils eussent voulu aller à la chasse ; je fus à cheval moi-même avant qu'il y eût eu seulement la moindre alarme, et comme j'avais quarante relais posés entre Nantes et Paris, je serais arrivé infailliblement le mardi à la pointe du jour, sans un accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif ' du reste de ma vie.

J'avais un des meilleurs chevaux du monde, et qui avait coûté mille écus à M. de Brissac. Je ne lui abandonnai pas toutefois la main, parce que le pavé était très mauvais et très glissant ; mais un gentilhomme à moi, qui s'appelait Boisguérin, ayant crié de mettre le pistolet à la main, parce ((u'il voyait deux gardes, qui

2. Un bâton, rc hjiton est attaché à la corde qui se déroulo. — 3. Compasser, îiu siMis d'arrang-er. L(*s mousquols, à colto époque, ('laicnt munis d'une mèrlie, que le tireur prr'-pai-ait et allumait. — i. Le fatal et décisif, la grammaire actuelle voudrait que l'on rép(''tât le sul.stanlK accident devant le premier des deux adjectifs,

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lie song'eaient poiirlaul pas à nous, je Tv mis elTectiveiTjent; mais le soleil, qui était encore haut, donna dans la platine"' : la réverbération fit peur à mon cheval, qui était vil" et vij^oureux ; il lit un j^rand soubresaut et il retomba des quatre pieds. J'en fus quitte pour l'épaule gauche qui se rompit contre la borne d'une porte. Un autre gentilhomme à moi, nommé Beauchêne,me releva et me remit à cheval ; et, quoique je soull'risse des douleurs effroyables, et que je fusse oblij^é de me tirer les cheveux de temps en temps pour m'empêcher de m'évanouir. j'achevai ma course de cinq lieues avant que Ton meut pu joindre. Je trouvai au lieu destiné M. de Brissac et le chevalier de Sévigné *" avec le bateau. Je m'évanouis en y entrant. L'on me fît revenir en me jetant un verre d'eau sur le visage. Je voulus remonter à cheval quand nous eûmes passé la rivière : mais les forces me manquèrent et M. de Brissac fut obligé de me faire mettre dans une fort grosse meule de foin, où il me laissa avec un gentilhomme, appelé Montet, qui me tenait entre ses bras.

J'y demeurai caché plus de sept heures, avec une incommodité que je ne puis vous exprimer. J'avais l'épaule rompue et démise ; j'y avais une contusion terrible : la fièvre me prit sur les neuf heures du soir, et l'altération ' qu'elle me donnait était encore cruellement augmentée parla chaleur du foin nouveau. Quoique je fusse sur le bord de la rivière, je n'osais boire, parce que si nous fussions sortis de la meule, Montet et moi, nous n'eussions eu personne pour raccommoder le foin qui eût paru remué, et qui eût donné lieu, par conséquent, à ceux qui couraient après moi d'y fouiller. Nous n'entendions que des cavaliers qui passaient à droite et à gauche. Nous reconnûmes même Goulon ^ à sa A-oix.

5. Platine, plaque de métal qui soutient la batterie dune arme à feu. — G. Sévigné. Renaud de Sévigné, cousin de Retz, commandait pendant la Fronde le régiment de Corinthe. — 7. Altération, ne se dit plus de 1 état d'un homme qui est altéré, qui a soif. — S. Goulon, garde du château de Nantes, envoyé à la poursuite du cardinal de Retz.

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I/inconimodité de la soif est incroyable et inconcevable à qui ne l'a pas éprouvée. M. de la Poise Sainl-OiTanges, homme de qualité du pays, que M. de Hrissac avait averti en passant chez lui, vint sur les trois heures après minuit me prendre dans cette meule, après quil eut remarqué qu'il n'y avait plus de cavaliers aux environs. Il me mit sur une civière à fumier, et il me fît porter par deux paysans dans la grange d'une maison qui était à lui à une lieue de là. Il m'y ensevelit encore dans le foin ; mais comme j'y avais de quoi boire, je m'y trouvai même délicieusement.

\^Ménwires, t. II, p. 45, éd. Chéruel.)

3. Saint-Simoii (1675-1755). — Louis deKouvray, duc de Saint- Simon, entra aux mousquetaires en 1691 , démissionna parce qu'il se crut victime d'une injustice, et se rapprocha du parti des mécontents: il comptait, avec le duc de Beauvilliers et Fénelon, sur le prochain règne du duc de Bourgogne. Mais celui-ci mourut prématurément, et Saint-Simon n'espéra plus qu'en la faveur du duc d'Orléans qui devint Régent en 1715; celui-ci en effet le fît entrer au Conseil, puis le nomma en 1721 ambassadeur d'Espagne. La mort du Régent (1723 mit fin à sa carrière politique et diplomatique. Tout le reste de sa vie, plus de trente années, Saint-Simon l'a consacré à écrire ses Mémoires.

Il commença par se servir du Journ,'il de Dangeau, qui avait noté scrupuleusement tous les faits de 168i à 1720. Il refit tout ce journal, en y ajoutant tout ce que ses enquêtes et recherches personnelles lui fournirent sur les personnes et sur les choses, puis il le continua. Saint-Simon, à sa mort, laissait ainsi un ouvrage considérable, tout prêt pour la ijublicalion. Mais ses papiers furent saisis et transportés au ministère des affaires étrangères. Au xviii" siècle, quelques privilégiés seulement, dont Voltaire, purent les consulter; et on en publia des fragments. C'est en 1829 seulement, par les soins d'un de ses descendants, que les Mémoires de Saint-Simon furent intégralement imprimés.

Pour écrire ses Mémoires. Saint-Simon fait d'abord appel à ses souvenirs personnels : il y a des choses qu'il a vues, et des hommes qu'il a connus; et il était un observateur prodigieusement attentif, « perçant de ses regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, et y délectant sa curiosité ». Et c'est toujours un témoin passionné. Lisez le récit

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l'uiueux (le la SL'aiice du l'aileiiiciiL. du 2(i aoùL ITIS. où fui cassé lo Icslaincnl de Louis XI\' ; il nous dil : « J'i-loiifTais do silence... Je suais d'anjroisse... Mes yeux fichés, collés sur ces houp^^enis superl)cs... je me nifmrais de joie ; j'en étais à craindre la défaillance ; mon cceur dilalé à l'excès ne trouvait plus d'espace à s'étendre... » Mais si passionné qu'il soit, ce témoin ne laisse rien échapper : il ^oit tout. a\ec une pénétration erTrayantc. — A ses ([ualités fl'obser\i»tion. Saint-Simon joint la manie des informations orales. Toutes lui sont bonnes, qu'elles viennent de f,'-ran'.ls seigneurs ou de grandes dames, comme le duc de Beauvilliers et la princesse des Ursins, de ministres comme Chamillart, dont les filles (les duchesses de Lorges, de Mortemart et de la Feuillade lui donnèrent force détails sur la jeune duchesse de Bourfrofrne), ou de \ alets, de laquais et de servantes. Et c'est bien un peu ce qui nous gâte Saint-Simon ; il y a dans ses Mémoires trop de commérages.

Aussi la véracité de Saint-Simon est-elle fftrt sujette à caution. Ses Mémoires, dont il faut admirer sinon imiter le style original, primesautier. tout en reliefs et en couleurs, sont une œuvre d'orgueil et de passion. Entiché de ses prétentions nobiliaires, persuadé de son propre mérite. Saint-Simon en veut à tous ceux qui, grands ou petits, rois ou roturiers, ont méconnu son génie politique ou blessé sa vanité.

Nous citons d'abord quelques portraits de Saint-Simon. 11 faut en étudier à la fois la composition et la propriété dans le choix des termes.

La duchesse de Bourgogne ^

Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes -, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parlait et se moquait la première, le plus beau teint et la plus belle peau, un port de tète galant, gracieux,

l. La duchesse de Bourgogne, Louise-Adéla'ide de Savoie avait épousé en 1697 le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV et héritier présomptif du tronc. Elle mourut en 1712. et fut suivie de près dans la mort par son mari, et par son fils aîné. Lire une lettre de Louis XIV sur l'arrivée de la jeune ducliesse en France (Laxsox, Lettres du XVII* siècle, p. 303;. — 2. Mordantes, serrées comme pour mordre ; s'oppose à lèvres pendantes.

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majestueux, et le rei^ard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées ; elle plaisait au dernier point : les ^rficcs naissaient d'elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d'esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle, jusqu'à la communiquer à tout ce qui l'approchait.

Elle voulait plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaieté, jeune, vive, active, animait tout, et sa légèreté de nymphe la portait partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la lois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles, était l'âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissait par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout Tamusait ; elle préférait le gros, y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisait le jeu de chacun...

... En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et on timide bienséance avec M"^^' de Maintenon, qu'elle n'appelait jamais que ma tante, pour confondre joliment le rang et l'amitié ; en particulier, causante -^ sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au col, les embrassait, les baisait^ les caressait, les chiiïonnait, leur tirait le dessous du menton, les tourmentait, fouillait leurs tables, leurs pa{)iers, leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois malgré eux, selon qu'elle les voyait

3. Au XVII'" siècle, on confond beaucoup plus rrcciucnuiicul (ju'aujourd'liui le parlicipq présent et radjcctil' verbal.

eu humeur deii rire, et parlant quelquefois dessus ; admise à tout, à la réception des courriers qui apportaient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Hoi à toute heure, même des moments '' pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, cà servir, à excuser, à bien faire.

{Mémoires, éd. Ghéruel, t. IX, p. 195.)

Le président de Harlay.

M. de Harlay * était un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et jiquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étaient pour- le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait toujours les murailles pour faire faire place avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences respectueuses, et comme honteuses^ à droite et à gauche, à Versailles.

[Mémoi res^ éd. Ghéruel, t. I, p. 137.)

Portrait de Fénelon.

Saint-Simon, qui vécut en mécontent sous le règne de Louis^IV dont il attendait impatiemment la mort, devait sympathiser naturellement avec Fénelon, disgracié depuis 1699. Comme lui, il bâtissait de chimériques plans de réforme : comme lui, il espérait tenir une des premières places dans un gouvernement nouveau. Il n'en faut pas moins admirer la beauté de ce portrait, et la bienveillance respectueuse qui l'anime. L'art de Saint-Simon (art tout instinctif)' consiste à développer sans ordre apparent une série d'impressions : c'est d'abord la physimiomie de Fénelon qui frappe Saint-Simon : il en analyse les contrastes; — puis ses manières ; — sa conversation ; — enfin, comme pour résumer tout ce qui précède, la séduction que Fénelon exerce sur ses amis.

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