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II. — Molière i ;ir.22-lG

1. Vie. — Jean-Baptiste Poquelin, dit 3/oZ/ère, naquit à Paris le 1 â ou le 15 janvier 1622. Son père. Jean Poquelin, tapissier, habitait une maison située dans le c{uartier des Halles '^rue des Vieilles-Eluves ou rue de la Tonnellerie): il était fournisseur de la coui-, et voulait laisser à son fils sou titre de valet de

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chanibi'c du l'oi. Aussi lil-il cloiiiior à .U'iiii-HapLisle une excellente insLinction au collèj^e de Clermont (devenu collège, jiuis lycée lA)uis-le-(Ti'and) dirigé par les Jésuites, Le jeune homme éludia ensuite la philosophie avec Gassendi, et prit à Orléans sa licence en droit. Mais au lieu de s'associer avec son père et de se pi'éparor à lui succéder, il fonda avec quelques amis, entre autres les Héjart, une troupe de comédiens, qui prit pour titre \ Illustre théâtre. Pendant les années 1643 et 1644, cette troupe essaya vainement de se former un public. Tantôt au jeu de paume des Métayers, près de la porte de Xesles ; tantôt au jeu de painne de la Croix-Noire, au Marais ; tantôt au jeu de paume de la Croix-blanche, carrefour de liuci : elle ne fit que s'endetter. En 1645, l'Illustre théâtre quitte Paris, et jusqu'en 1658, Molière et ses amis parcourent les provinces. On signale leur passage à Bordeaux, Toulouse, Albi, Nantes, Agen, Pézenas, Arienne, Lyon. Cette dernière ville parait être devenue, à partir de J652, le quartier général de la troupe ; de là, Molière, fut appelé plusieurs fois à Montpellier et à Pézenas, par le prince de Conti, son ancien condisciple, pendant les Etats du Languedoc. En 1658,-après une dernière escale à Rouen. Molière installe sa troupe à Paris, d'aboi-d dans la salle du Petit-Bourbon, au Louvre, puis dans la salle du Palais-Royal, Il a d'abord pour protecteur Monsieur, frère du Roi, puis Louis XIV lui-même.

Molière se marie en 1662 avec Armande Béjart, qui jouait sur son théâtre les rôles de coquettes, et dont la coquetterie réelle semble l'avoir fait beaucoup souffrir. En 1664, il a un fils dont le Roi consent à être le parrain. Louis \IY. d'ailleurs, protège Molière contre ses ennemis, et l'appelle fréquemment à la cour, soit pour qu'il y joue quelque pièce de son répertoire, soit pour qu'il compose des divertissements de circonstance. Il convient . d'apprécier à sa juste valeur cette protection du roi. qui, sans doute, a pu détourner Molière de travaux plus sérieux, en lui imposant de fabriquer des ouvrages hâtifs, dans le goût du jour, comme Mélicerte. les Amants magnifiques, etc. : mais qui, à ce prix, lui a rendu peut-être davantage. En effet, Molière, admis familièrement à la cour, a pu observer de près les oingiiiquy de ppjit^ i]iarcfiiisei de gi'ands seigneurs qû^Jl met à la ^cène : et surtout, c'est fort deJ'ajjpui royal qu'il a pu railler invp^unément la noblesse du jour, non pas seulement pour ses ridicules extérieurs, mais pour ses vices.

La vie de Molière semble avoir été d'une activité dévorante. Chef de troupe (et nous savons par ses confidences de /'/77iproniptu que c'était un rude métier), acteur toujours en scène, et auteur, il n'a pas un instant de repos. On est stupéfait qu'il ait pu, entre 1658 et 1673, composer plus de vingt ouvrages, dont

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plusieurs en oin(( actes et en vers ! Il devait, comme l'en félicite lîoileau, rimer avec une facilité singulière. A ce métier, il jrafjnait sans doute beaucoup U argent. Il avait, dit-on, trente mille livres de rentes ; et l'inventaire dressé a|)rè.s sa mort révèle un confortable lar^^e et artistique. Son caractère était plutôt porté à la tristesse; il lit rire, mais il ne riait pas. Il était homme de co'ur, charitable, « né avec les dernières dispositions à la tendresse », tolérant, ami fidèle. De comple.xion délicate, porté à l'hypocondrie (nous dirions aujourd'hui neurasthéniquol, il fut presque toujours mahule, et en voiUut au.v médecins de leur impuissance à le ^niérir.

Un sait comment il mourut : sur la scène, [)endant la (juatrième représentation du Mulnde inuxjinnire, il fut j)ris d'un crachement de sanir et d'une convulsion ; on le transporta chez lui ^40, rue Richelieu) et il expira pendant la nuit. Comédien, Molière était excommunié; pour obtenir qu'on rensevclit nuitamment en terre chrétienne, sa \euve dut allei' se jeter aux pieds de Louis XI\'.

2. Nomenclature des pièces de Molière. — Il ne nous reste que deu.v échantillons des nombreuses farces que Molière fit jouer en province ; lu Jalousie du Barbouillé et le Médecin volant; — lGo3 on 16j5. L'Etourdi, ô actes en vers ^imité de l'italien) ; — 165G. Le Dépit amoureux 5 actes en vers (imité de l'ilalioni ; — 1659. Les Précieuses ridicules. I acte en prose, première pièce jouée d'original à Paris ; — 16(H. L'Ecole des Maris, 3 actes en vers imitée des Adelphes deTérence ; — 16G1. Les Fâcheux, 3 actes en vers, joués au château de \"aux pendant les fêles que Fouquet donnait au Roi ; — 1G62. L'Ecole des Femmes, 5 actes en vers ; — 1663. La Critique de l'Ecole des Femmes, 1 acte en prose, écrit par Molière pour répondre aux attaques très violentes dont sa précédente comédie était l'objet ; — 166i. L'Impromptu de Versailles, i acte en prose, Molière s'y défend contre les auteurs et les comédiens rivaux ; — 1664. Le Mari.iffe forcé, comédie-ballet en un acte et en prose; — 166 i. La l*rincesse d'Elide, comédie-ballet en 3 actes, pour les fêtes de Versailles ; — 166». Le Tartuffe, repiésenté en 3 actes, aux fêtes de la cour, interdit à la ville ; — 1065. Don Juan, 5 actes, en prose (imité de lespagnol.deTirsode Moliiia ; — lt>65. /v'.Amojyr /»ei/ec/n, 3acles, en prose ; — 1606. Le Misanthrope, 5 actes, en vers ; — 1666. Le Médecin malgré lui. 3 actes, en prose (imité d'un fabliau du moyen âge, le Vilain Mire) ; — 1667. Tartuffe, on 5 actes ; une seule représentation, puis interdit ; — 166S. Amphilri/on, 3 actes, en vers libres (imité de Plaulcy : — 166s. Geonjes Dandin, 3 actes, en prose ; — I66S. L'Avare, 5 actes, en prose imité de V Aululaire de Plante ; — 166',», .Uonsiour de Pourceauqnac, comédie-

!ViS I.i;S CRANDS KCnn AINS fhançais

ballet, :\ actes, en prose ; — 1669. Tartuffe^ f) actes, en vers, autorisL" ; 1670. Les Amnnls ni;i(fnifi({ues, coniéflie-ballet, 3 actes, en vers ; — 1670. I^e lionrfieois (jenlilhomme, coniédicballet, 5 actes, on prose: — 1671. Psyché. trau;éclii'-ballet, 3 actes, en vers (en collaboration avec Corneille et Quinault) ; - 1671. Les Fourberies de Sc;ipin, 3 actes, en prose (imité du Phormion de Térence) : — 1672. La Comtesse cVEscarhnfjnas, comc- (lie-ballct, 3 actes, en prose ; — 1672. Les Femmes snvanles, 5 actes, en vers ; — 1673. Le Malade iniiçjinnire, coniédie-ballel, 3 actes, en prose.

'^. Analyse des principales pièces. — a.) Les Précieuses ridicules (16591. — Deu.x jeunes gentilshommes, La Granj^e et Du C^roisy, ont demandé en mariag'e Gathos et Madelon, la fille et la nièce du bourj^eois Gorgibus. Celles-ci, précieuses ridicules, grandes lectrices de romans, refusent de se marier. Les deux gentilshommes, pour se venger, leur envoient le valet Mascarille et le cuisinier Jodelet, habillés en grands seigneurs, et qui se font passer pour de beaux esprits. Cathos et Madelon s'y laissent prendre, jusqu'au moment où, sur l'ordre de leurs maîtres, les deux laquais se dépouillent de leur costume d'emprunt et apparaissent en souquenille et en veste de cuisine.

b) Le Misanthrope (1666). — Alceste, gentilhomme d'une probité intransigeante, ne peut souffrir les simagrées de la politesse, et querelle son ami Philinte qui n'imite pas sa sincérité. Par une contradiction très piquante, il aime justement Célimène, jeune veuve de vingt ans, mondaine et coquette. Il vient chez elle pour la mettre en demeure de choisir entre lui et ses autres prétendants. D'acte en acte, il est empêché de s'expliquer avec elle ; d'abord il a un duel avec Oronte dont il a critiqué le sonnet; il croit ensuite aux calomnies d'Arsinoé, qui le fait venir chez elle povir lui montrer un billet écrit par Célimène à Oronte ; puis, un de ses laquais vient l'avertir qu'on' clierche à l'arrêter ; enfin, tous ceux à qui Célimène a envoyé des lettres sont réunis, et l'accablent de leur dédain : seul Alceste consent à pardonner, mais à cette condition que Célimène l'épousera et le suivra à la campagne. Célimène ne se sent pas assez forte pour renoncer au monde, et Alceste rompt avec elle.

c) L'Avare ;1668). — Harpagon est très riche, mais il a une telle passion pour le gain qu'il place son argent à usure, et néglige complètement l'éducation deses enfants. Ceux-ci, Cléante et Elise, n'ont pour lui que du mépris; Cléante cherche à emprunter, etlusurier avec lequel on le met en rapport est justement son père; Elise a signé une promesse de mariage à Valèrci qui l'a sauvée des eaux, et qui s'est introduit dans la maison comme intendant. D'autre part. Harpagon s'avise de vouloir se

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rctnarier: il fait la coiirà une Jeune lillc. Mai-iane, qui estainicc de Cléante, et il se trouve ainsi le rival de sou fils. Cet amour ridicule fait encore ressortir son avarice, car IIarpaj::on n'est pas plus généreux envers Mariane qu'envers ses enfants. Le \<)1 d'une cassette contenant 10.000 écus en or, et que la Kléche, valet de Cléante, a dérobée à Harpaj^on, forme le nœud de l'intrigue. L'avare soupçonne tout le monde, veut faire arrêter toute sa maison, et finit par rentrer en possession de son trésor, A la condition qu'il laissera Cléante épouseï* Mariane, et ^'alère épouser Elise. Mariane et Valère se trouvent être frère et sccur, et reconnaissent leur père dans le seij^neur Anselme, vieux gentilhomme de Najiks ((ue Harpagon voulait donner pour mari à sa tille.

d Tartuffe 1669\ — Orgon, bourg:eois dont la piété va juscju'à la crédulité, a recueilli chez lui un homme qui l'a séduit par ses simagrées, et qu'il croit un modèle du parlait chrétien, Tartuffe. Celui-ci n'est qu'un hypocrite dangereux. II veut épouser la fille d'Orgon. et fait la cour à sa femme ; Orgon a eu l'imprudence de lui confier des paj)iers compromettants ; il va même jus(|u'à lui faire une donation de ses biens, au détriment de ses proi)res enfants. TartutTc est démasqué, grâce à la finesse d'Elmire: et Orgon léchasse de chez lui. Mais l'Imposteur prend sa revanche; il fait valoir la donation, et va porter au roi les papiers qui doivent amener l'arrestation de son bienfaiteur. Heureusement ((ue le roi est « un prince ennemi de la fraude » ; et c'est Tartuffe qui est conduit en prison.

e Le Bourgeois gentilhomme (1670). — Monsieur Jourdain, fils dun drapier, vevit jouer au gentilhomme. Il fait venir chez lui des maîtres de musique, de danse, d'esci-ime, de philosophie; il porte des habits magnifiques : il se laisse escroquer de l'argent par Dorante, gentilhomme peu scrupuleux qui le paie en compliments. De plus, il a résolu de ne marier sa fille Lucile qu'à un comte ou à un martpiis. Or Lucile est aimée de Cléontc qui, pour arriver à l'épouser, se fait passer pour le fils du Grand Turc : de là, une cérémonie où M. .Titurdain est reçu mamamouchi .

f) Les Femmes savantes 1672). — Le bon bourgeois Chrysalc a pour femme Philaminte, qui s'avise de jouer au bel esprit et à la science. Sa sceur Bélise, et sa fille aînée Armande, sont gâtées par le même ridicule. Armande avait été demandée en mariage par Clitantlre : mais celui-ci, après trois ans d'attente; s'est décidé à épouser la jeune sœur d'Armande, Henriette, tyi^c de jeune fille simple et spirituelle, instruite mais modeste. Philaminte veut donner un autre mari à Henriette, un bel esprit hypocrite nommé Trissotin. Chrysale ne voudrait pas de ce mariage ridicule, mais par faiblesse il le laisserait s'accomplir, si^son frère

'SM) Li:.s GRAM>S KCHIVAINS l'HANÇAlS

Ariste ne sàvisaiL duii sti'atnfièmc pour écarter Trissolin : il apporte des lettres, fabriquées par lui-même, et qui aunoncenl la luine de la tamille. Trissotin déclare fpi'il renonce A sa demande : ('lilandi-e au contraire insiste pour épouser Henriette et oITre toute sa fortune à Glirysale. Après le départ du pédant. Aiiste révèle la vérité, et le mariaf^e d'Henriette avec Clitandre va se célébrer.

Les extraits suivants vont nous permettre de présenter les divei's aspects du génie de Molière : sa théorie du genre comique ; sa morale : sa peinture satirique de la cour et des bourgeois ; enfin, son originalité dans l'iinilation des anciens.

Les théories littéraires de Molière.

La tragédie et la comédie (1663).

Ce morceau est tiré de la Critique de l'Ecole des Femtnes, petite pièce dans laquelle Molière essaye de réfuter les attaques dont sa dernière comédie a été l'obiet. 11 nous présente un marquis ridicule, un autevir et une prude : c'est-à-dire l'ignorance, le pédantisme et l'hypocrisie. Il confie sa défense au chevalier Dorante, qui incarne à la fois le bon sens et la saine érudition, et à deux femmes d'esprit, Uranie et Elise. Lysidas, qui attaque la comédie, est une esquisse du futur Trissotin. — Molière proteste avec raison contre le mépris de M. Lysidas pour la comédie. Mais il faut remarquer que nous sommes en 1663, époque où la tragédie héroïque et extraordinaire de Corneille vieilli justifie ces critiques. Quelques années plus tard, Molière n'aurait pu parler ainsi des tragédies plus naturelles et plus raisonnables de Racine, et la comparaison eût manqué d'exactitude.

Lysidas. — Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais enfin, sans choquer Tamitié que Monsieur le Chevalier témoigne pour fauteur, on m'avouera que ces sortes de comédies * ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd'hui ; on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous

1. Ces sortes de comédies, des comédies comme en fait Molière, et qui pour M. LysidaSj, ne sont que des farces.

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avoue que le C(pur m'en saig^iie ({uelquefois, et cela est honteux pour la France...

DoRAXTK. — Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange - ?

l'K.vMt:. — Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ^ ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que Tune n'est pas moins diflicile à faire que l'autre.

Durante, — Assurément, madame ; et quand, pour la difiiculté^ vous mettriez, un plus du côté de la comédie, jieut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car entin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Forlune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'e,ntrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre ai^n'éablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les

i. Moli(!ro a une rancuno toute personnelle contre les poèmes sérieux. Il vient d'éclioucr dans la comédie ln.'roïque 'Don Gnrvie tle Navarre), et il a été jucré médiocre comme acteur trag-iquc, par comparaison avec les grnruh rimxihliens à('\'\\iAo\ de Bourg-ogne.T<lle avait été l'impression de la cour, lorsqu'on 1058 il joua Niconn'th' : telle fiit celle de Hacine, qui relira à Molière son Alexandre pour \r faire représenter par la troupe rivale. Par contre, on reconnaissait à Molière une incontestable supériorité dans les rôles comi'jues ot bouffons. Mais il conserva toujours \i\ prétention dos rôles Irapriques : et c'est dans le costume d.' César tLa mort lie Ponipàe) q\i'i\ se (il peindre par Mignard. — S. Bien touchée. bii»n peinle, ou bien attrapée.

'X\'2 i.i:s (;ham»s i'c-huains fhançais

liommcs, il faul peindre d'après iialurc. Oii Ncut que ces porlrails ressenibleiiL ; et vous n'avez rien fait, si Vous n'y faites reconnaître les <,'-ens de votre siècle. En un mot, dans les ])ièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ''.

{La Critique de l'Ecole défi femmes^ se. vi.) La morale de Molière.

Molière, comme La Fontaine, est ennemi de tout excès, aussi bien de celui où peut nous faire tomber la vertu mal comprise, que de celui où nous entraîne le vice lui-même. On verra deux remarquables exemples de cette modération dans les passages suivants du Misanthrope et du Tartuffe.

« Il faut parmi le monde une vertu traitable » (1666).

Au i^'' acte du Misanthrope, Alceste cause avec Philinte; le premier est très sympathique par sa droiture et par sa verjtu, mais il pèche par oro-ueil, et il en veut à toute l'humanité. Philinte très indulgent, Test peut-être trop. Molière ne nous présente jamais des raisonneurs abstraits, Philinte est homme, comme Alceste. Et, à son tour, il exagère ; il pousse cette modération jusqu'à l'indifférence et jusqu'au mépris. Après une transition (du vers 9 au vers 14), il trahit sa personnalité un peu égoïste, il oppose son flegnie à la bile d" Alceste ; et il finit par prononcer sur la méchanceté native et incurable des hommes des paroles bien plus sévères, bien plus décourageantes, que les boutades furieuses du misanthrope. — Il nous apparaît donc dans ce passage, que Molière ne prend parti ni pour les uns, ni pour les autres. Il ne charge pas un de ses personnages (sauf dans des cas particuliers, comme dans Tartujfe) de formuler sa pensée. 11 met sous nos yeux des êtres vivants, différents, « ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants », et qui, obéissant à leur nature propre, ont, chacun à leur tour, tort et raison. — Les vers 19 et 20, isolés, donneraient toutefois une idée fausse de l'égoïsme de Philinte, qui se sent naturellement porté au paradoxe par réaction contre les théories d' Alceste. Ces deux vers ont été placés par Fabre d'Eglantine

4. Honnêtes gens. — Honnête Jionime se dit, au xvn"^ siècle,, pour homme du monde, mais dans un sens plus complexe qu'aujourd'hui. V honnête homme dex ail être instruit sans pédantisnie, élégant sans fatuité, courageux sans forfanterie.

dans la bouche de son Philinte, au début de sa pièce. (Le Philiiile de MoUcre, 1790.) Ce Pliilinte-là n'est plus celui de Molière, en dépit du titre; c'est le Philinte de J.-J. Rousseau, celui que l'atrabilaire philosophe de Genève a reconstruit de toutes pièces dans sa Lettre sur les spectacles.

l'HII.INTK

\'ous voulez un grand mal à la nature humaine ?

ALCKSTE

Oui, j'ai conçu pour elle une elTroyable haine.

PHn.iNTi-:

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés clans cette aversion ?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes... 5

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