‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 116 sur 261 · ALCESTE · texte numérisé non relu

ALCESTE

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :

Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,

Et les autres, pour être aux méchants complaisants,

Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. 10

De cette complaisance on voit l'injuste excès

Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.

Au travers de son masque on voit à plein le traître :

Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ;

Et ses roulements d'yeux et son ton radouci 15

N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.

On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde,

Par de sales emplois s'est poussé dans le monde.

Et que par eux son sort, de splendeur revêtu.

Fait gronder le mérite et rougir la vertu. 20

Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,

10. Par cette boutade. Alceste vise directeniont i'indulp-once do Philinte. — 12. Alceste cite un exemple, mais c'est i)rôciséni('nt celui d'un liomme avec qui il est en iirocés. Son hiiiin'iif noire vient donc en partie de ses intérêts lésés. — 17. Pied-plat, on d«'signait d abord par là les jrens du peuple qui portaient des souliers plats, tandis que les i;cntilsiioniines • vaieni de liants talons qui Ir;ur faisaii'nt courber le pii'd. De Ui.coninio pour ril.iin, un a passé an sen^s (lunré.

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Son misérable honneur ne voit pour lui personne :

Nomiue/.-le fourbe, infiniie, etscélérjil maudit,

Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.

Cependant sa grimace est partout bienvenue ; 25

On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ;

l'.t, s'il est, par la brigue, un raiij:,'- à disputer.

Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter :

Têtebleu 1 ce me sont de mortelles blessures,

De voir qu'avec le vice on garde des mesures, 'M)

Et parfois il me prend des mouvements soudains

De fuirdans un désert l'approche des humains.

PUILINTE

Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins en

Et faisons un peu grâce à la nature humaine : [peine

Nerexaminons point dans la grande rigueur, 35

Et voyons ses défauts avec quelque douceur.

11 faut, parmi le monde, une vertu traitable ;

A force de sagesse on peut être blâmable ;

La parfaite raison fuit toute extrémité,

Et veut que l'on soit sage avec sobriété. 40

Cette grande roideur des vertus des vieux âges

Heurte trop notre siècle et les communs usages :

Elle veut aux mortels trop de perfection.

Il faut fléchir au temps, sans obstination ;

Et c'est une folie, à nulle autre seconde, 45

De vouloir se mêler de corriger le monde.

J'observe, comme vous, cent choses, tous les jours.

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;

22. Le sens de ce vers est : " li ne voit personne qui soit partisan de son misérable lionneur. » — 29. Têtebleu, juron, où bleu remplace Dieu. Cf. morbleu, parbleu. — 37. Parmi, semploie fréquemment au xvu' siècle là où nous mettons flaits ou par. —40. Saint-Paul. Epitre aux Bomains, XII, 3. « Non plus sapere quam oportet sapere, sed sapera ad sobrietatem », précepte que Ion peut traduire avec Montaigne (I, 30) : <• Soyez sobrement sage ». — 43. Aux. la prépcj^ition à sert au xvu' siècle à marquer des rapports que nous exprimons aujourdhui pav chez, dans, etc.. — 48. Prenant... si elles prenaient.

XVll" SIHCLK 33')

Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître,

En courroux, comme vous, on ne me voit point être. 50

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont :

J'accoutume mon àmc à soullVir ce qu'ils lonl ;

Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville,

Mon tlei^mie est philosophe autant que votre bile.

ALCESTK

Mais ce fleg"mc, monsieur, qui raisonne si bien, 55

Ce llep^me pourra-t-il ne s'échauU'er de rien?

Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,

Que pour avoir vos biens on dresse un artifice,

Ou qu'on tache à semer de méchants bruits de vous,

\'errez-vous tout cela sans vous mettre en courroux? 60

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