I. - Boileau
1. Vie et Caractère. - Conime Molière et Voltaire, Nicolas Boilcau-Dc-spivauv est né à Paris ' (et non à Crosne, près Villcncuvc-Sainl-Geur^es, comme on l'a cru longtemps), le 1" novembre lo3G. 11 était le quinzième enfant de Gilles Boileau, yi-eflier au Parlement. Deux de ses frères, Gilles (avocat, qui fut de TAcadémie française vinjj^t-cinq ans avant Despréaux', et l'abbé Jacques Boileau, chanoine de la Sainte-Chapelle, eurent cj^falement une réputation de « bel esprit » et de causticité ; leurs bons mots furent célèbres. — Nicolas commença ses études, à làye de huit ans, au coUè^ie d'Harcourt (aujourd'hui lycée Saint-Louis) ; et, vers onze ans, dut subir la }?iave opération de la pierre. Il passa ensuite au collège de Beauvais, à Paris. On le destinait à l'Eglise ; et, de bonne heure, il fut tonsuré ; mais rebuté par la théologie, il obtint de son père la permission de faire son droit, et il devint avocat. D'ailleurs, il n'aimait pas plus la chicane que la théologie.
La mort de son père (1657) lui donna, sous tous les rapports, 1 indépendance dont son talent avait besoin pour se développer. D'abord, il put renoncer au barreau, pour faire de la poésie. Et, surtout, il se trouva possesseur dune modeste, mais solide fortune, ce qui cxpliijue en grande partie l'absolue liberté de ses satires. Boileau fut un renlier, à une épotiue où la plupart des- écrivains ne vivaient que des libéralités des grands et du Iloi. Qu'on ne l'oublie i)as, en lisant les louanges qu'il adresse à L«)uis\l\', à Condé. à Colbert, à Monlausicr: il n'en attendait rien, cjue de l'eslime.
Boileau commença par publier quelqives vers médiocres dans
1. \Jne légende discutable le fait naître dans la chambre où fut composée la Satire Mi'nijtpée.
.'î/'i f.FS (;i<AM»S KCIUXAINS FRANÇAIS
un recueil de poésies galunles pMi-ii en 16G3, Mais, dès 1660, il avait rcrit sa première satire ; et il continua jusqu'en 1669 à conibaltre les mauvais poètes et à défendre ceux que lai)ostérilé a reconiuis pour les plus j^rands. C'est la première période de sa vie littéraire. — La seconde s'étend de 1669 à 1677 : elle comprend Ic^ Epitres, les quatre premiers chants du Lutrin, VArt poétique. Boileau réside alors le plus souvent dans sa maison d'Auteuil : il y reçoit ses amis : Molière, Racine, La Fontaine, Chapelle, Furetière. Protéjfé et aimé par le Roi, il n'en obtient une pension qu'en 1676; et, en 1677, il est nommé historiographe en même temps que Racine. — La troisième période, de 1677 à 1711, est celle pendant laquelle Boileau compose ses derniers ouvrages en vers, quelques satires et épitres, les chants V et VI du Lutrin. L'Académie ne songeait point à lui ; elle était pleine encore des écrivains qu'il avait ridiculisés : le Roi l'imposa en 16S4. Il fut alors très occupé par la querelle des anciens et des modernes, à partir de 1687 ; et il publia une traduction du Traité du sublime, de Longin, qu'il accompagna de Réflexions critiques, en 169.3. A la fin de son existence, survivant à tous ses amis, accablé d'infirmités, il était devenu morose et chagrin. Il échange alors avec Brossette. un avocat au Parlement de Lyon, foi't épris de son talent et de son caractère, des lettres très intéressantes, et qui constituent pour son histoire, celle de ses œuvres et celle de la société contemporaine, un document des plus précieux.
Il mourut le 13 mars 1711, rue du Cloître-Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir. Il fut inhumé dans la Sainte-Chapelle. Un imposant cortège accompagnait ses modestes funérailles. « Il avait donc bien des amis, s'écria un passant, cet homme qui disait du mal de tout le monde 1 » Depuis 1819, les restes de Boileau ont été transportés à l'église Saint-Germain-des-Prés. 2. Les Satires. — En 1660, Boileau écrit la satire I {Adieu d'wn poète à la ville de Paris) ; il en détachera plus tard le long épisode des Embarras de Paris, pour en former la satire VI. De 1663, date la satire VII sur le Genre satirique). De 1664, la satire II à Molière, sur la Rime) ; et la satire IV "^à l'abbé Le Vayer, sur les Folies humaines . De 1665, la satire III le Repas ridicule) ; la satire V (à Dangeau, sur la Noblesse): et le Discours au roi. En 1666, il les réunit en un volume. Il y ajouta, en 1667, deux autres satires, la VHP à Claude Morel, doyen de la Faculté de théologie, sur l'Homme ^ et la IX^ [A son Esprit). — En 1694, il publia la satire X Jes Femmes] ; en 1698, la XI" (à Yalincour, l'Honneur) ; en 1705, la Xlh {VÉquivoque).
wii*' sii:ci.i-: 373
On peut diviser ces satires en trois groupes : les satires bourgeoises [liepas ridicule, Embarrus de Paris) îles satires niorales (Les Folies humaines, V Homme, les Femmes) ; les satires littéraires (La rime, le genre salirique, ù son Esprit). Mais, à vrai dire, Boileau mêle sans cesse les trois genres.
Les satires bourgeoises. — Boileau réaliste. Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme (1691).
On connaît trop le Repas ridicule et les Embarras de Paris, pour que nous les citions ici. Nous choisissons de préférence un passage de la X' satire, Contre les Femmes. Cette satire, pénible et fâcheuse dans son ensemble, contient un fait divers célèbre, l'assassinat du lieutenant-criminel lardieu et de sa femme, deux avares sordides, dont Boileau trace un portrait aussi réaliste que pittoresque.
Dans la robe on vantait son illustre maison ;
Il était plein d'esprit, de sens et de raison ;
Seulement pour l'argent un peu trop de faiblesse
De ces vertus en lui ravalait la noblesse.
Sa table toutefois, sans supertluité, 5
N'avait rien que d'honnête en sa frugalité.
Chez lui deux bons chevaux, de pareille encolure,
Trouvaient dans l'écurie une pleine pâture,
Et du foin que leur bouche au râtelier laissait,
De surcroît une mule encor se nourrissait. 10
Mais cette soif de l'or qui le brûlait dans l'âme
Le lit enfin songer à choisir une femme,
Et l'honneur dans ce choix ne fut point regardé.
^'^ers son triste penchant son naturel guidé
Le lit, dans une avare et sordide famille, 15
Chercher un monstre alfreux sous l'habit d'une fille :
Et sans trop s'enquérir d'où la laide venait.
Il sut, ce fut assez, l'argent qu'on lui donnait.
Hien ne le rebuta, ni sa vue éraillée,
4. Ravaler {val, vallée). Signifie ramener vers le val, le bas, et par conséquent rahuiascr. — 12. Le fit, nous dirions lui fit. — 19. Eraillée, f'railler se dit proprement d'un tissu qu on relâche (latin ra//u»/, racloir, d'où ex-rallare).
374 Li:S (IMANnS écrivains FUANÇAfS
Ni sa niasse de chair bizarrement taillée ; 20
Va trois cent mille francs avec elle obtenus
La tirent à ses yeux plus belle que Vénus.
11 l'épouse: et bient(H son hôtesse nouvelle,
Le prêchant, lui lit voir qu'il était, au prix d'elle,
Un vrai dissipateur, un partait débauché. '25
Lui-même le sentit, reconnut son péché,
Se confessa prodigue, et, plein de repentance,
Offrit sur ses avis de régler sa dépense.
Aussitôt de chez eux tout rôti disparut;
Le pain bis, renfermé, d'une moitié décrut ; 30
Les deux chevaux, la mule, au marché s'envolèrent ;
Deux. grands laquais, à jeun, sur le soir s'en allèrent;
De ces coquins déjà l'on se trouvait lassé,
Et pour n'en plus revoir le reste fut chassé.
Deux servantes déjà, largement souffletées, 35
Avaient à coups de pied descendu les montées,
Et, se voyant enfin hors de ce triste lieu.
Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu.
Lin vieux valet, restait, seul chéri de son maître,
Que toujours il servit et qu'il avait vu naître, 40
Et qui, de quelque somme amassée au bon temps,
Avivait encor chez eux, partie à ses dépens;
Sa vue embarrassait : il fallut s'en défaire ;
11 fut de la maison chassé comme un corsaire.
Voilà nos deux époux, sans valets, sans enfants, 45
Tout seuls dans leur logis, libres et triomphants.
Alors on ne mit plus de borne à la lésine.
On condamna la cave, on ferma la cuisine ;
Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois.
Dans le fond d'un grenier on séquestra le bois. 50
30. Pain bis, ainsi appelé parce que, comme il y reste du son., il est de couleui" hise, brune. — 36. Montées, escaliers. — 47. Lésine, vient de l'italien lésina, qui signifie alêne, grosse aiguille dont se servent les cordonniers. En Italie, on avait désigné du nom de Z-e^j'na une société d'avares qui raccommodaient eux-mêmes leurs chaussures.
XVir' SIKCLE 375
î/un et l'autre dès lors vécut à raventurc Des préseuts qu'à l'ahri de la magistrature Le mari quelquefois des plaideurs extorquait, Ou de ce que la feiume aux voisins escroquait. Mais, pour bien nietlre ici leur crasse en tout son
[lustre, 55 Il faut voir du lo^is sortir ce couple illustre; 11 faut voir le mari tout poudreux, tout souillé, Couvert d'un vieux chapeau de cordon dépouillé, Va de sa robe, en ^'aia de pièces rajeuuie, A pied dans les ruisseaux traînant Tignoniinie. 60
Mais qui pourrait compter le nombre çle haillons, De pièces, de lambeaux, de sales guenillons, De chitTons ramassés dans la plus noire ordure. Dont la femuie aux bons jours composait sa parure ? Décrirai-je ses bas en trente endroits percés, 65
Ses souliers i^rimaçants ving^t fois rapetassés, SescoilTes, d'où pendait au bout d'une ficelle Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu'elle ? Peindrai-je son jupon bij^arré de latin. Qu'ensemble composaient trois thèses de satin, 70
Présent qu'en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régents d'un collège,
5i. Escroquait, de l'italien crocca, voleur. Nous trouvons une allusion à M"" Tardieu, dans les Plaideurs, quand Racine fait dire à Dandin qui s'attendrit au souvenir de sa femme : Elle eut tin- buvclier emporté les serviettes, Plutôt que de reiUrer nu loijis les mains nettes. — .'jo. Crasse, du latin crassus. épais ; en général, saleté. Ici le mot est pris à la fois au sens propre et au sens figuré. — oS. Cordon, les ciinpeaux dhommos avaient alors un cordon, au lieu dun rul^an. — 68. Masque, la plupai-t des femmes avaient conservé la mode italienne, importée au xvi" siècle, de sorlir avec un masque de velours noir, un loup. — 70. Trois thèses de satin, les candidats aux examens faisaient imprimer sur parchemin ou sur étolfe leur thèse, cest-à-diro les questions sur lesquelles ils désiraient être interrogés, et en remettaient un exemplaire à chacun de leurs juges. Ils en faisaient également iiommage J> des parents et à des amis. Voyez. Malade imaginaire (II, G), la scène où Thomas Diafoirus donne un exemplaire de sa thèse à Angélique. — Tî. Régents, on donnait ce nom [(du lalinjref/ere, conduire) aux professeurs dos Collèges.
370 LES (iKANOS KCRHAINS FRANÇAIS
Kt qui, sur cette jupe, à maint rieur encor
Derrière elle faisait dire Arf/iinwn/nhor'?
Mais peut-être j'invente une table frivole. 75
Démens donc tout Paris, qui, prenant la parole,
Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu,
Tout prêt à le prouver, te dira : Je l'ai vu :
\'in<;t ans j'ai vu ce couple, uni d'un même vice,
A tous mes habitants montrer que l'avarice 80
Peut faire dans les biens trouver la pauvreté,
Et nous réduire à pis que la mendicité.
Des voleurs qui chez eux pleins d espérance entrèrent,
De cette triste vie enfin les délivrèrent :
Digne et funeste fruit du n<eud le plus affreux 85
Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux !
(Satire X.)
Les Satires littéraires.
Les droits de la critique (i667j.
Dans la satire IX, à son Esprit, Boileau pose et résout avec une parfaite clarté la question des droits de la critique. Du moment qu'un auteur s'expose au public, il doit s'attendre tout aussi bien au blâme qu'à la louange. On permet aux spectateurs de siffler, aux gens du monde de juger à tort et à travers, pourquoi le critique ne pourrait-il donner son avis sur un ouviage imprimé ? Mais aussi, c'est l'écrivain seul qui est justiciable de la satire ; l'homme doit être respecté. Ainsi compris, le rôle du critique est moral et nécessaire.
Tous les jours, à la cour, un sot de qualité
Peut juger de travers avec impunité :
A Malherbe, à Racan, préférer Théophile,
74. Argumentabor. j'argumenterai. Formule employée dans les thèses, en tète des questions sur lesquelles le candidat était disposé à répondre. — S3. Le 24 août 1665. Les voleurs furent pris sur le fait^ et roués trois jours après.
3. Théophile (1590-1626), poète lyrique et dramatique, fut un des adversaires de Malherbe. Boileau le prend souvent pour type du mauvais poète ; il oublie trop que Théophile a laissé quelques pièces chartnantes, dont la plus célèbre est le Matin.
Kt le clinquant du Tasse à tout Tor dô Virgile.
Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, 5
Peut aller au parterre attaquer Attila :
Et, si le roi des liuns ne lui charme l'oreille,
Traiter de \'isi^(>ths tous les vers de Corneille.
11 n'est valet d'auteur, ni copiste, à Paris,
Qui, la balance en main, ne pèse les écrits. 10
Dès que l'impression fait éclore un poète,
Il est esclave-né de quiconque l'achète:
Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui,
Et ses écrits tout seuls doivent parler pour lui.
Un auteur à j^enoux, dans une humble préface, 15
Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce,
Il ne gagnera rien sur ce juge irrité
Qui lui fait son procès de pleine autorité.
Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire î
On sera ridicule, et je n'oserai rire î 20
Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux,
Pour armer contre moi, tant d'auteurs furieux ?
Loin de les décrier, je les ai fait paraître
El souvent, sans ces vers qui les ont l'ait connaître,
Leur talent dans l'oubli demeurerait caché; '2o
Et qui saurait sans moi que Gotin a prêché ?
La satire ne sert qu'à rendre un fat illustre :
C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre.
En le blâmant enfin, j'ai dit ce que j'en croi :
Et tel qui m'en reprend en pense autant que moi. 30
« 11 a tort, dira l'un ; pourquoi faut-il qu'il nomme?
Attaquer Chapelain ! ah ! c'est un si bon homme !
4. Le Tasse, poète italien du xv("> siècle fl5iV-lo9o) auteur de la Jérusalem (lélirrée et de l\Am/n/<7, pastorale dniiualique : — clinquant est le participe présent, employé substanlivenirnt, de l'ancien verve clin iluiT. faire du hruit (d'une racine germanique)- Le mot se dit, au sens technique, de petites lamell<;s d'or, d'arg-ent, de cuivre, qui entrent dans certaines parures et broderies. Au fiyuré, il signifie ce qui brille, sans avoir une véritable consistance. Ici, la figure est très juste, puisque le cUmiuant est opposé à l'or. Mais Boileau est un peu sévère pour le Tasse.
1^78 LtS (IKANDS KCHIVAIXS FRANÇAIS
Hal/.ac cil lail l'éloge en cent endroits divers.
Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il neût point t'ait devers.
Il se lue à rimer : que n'écrit-il en prose? » 35
\ oilà ce (jue Ion dit. Et que dis-je autre chose?
Kn blâmant ses écrits, ai-je, dun style atl'reux,
Distillé sur sa vie un venin danj^'^ereux?
Ma muse en l'attaquant, charitable et discrète,
Sait de l'homme d'honneur distinr,'^uer le poète. 40
Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité;
Qu'on prise sa candeur et sa civilité ;
Qu'il soit doux, complaisant, ofîlcieux, sincère :
On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire.
Mais que pour un modèle on montre ses écrits, 45
Quil soit le mieux rente de tous les beaux esprits,
Comme roi des auteurs qu'on lélève à l'empire.
Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire ;
Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier,
J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier, 50
Faire dire aux roseaux, par un nouvel organe :
« Midas. le roi Midas, a des oreilles d'âne. »
Quel tort lui fais-je enfin ! Ai-je par un écrit
Pétrifié sa veine et glacé son esprit?
Quand un livre au Palais se vend et se débite, 55
Que chacun par ses yeux juge de son mérite,
Que Bilaine l'étalé au deuxième pilier,
33. Balzac a en effet adressé de nombreuses lettres à Chapelain, qui passait pour un homme de goût très sur. — 35. Boileau semble justement vouloir limiter ses railleries à la poésie de Chapelain, et reconnaître la valeur de ses œuvres en prose. — 44. Cf. le Misanthrope, IV, i. — 46. Chapelain avait été chargé par Colbert de rédiger la feuille des pensions accordées aux gens de lettres^ et il s'était inscrit en tète. Il cumulait 8.000 livres de pension : 3.000 du Roi, 4.000 du duc de Longueville, i.oOO sur l'abbaye de Corbie, assignées par Mazarin. — 52. Midas. roi de Phrygie, avait préféré la voi.x de Pan à celle d Apollon. Celui-ci, pour se venger^ lui donna des oreilles dâne. Le barbier de Midas, malgré les précautions du roi, s'en aperçut ; ne pouvant garder le silence, il creusa un trou dans la terre et y déposa son secret. Des roseaux poussèrent à cette place, et le vent en les agitant leur faisait répéter la ce nfdence du barbier (Cf. 0\we, Mélarnorjjhof>e{>:Xl ; et Perse^ Sat. 1).— 57. Bilaine, libraire au Palais.
wii*" siKcu: 379
Le dég-oùl d'un censeur peuL-il le décrier?
Kn vain contre le Cid un ministre se lij^ue :
Tout Paris pour Cliiniène a les yeux de Hodri«,'-ue. (>()
L'Académie en corps a l)eau le censurer :
Le pul)lic révolté s'obstine à l'admirer.
La satire en levons, en nouveautés fertile,
Sait seule assaisonner le plaisant et Futile.
l-lt, d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens, 05
Détromper les esprits des erreurs tle leur temps.
Elle seule, bravant Torg-ueil et l'injustice,
Va jusque sous le dais faire pâlir le vice,
l']t souvent sans rien craindre, à l'aide d'un bon mot,
Va venger la raison des attentats d'un sot. 70
C'est ainsi que Lucile, appuyé de Lélie,
Fit justice en son temps des Cotins d'Italie,
Lt qu'Horace, jetant le sel à pleines mains,
Se jouait aux dépens des Pelletiers romains.
C'est elle qui, m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre, 75
M'inspira, dès quinze ans, la haine d'un sot livre,
l'^t, sur ce mont fameux où j'osai la chercher.
Fortifia mes pas et m'apprit à marcher.
C'est pour elle, en un mot, que j'ai fait vœu d'écrire.
(Satire IX.)
■i. Opportunité et Influence des Satires de Boileau. — Trois l'xcès, nous l'avons vu, s'étaient manifestes dans la poésie française : la préciosité, Vemphaf^e et le burlesque ; et chacune (le ces déf'orniHtinns de lu ii:iliire était représentée, vers 1660, par des poètes inlluciits. Nous udus inia^'inons volontiers, de si loin, que les Benserade, les Cotin, les Chapelain, les Scarroii, les Pradon, etc., étaient peu estimes d'une société qui applaudissait Corneille et savourait les Provincitiles : et que Boileau "^'est attaqué bruyamment, pour se faire à lui-même une répuliition. à des écrivains que le bonsens public avait déjà exécutés. .Mais c'est une erreur. Ces messieurs avaient pour eux les
r.V. Imitation <l Horace.
38() LES (IHANnS l'ciinAINS IHANÇAIS
lihraifcs, les {grands seij;neiirs et rAcadémic, l'Académie où Boileau, rcpétons-le, ne fut reçu qu'après avoir publié presque tous ses ouvrap;es, et dix ans après VArt poétique, sur le désir formel de Louis XIV. — Dautre part, on sait combien ces grands clnssiqiies, installés depuis deux siècles dans une réputation indiscutée, les Molière, les Racine et les La Fontaine, furent combattus par des cabales d'auteiu"S ou de gens du monde. L'opinion publique ne les a donc pas reconnufi du premier coup. Elle a hésité entre Quinault et Racine, entre Boursault et Molière, entre Renserade et La Fontaine. C'est Boileau qui, avec une singulière sûreté de diagnostic, a proclamé dès le premier jour la supériorité du génie durable sur le talent à la mode.
4. Les Épîtres. — Voici, d'abord, dans quel ordre chronologique Boileau a composé ses Epitres : — En 1669, Tépitre I {Au Roi} : un fragment détaché de cette épître, a formé l'épître II (à l'abbé des Roches. Contre les procès) ; — de 1672, l'épître IV {Passage du Rhin) : — 1673, épître III (à Arnauld. Sur la Mauvaise Honte) ; — 1674, épître V fà Guilleragues, Sur la Connaissance de soi-même) ; — 1675. épître VIII {Au Roi), épître IX (à Seignelay, le Vrai •. — 1677. épître VI (à Lamoignon, Sur la Campagne) : épître VÏI fà Racine, Sur Vutilité des ennemis) ; 1695, épître X [A ses Vers ; épître IX (A son Jardinier) ; épître XII fà l'abbé Renaudot. Sur V Amour de Dieu).
Les Épi très ne se distinguent des Satires que par le développement des idées morales et philosophiques ; l'élément satirique n'en est point banni. Cependant, dune façon générale, on peut dire que la critique était plutôt négative dans les Satires, et devient positive et théorique dans les Epîtres.
Sur lutilité des ennemis (1677).
Épître à Racine.
Boileau veut consoler Racine des ennuis que lui 'a causés la cabale montée contre sa Phèdre (1677), laquelle ne tarda pas cependant à triompher de la Phèdre de Pradon. — Cette épitre est le a chef-d'œuvre » de Boileau. Raison, sens critique, verve satirique, émotion même, toutes le> qualités éparses dans ses autres ouvrages se trouvent ic i, réunies.
Que tu sais bien. Racine, à laide d'un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur I Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
\MI'' SIHCLE .'^Sl
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,
Que dans Theureux spectacle à nos yeux élalé 5
En a fait, sous son nom, verser la Glianij^meslé.
Ne crois pas toutefois, par tes savants ouvra{j;es,
Entraînant tous les cœurs, g"aj;ner tous les suifra^^es.
Sit(H que d'Apollon un j^énie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ij;noré, 10
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent;
Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ;
Et son trop de lumière, importunant les yeux.
De ses propres amis lui fait des envieux.
Ea mort seule ici-i>as, en terminant sa vie, 15
Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie :
Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits,
Et donner à ses vers leur lég^itime prix.
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière.
Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, 20
Mille de ces beaux traits, aujourd'hui si vantés,
Furent des sots esprits à nos yeux rebutés,
L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces,
En habits de marquis, en robes de comtesses,
X'enaient pour dilTamer son chef-d'œuvre nouveau, 25
Et secouaient la tète à l'endroit le plus beau.