‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 134 sur 261 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

1. Vie. — François-Marie Arouet, qui prit seulement en 1718 le nom de Vo/^aù-e', naquit à Paris le 29 novembre JOOi. Son I^èi-e, notaire au Châtclet, avait de la fortune et de fort belles relations. François-Marie fit ses études au collège Louis-le-Grand, où enseignaient les Jésuites: il témoigna toujours une vive reconnaissance à quelques-uns de ses anciens maîtres.

Après avoir accompagné en Hollande le marquis de Chateauneuf, il revient à Paris en 1714, et entre comme clerc chez un procureur de la place Maubert, M* Alain ; mais il y fait plus de poésie que de droit. 11 cûmmence la Henriade et Œdipe. Il fréquente la société libertine des Vendôme, au Temple, et la cour de Sceaux. On lui attribue une pièce satirique contre le Régent, et il est exilé à Tulle et à Sully-sur-Loire (1716). Rentré à Paris, il nest pas plus prudent : on le croit coupable de couplets satiriques contre le règne de Louis XIV, et il est mis à la Bastille où il reste pi'ès d\m an, et où il écrit une partie de la Henriade. Cependant ilestlibéré et il peut assisterle 18 novembre 17 l.S au triomphe de son Œdipe. Alors il abandonne le nom d"Arouet ; il ne s'appellera plus que Voltaire.

En 1723, il publie la Ligue ^premier titre de la Henriade) qui obtient un grand succès. Il écrit des satires, des épîtres, des épigrammes : il est recherché par la société lettrée et aristocratique, et il commence à augmenter sa fortune par des spéculations heureuses. Mais une querelle avec le chevalier de Rohan le fait de nouveau jeter à la Bastille, et il n'obtient d'en sortir qu'à la condition de s'exiler en Angleterre (mai 1726).

Cet exil achève d'en faire un philosophe et un citoyen. Il jouit

1. Voltaire e^tVanagramnie de Arouet l e) j[eune), en changeant lu en V et j en i.

Wm' Sll.CLE 11'/

h Londres c\\\\W \\\ivHô ciUièro. ol il sy trouve, lui, simple honinic de IctlfCf», l'égal dun Holiujibroke et d'iUl Walpole. Dans ses Lettres })hiU)sophiqnes ou Lctlrm anglaises, publié(>te i&eulemenl en l"3l, il uous dit i[uellos fuient ses imprcîSsions et rpiels inantafîes il a tirés de ce séjour ;\ l'élraniier.

Uevenii de Londres en mars \Tî9, il public son Ilisloire de Churk's XII (1731 ;. il lait jouer Z^/re (1732) ; mais les Lellres philnsophiqiie'^ sohl condamnées i)ar le Parleirtent, el le séjour de Paris semble peu sur ù \'oUaire qui accepte iMiospilalilé de M™' du C.lu\lelet. àr.irey,eu Lorraine : il devait y rester de 173 i h 17 iy. Fendant ces tpiinze années, il l'ait de nombreux xoyag'eS ■'\ l'aris; il assiste aux premières représentations de la Moî't dé

csa/* (1735) et de Mérope (1713). Rentré en faveui^, il devient j;i'ntlIhôUiUie de la Chambre et historiographe du Roi. Niais aussi il travaille : avec uUe infatii;able ardeur, il pi-épàre son Siècle de Louis \I\\ et, sous l'influence de M"'" du Chàtelet, il traduit les lilémetih de Xeivlvri.

Apt*ès la mort de sa prolectrice, il passe quelques mois à Paris : puis cédant aux inslâUCes redoublées de Frédéric It, il se rend à Herlin (juin 1750 . 11 est fort bieU reçU par le roi de Prusse .• il est logé près de lui à Posldam ; il l'appelle, dans ses lettres, le « Salomon du >sord ». D'ailleurs il reçoit 20.000 livres de pension, et il ia le titre dé chambellaii. Niais Voltaire se brouillé bie)"tôl aVet Maupertuis, président de l'Académie de Uerllu, puis avec Frédéric lui-même. En mars 1753, il quitte Postdam ; il emportait dans sa malle les Poé.<ties de Frédéric, aux dépens duquel il espérait faire rire toute l'IÙM'ope : mai? lUi agent du vxii de Prusse le retint à Francfort plus d'un mois, jusqu'à ce qu'il eut restitué l'œ/itjre de poéshie.

Désormais Voltaire veut être libre. Kn 1154, il loue Une maison d'hiver près de Lausanne,* il achète une résidence d'été près de Genève, les Délices ; enfin il acquiert la terre et le château de Ferney, dans le pays de Gex, et il loue la terre de Tournay, A partir de 1760, Ferney devient sa résidence favorite. Il en est le «eiV/net/r, et il dote lé Villagpe de fabriques d'horlogerie et d'mic église. Tous les personnages illustf'es de son temps viennent y visiter le roi Voitiii're.

Xi en Prusse, ni dans sa nouvelle demcul'e, l'aclivilé de Voltaire ne se dément un seul instant. En 1751, il a donné l'édition définitive du Siècle de Louis XIV ; en 1756, il publie VEssai sur les thipurs. Il n'oublie pas le Ihéàtrc : VOfphelin de lu Chine est joué en 1755, Tanrrode en 1760. 11 compose de nombreuses épitres : des louiaUs, Candide. Vlnijèmi : en 170 S, il réunit et complète les articles fournis à V Encyclopédie, sous le litre de biclionnaire [thilosophi'que. Et surtout, ÎL ne cesse de produire et de répandre

4'J8 l.l.> i.li\M)> l'.i:i<l\ AINS FlJANÇAlS

une foule lie petits éei-ils poléiiiiiiues, f^roupôs dans ses œuvres sous le tili'e de MrlHHycs, el où il lonclio à toutes les questions sociales et politiques. Il intervient en faveur des persécutés et soutient au nom de la ^o/er.ince la cause des C'alas et des Sirven; il adt)pte une arrière-petite-nièce du graufl Corneille ; et il peut dire alors avec une légitime fierté : " J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage. »

Cependant Voltaire ne voulait pas mourir sans avoir revu ce Paris où il avait connu « les premiers rayons de la gloire », et dont, même dans sa royauté de Ferncy, il conservait la nostalgie. Précisément, les comédiens répétaient, au Théâtre-Français, sa tragédie d^ Irène. Voltaire quitta Ferney le 4 février 1778, et le 10 il ari'ivait. On sait ce que fut ce dernier séjour de Voltaire à Paris : une série de visites triomphales et d'ovations. Tout ce que la ville comptait de gens illustres, français ou étrangers, se pressa rue de Beaune, à Fliôtel du marquis de Villette où Voltaire était descendu. Franklin lui amenait son petit-fils, que le patriarche bénissait en disant ; Dieu et liberté ! Le 30 mars, il se rendit à l'Académie, où il fut élu directeur par acclamation, où il présida la séance et où il traça le plan d'un nouveau dictionnaire dont il devait faire la lettre A. Le même jour, il assista à la sixième représentation d'irène. Un acteur monta dans sa loge et lui posa sur la tète une couronne de lauriers. Pendant l'entracte qui séparait Irène de Nanine, son buste fut placé sur la scène, et couronné à son tour par tous les artistes, aux acclamations du public. Tant d'émotions l'épuisaient. Il mourut le 30 mai 1778. Son neveu, l'abbé Mignot, fit ensevelir son corps à l'abbaye de Scellières, en Champagne. En juillet 1791, Voltaire fut ti-ansporté au Panthéon.

2. L'œuvre poétique de Voltaire. — Sans compter ici les tragédies, dont nous parlons plus loin (p. 514), l'œuvre poétique de Voltaire est considérable ; on peut dire qu'il a traité tous les genres.

a L'épopée. — La Henriade. poème épique en dix chants (1728), a pour sujet l'avènement et la conversion de Henri IV. Ce serait moins une épopée qu'une sorte d'histoire en vers, si quelques épisodes romanesques, et un peu de merveilleux, ne nous faisaient sortir du domaine de la réalité. De plus, c'est un plaidoyer en faveur de la tolérance. — L'action commence au moment où Henri III et Henri de Navarre assiègent Paris occupé par les Ligueurs. Le Béarnais se rend en Angleterre pour y demander des secours à la reine Elisabeth : il en profite pour faire un récit des guerres de religion et de la Saint-Barthélémy (ch. II et III). La Discorde et la Politique (figures allégoriques^ excitent Jacques Clément à frapper Henri III; récit^ de l'assassinat (ch. IV, V).

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Sainl'Louis apparaît en son^c ù Henri IV, et lui montre, dans le palais des Destins, ses ancêtres et ses descendants (cli. VII). Bataille d'Ivry {\'III). Episode romanesque : l'Amour cherche à détourner Henri lY du siè^^e de Paris (IX . La \'érité éclaire Henri I\' qui se convertit au calholicisme : Paris lui ouvre ses portes iX\

b) Poésie philosophique. \'oltairc a composé des Discours en vers sur V Homme (173s-iO), un poème 5(/r le désastre delJsbonne (1756), un poème S'»/- /.t relifjion nuliirelle (1756). Tous ces morceaux philosophiques, fort admirés au xviii" siècle, nous paraissent aujourd'hui l'roid.s et peu poéti(iues. — Mais Voltaire a inséré dans ses Lettres anglaises une imitation du monoloi^ue de Calon (tiré de la lraj;édie d'Addison), qui est son meilleur morceau de poésie philosophique. Nous le citons.

Immortalité de l'âme (1734).

Oui, Platon, tu tlis vrai : notre âme est immortelle. C'est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle. Eh ! d'où viendrait sans lui ce j^rand pressentiment, Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant? \'ers des siècles sans lin je sens que tu m'entraînes ; 5 Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes, VA m'ouvrir, loin du corps dans la fange arrêté, Les portes de la vie et de réternité.

L'éternité ! quel mot consolante! terrible I 0 lumière! ô nuage! ô profondeur horrible ! 10

Que dis-je ? oùsuis-je? où vais-je? et d'où suis-je tiré? Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré Le moment du trépas va-t-il plonger mon être? Où sera cet esprit qui ne peut se connaître? Que me préparez-vous, abîmes ténébreux? 15

Allons, s'il est un l)ieu, Platon doit cire heureux. Il en est un, sans doute, et je suis son ouvrage; Lui-même au cœur du juste il empreint son image. Il doit venger sa cause et punir les pervers.

1. Platon, c'est daus le dialogue intitule Phèdon que IMatuii démontre rininioilalité de l'àmc. — 17. Sans doute, sans aucun doule, assurément. N'a pas ici le sens dubitatil'.

{'M\ 1,1. s (.ItAMiS KCHIN .\1>S ll{.\.\(, \IS

Mdif^ot^niiuciil ? ilai^scjiicl lcinps?cl dans quel univers?

Ici la vertu [)lcure et 1 audace 1 opprime ; J/iuuocence à genoux y tend la gorge au crime; La l'orlune y domine, et tout y suit son char; Co iiîohe infortuné l'i\t Pormé jooii^ Cr58ar. Ilàtons-nous de sortir d'une prison ï'unesle. 25

Je le verrai sans ombre, ô vérilé céleste ! Tu le caches de nous dans nos jours de sommeil ; Celle vie est un IsolVge et la inort un iHéveil.

[Letlres philosophiques. 18^ Lettre, édition de 175L)

c Êpîtres. — Les Épilres ont souvent de là grâce, de l'esprit et de la sensibilité. On peut citer celles qu'il adresse : A Boileau (1769), à ïlorace (1772), à M"'" du Chàtelet (1734), sur la calomnie, etc.. Maïs la meilleure est ia suivante. Aux ni'âneé rfe M. de Génoûv nie {11-2^).

Aux mânes de M. de Génonville* (1729).

Voltaire n'est pas sans doute vin gVand poète, si Ton réserve ce noni à ceux qui ont su trouver, pour fixejr des idées élevées, des sentiments exquis, ou des sensations colorées, des vers dont la forme solide et brillante paraît à la fois originale et naturelle; mais on ne peut lui refuser, ni, dans le fond, une certaine finesse et une énlotion p-arfois sincère, ni, dans la forme, beaucoup de facilité, de grâce, de verve et d'harmonie.

Toi que le ciel jaloux ravit dans son jM^inteiiips ; Toi à'é qlli je conserV'é lin souvenir fidèle,

"N'ainqUëur de la mort et dû Itemps;

Toi dont là perte, après dix ans,

M'est encore aiîreuse et nouvelle; 5

Si tout il 'est pas détruit, si, siir lés sombres bords, Ce souille si caché, celte faible étincelle. Cet esprit, le inote'ur et Tesclave du coi^ps, Ce je ne sais qii'él sens qu'on ilotiime âme iiiinlortelle,

*. éénonvïlie (Le/'Abré je Là Faîuere âè) éXa'it ùiô'À ôii 17:^3, âgé de vingt-six ans. Cette pièce étant iié 1729, îi y avait donc ste ans et non 'dix, que Voltaire pleurait sa perte. Génonville était conseliler a\i Parlement de Paris.

Reste inconnu de nous, qA vivc^nt pjiez les morts; H) S'il est vrai que tu sois, et si tu peux m'entendre, 0 mon cher Génonville, avec plaisir reçoj Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre, ^lonument d'un amour imniorlel comnie loi... De ton aimable esprit nous célébronai les charmes: 15 Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens ; Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens ; Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, Indip^nes du beau nom, du nom sacré d'amis, 20

Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors d'eux-

[môme, Au monde, à rinconstance ardents à se livrer. Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime, Ht qui n ont point connu la douceur de pleurer !

(Épifres, XXIX.)

d Poésie satirique. — V^jUsJrp ost passé maître dans la satire. Ses pièces de pe gepre ne §pnt pas didactiques pomme celles de lîoileau ; \'oltaire raijle les munirs contemporaines en un style frondeur et pifiuant, et surtout il lance des pointes contre ses ennemis. Les plus célèhi-es satires sont : le Mpndain (1736) où la tlièse di\ prqgnès est soutenue par des arguments très superficiels, mai^ ti'ès spiritv>cts, — La (iéfense dif i]iQndain (1737 , — et surtout le Pauvre diable^ dont noMS citons un frajj ment :

10. Celte longue pépiode pourcait. (Jtre plus claire ; il i'aut la comprendre ainsi : .Ci... ce sqiiflle cacht'... tout ça résinai iiiconit{i (je nous, est encore vivnnl chez les morts. — 12. Reçoi, on considère aujourdliui co:unie une licence pocliifiie la faculté de supprimer Vs à la première personne du singulier dp l'indicatif présent ef, à |u deuxième personne de limpératif des verbes en oir. Présentée ainsi, la règle n'est pas juste. En réalité, les poètes ont le choix entre les formes : je reçois^ reçois, et je reçoi, reçoi : les fondes saps « sont celles do l'^npipnne conjugaison française qui, se mo lelanl siu- la conjugaison latine, ne mettait pas d'.v là où le latin n'en comj)oitait pas : recipio, recipe; \'s caractérisait \\ (leiixièmi- personne du singulier en fran<;ais comme en latin. — i.\. Hors d'eux même, dissipés, distraits. - 2t. C.o dernier vers est le plus beau ipi ail icrit Vollairc : la pensée en est aussi cjc-licale que la forme en est harmonieuse.

Li:S (ÎUANDS I-CRIVAINS l'UANÇAlS

Le pauvre diable (I7r)8)

Voltaire suppose qu'un pauvre diable vient lui demander conseil sur l'emploi qu'il doit et peut choisir. C'est une occasion pour Voltaire de passer en revue et de critiquer tous les états : dans l'extrait que nous citons, on trouvera la satire de l'armée et de la magistrature ; Voltaire y ajoute, dans la suite, celle du métier d'auteur, de journaliste, etc.. Bien entendu, il en profite pour fustiger tous ses ennemis. — L'intérêt littèrairr de ce morceau est dans l'aisance et dans l'heureux tour des vers qui semblent pétiller sous la plume du poète.

Quel parti prendre? où suis-je, et qui dois-je être?

Né dépourvu, dans la foule jeté.

Germe naissant par le vent emporté,

Sur quel terrain puis-je espérer de croître?

Comment trouver un état, un emploi ? 5

Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.

— Il faut s'instruire et se sonder soi-même, S'interroger, ne rien croire que soi,

Que son instinct ; bien savoir ce qu'on aime ;

Et, sans chercher des conseils superflus, 10

Prendre l'état qui vous plaira le plus.

— J'aurais aimé le métier de la guerre.

— Qui vous retient ? allez. Déjà Thiver A disparu ; déjà gronde dans l'air

L'airain bruyant, ce rival du tonnerre : 15

Du duc de Broglie osez suivre les pas ;

Sage en projets, et vif dans les combats,

11 a transmis sa valeur aux soldats ;

Il va venger les malheurs de la France.

Sous ses drapeaux marchez dès aujourd'hui, 20

Et méritez d'être aperçu de lui.

— Il n'est plus temps ; j'ai d'une lieutenance Trop vainement demandé la faveur,

Mille rivaux briguaient la préférence :

4. Croître ne rimait plus, an xvni*^ siècle., avec être; mais, au xvii« siècle encore on prononçait crotiptre. Cf. Racine : Andromaque, acte IV., se. 1.

— 10. Le duc de Broglie, maréchal de France^ né en 1718, mort en 1804. La niaréchalR) sa femme, fut une des jprotecti'ieés de Voltaire^

wni'' siKCLii 4.'i3

C'est une presse ! En vain Mars en fureur 25

De la patrie a moissonné la fleur :

Plus on en lue, et plus il s'en présente.

Ils vont trottant des bords de la Charente,

De ceux du Lot, des coteaux champenois.

Et de Provence, et des monts francs-comtois, 30

En hotte, en guêtre, et surtout en guenille,

Tous assiég-eant la porte de Crémille,

Pour obtenir des maîtres de leur sort

Un beau brevet qui les mène à la mort.

Parmi les Ilots de la foule empressée, 35

J'allai montrer ma mine embarrassée ;

Mais un commis, me prenant pour un sot.

Me rit au nez sans me répondre un mot ;

l'^t je voulus après celte aventure,

Me retourner vers la magistrature. 40

— Eh bien, la robe est un métier prudent ;

Et cet air g^auche et ce front de pédant

Pourront encor passer dans les enquêtes :

A'ous verrez là de merveilleuses tètes !

X'^ite achetez un emploi de Caton, 45

Allez juger. Etes-vous riche ? — Non,

Je n'ai plus rien ; c'en est fait. — Xû atome !

Quoi ! point d'argent et de Tambition ?

Pauvre imprudent! apprends qu'en ce royaume

Tous les honneurs sont fondés sur le bien. 50

L'antiquité tenait pour axiome

Que rien n'est rien, que de rien ne vient rien.

25. Mars, dieu de la gvierre, dans la mythologie. — 27. Sans le vouloir peut-être. Voltaire fait ici le plus bel éloge delà bravoure française. — 32. Crémille (1700-I7ti8), célèbre d'abord comme stratégiste (il dirigea les opérations des campagnes de Maurice de Sa.xe en Flandre), était, en 175^, adjoint au ministre de la guerre (le maréchal de Belle-Isle). — 41. La robe, la magistrature. — 13. Enquêtes, il y avait au Parlement une Chambre des enquêtes, on l'on étudiait les procès déjà jugés en j)remière instance. — 45. Caton, ce nom d'un Romain célèbre par son intégrité et sa vertu, est ici le synonyme de nuicjislrat. — 52. Traduction de ce vers du poêle latin Lucrèce : Ex nihilo nihil, ad nlhilum nil passe reverti.

\'.\\ IIS CHANDS l'cinVAINH FRANÇAIS

I)u ^eiirc lumiain connais (jiielle ost la trempe ; Avec de loi-, je le lais président,

Fermier dn roi, conseiller, intendant : 50

Tu n"as point daile, et tu veux voler ! rampe.

;V Voltaire historien. — aj Le pi-cniior ouvrage historùjup de \'oltairc' l'sl l'JIisldire de Charles XII 1731') divisée en huit livres qui nous niènenl de l'élat de la Su^de a\ant ('.liailes XII jusqu'à sa mort. Voltaire adopte l'ordre chronologique et synchronique ; il va de la Suède à la Pologne, de la Russie à In Turquie, sulon que les événements se succèdent, Il nou^ rnoptrc d'abord Charles XII triomphant desDan(»is, des Russes et des Poloni^is, imposajit un roi à la Pologne. Dans la seconde partie du règne, de 1709 à 1718, nous suivons Charles XII à Pultava et à Render ; et Voltaire en profite pour faire d'intéressantes digressions sur Pierre le Grand et sur la Turquie. L'ouvrage ge lit avec plaisir, tout en n'ayant du roman que l'intérêt, selon le mot de Cundorcet. Les narrations de la halaille de Pultava, de la résistance de Charles XII à Bender, de sa mort devant Stralsund, sont des modèles du genre.

Nous citons de préférence, con^me moins connu, le premier portrait de Charles XII.

Enfance de Charles XII, roi de Suède (1731).

Voltaire se documenta auprès de tous ceux qui avaient pp connaître ce personnage héroïque et singulier. Aussi se plaît-il surtout à rappeler tous les traits particuliers et caractéristiques ; il évite les grandes considérations générales, comme trop vagues ; et il pxss§mble avçç art tout ce qu4 peut contribuer à donner au lecteur l'illusion de la vie réelle et concrète.

Ce fut le 27 juin 1682 que naquit le roi Charles XII, l'homme le plus extraordinaire peut-être qiii ait jarnais été sur la terre, qui a réuni en lui toutes les g-randes qualités de ses aïeux, et qui n'a eu d'autre défaut ni

59. Fermier du rei. l'État donnait r^/'e/'me la perception des impôts ; de là, les fermiers généraux, appelés aussi traitants ; La Bruyère et Le Sage ont stigmatisé leur rapacité, leur luxe elfronté, et leur cvnisme. — .50. Voltaire s'appliqua de bonne heure à se créer vme fortune considérable et sûre, en faisant ft-uctifier, grâce à d'heureuses et discutables spéculations, 1 héritage quil avait reçu de son père. Il était convaincu que la fortune donne seule l'indépendance, et qu'un écrivain qui vit de sa plume est toujours l'esclave d'un protecteur ou du public.

d'autre \lialhcur (}uede les avoir toutes outin?es. A l'A^^e de sept ans, il savail inanier un oheval. Les exercices violents où il se plaisait, et qui découvraient ses iucliriatiôUs martiales, lui formèrent de bonne heure une conslilulion vigoureuse, capable de soutenir \e\i l'atifj^ues où le j)ortait son tempérament.

Quoique doux dans son enfance, il a\;iil une opiniAtreté insurmontable : le seul moyen de le plier était de le piqUer d'honneur; avec le mot de gloire, on obtenait tout de lui. Il avait de l'aversion pour le latin ; mais dès qu'on lui eut dit qUe le roi de Pologne et le roi de Danemark rêiltondaient *, il l'apprit bien vite, et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On s'V prit de la même manière pour l'engager à entendre le français ; mais il s'obstina tant qu'il vécut à iie jamais s'en -ervir, même avec des ambassadeurs français qui ne ^avaient point d'autre langue -.

Dès qu'il eut quelque connaissance de la langue latine, (•n lui lit traduire Quinte-Curce '^ : il prit pour ce livre un ^oût que le sujet lUi inspirait beaucoup plus encoi^ que le style. Celui qui lui expliquait cet aUtéUr lUî ayant demandé ce qu'il pensait d'Alexandre : — u Je pense, dit le prince, que je voudrais lui ressembler. — Mais, lui dii-on, il n'a vécu que trenle-deux ans. — Ah î reprit-il, n'est-ce pas assez: quand On a conquis des royaumes? » On ne manqua pas de rapporter ces réponses au rt)i son père ', qui s'écria : — « \'oilà un enfant qui vaUd\*a mieux qUe rtioi, et qui ira plus loin que le grand (juslave^. » Un jour il s'amusûit dans l'apparteUient du roi à regarder deux cartes géographic{ues, l'une d'une

I. Lcntendaient, le ^ortipre»iaicnt. — î. Ceci t?sI sans di'nili' nn<^ ('jiîfirnmine do NOltaii'e. à iiâdresse de ses comi>atnolcs. — 3. Quinte -Cuixe, histoi-iiM Inlin.flu i"'si('-cle d<' notre ère(?), qui a éci-it la Vio (l'Alrx,iinli'C — i. Son père, Cliarlcs .\I,<|ui régna de ItHiO ù 16'J7. Cétait un i)rince pacifiquf. cl qui s occupa de rcforuier say^ement son royaume. — ;i. Le grand Gustave, Ciuslavc-.Vdolpïie, roi de Suècic de 161Ï à 1*532. il prit j»art à la guerre de Trente ans, el niourùl glôiicusemént à la bataille de Ltilzen.

436 i.i:s r.Hwiis i»;i{i\AiNs I-hançaIH

ville de Hongrie, j)rise par les Turcs sur rempercur, et l'autre de Higa, capitale de la Livonie, province conquise par les Suédois depuis un siècle ; au bas de la carte de la ville hongroise il y avait ces mots tirés du livre de Job : « Dieu me Ta donnée, Dieu me Ta ôtée ; le nom du Seigneur soit ])éni ! » Le jeune prince, ayant lu ces paroles, prit sur le champ un crayon et écrivit au bas de la carte de Rig-a : « Dieu me l'a donnée, le diable ne me l'ôtera pas. » Ainsi, dans les actions les plus indilFérenles de son enfance, ce naturel indomptable laissait souvent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes singulières, et qui marquaient ce qu'il devait être un jour.

[Hisloire de Charles XII, liv. 1".)

b Le Siècle de Louis XIV (1"51, édition définitive en 1768}. — Voltaire aurait pu dire qu'il fit le Siècle « en y pensant toujours ». Sa correspondance, depuis 1732, nous le montre préoccupé de réunir des documents. Ses relations dans la haute société française et anglaise lui procurèrent des renseignements << de première main ». et il lut, nous dit-il. deux cents volumes. Il put se faire communiquer, grâce aux d'Argenson, des papiers d'État. — Cependant, cette masse d'informations, cette « poussière de détails » ne l'empêchent pas de dominer son sujet qui consiste à faire l'histoire de Vesprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. Le plan est très net. mais il a le désavantage de morceler le livre, et de ne pas indiquer la dépendance de certains événements.

Après un premier chapitre où Voltaire expose Vétai de l'Europe avant Louis A'/T, il étudie successivement : la politique extérieure et les guerres : ii à xxin), — les particularités et anecdotes fxxv à xxviii), — le gouvernement intérieur (xxix, xxx\ — les sciences (xxxi), — les heaux-arts xxxii à xxxiv), — les affaires religieuses (xxxv à xxxix). — Voltaire est trop exclusivement préoccupé des progrès matériels ou littéraires de la civilisation: la grandeur morale du xvir siècle lui échappe, et il introduit dans les jugements sur certains hommes et sur certaines idées (en particulier sur la religion* un ton de persiflage vraiment fâcheux. — Nous citons d'abord un passage narratif, qui donnera aux élèves une idée de la précision élégante avec laquelle

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W»ltairc sait dire les moimli-es choses : — puis (juelqiies jugements sur les écrivains du xvii" siècle, modèle de critique aisée mais où l'on retrouve souvent ses préjuj^^^és ou sa légèreté d'esprit.

Le Masque de fer (1751).

Les anecdotes tiennent une grande place dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire leur a même réservé trois chapitres complets. Parmi ces anecdotes, il s'est plu à développer la mystérieuse histoire du Masque de fer, qui, malgré tant de recherches, n'est encore qu'à moitié résolue. Les uns ont soutenu que ce prisonnier était un frère jumeau de Louis XIV (cf. le drame inachevé de V. Hugo, les Jumeaux) ; les autres y voient un diplomate italien, arrêté en France pour trahison.

Quelques mois après la mort de ce ministre ', il arriva un événement qui n'a point crexemple, et ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont itj^noré. On envoya dans le plus g^rand secret au château de Tîle Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune, et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage ; on avait ordre de le tuer s'il se découvrait. H resta dans l'île jusqu'à ce qu'un ofTicier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol -, ayant été fait gouverneur de la Bastille l'an 1690, l'alla prendre à l'île Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut loge aussi bien qu'on peut l'être dans le château ; on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait ; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles ; il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère ^,

1. Ce ministre, Ma/.arin. — 2. Pignerol, ville de l'ièniont, appartenant alors a la France, et dont la citadelle servit de prison à Fouquet et à Lauitun. — -i. Chère, vient du latin car m, visage. On a dit d'abord fuire

4!{8 IKS (.ItANDS KCIUVAINS lUANCAI.s

t't le i;nii\ iMMieiir siissoxail rariMuciil devant lui. l li vieux uiédeeiu cle la HasUlle, qui avait houvenl traité cet homme siu^'^ulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa lan^nie et le reste de son corps. II était admirablement l)ien Fait, disait ce médecii» ; sa peau était un peu brune. Il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être.

Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré, la tiuit, à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble Tétonnemcnt, c'est quo-, quand on l'envoya dans Tîle ir'ainte- Marf^uerite, il ne disparut dans FKurope aucun homme considérable. Ce prisonnier Tétait sans doute ; car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'ile. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent et jeta l'assiette, par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de là tour ; un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : — « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la trouver ; personne ne l'a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été vue de personne. — « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il v en a une très digne de foi qui vit encore. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second

bonne clu'ivà r7«.77»'un. dans le ^^ews de brrri recevoir qiwl'qa un. Puis, comme le riepas est là parlm éfeseutieile dune b'ôtotke i-écéjitibh, chèi'^ à pi-is le s^iis de repas, festin, etc..

XVIIl" SIHCLE VM)

maréchal de La Feuillaclc, son li^eiulre, ma dit que, à la niorl de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme qu on ne connut jamais que souî* le nom de Vlhttnnic an masque île fer. Chamillart lui répondit que c'était le secret de IKtal, et qu'il avait l'ail le serment de ne le révéler jamais. l']nlin, il reste encore beaucoup de mes contemporains qui tléposent de la vérité de ce (pie j'avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.

{Siècle (le Louis XIV, chap. ,\\v.) Quelques écrivains du XVIT siècle.

CORNEU.Li:. RACINK. MOUKRE. BOU.EAU. LA FONTAINE

Corneille eut à combattre son siècle, èes rivaux, et le cardinal de Richelieu, Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur le Çid. Je remarquerai seulement que l'Académie, dans ses judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri*. eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l'amour de (^himène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose admirable. \'^aincre son amour eût été un défaut capital dans l'art tra^'"ique, qui consiste [)rincipalement flans les combats du cœur. Mais l'apt était inconnu alors à (ont le monde, hors à l'auteur.

Le Cid ne fut pas le seul ouvraf^e de Corneille que le cardinal de Richelieu \oulnt rabaisser. L'abbé d'Au-

1. Scu«l«4ry avait licril des Ohsrmilinns sur !e Ci<l ; rAcadi.'niio, sur l'ordif (le [Richelieu, rc'dij^ea dt's Sputinicnls xur lo (Ud. On a cxaiiért' et mal expli<iui' la conduilf de I{icliplisu envers l'auteur du Cid. Le cardinal ilésa|>prouvait sans doute, en iioniiue d'Klal. l'apolot-ie du duel ; mais s'il engagea l'Attadémieà intervenir entre Scudéry et Corneille, ce fut surtout pour pousser les académiciens, de création récente, à remplir un des articles de leurs statuts, en examinant cette tragédie nouvelle.

iio

LES (îltANDS i;CI(IV.\INS IKANCAIS

bignac nous apprend (jue ce ministre désapprouva Polyeucte -.

Le C/W, après tout, était une imitation très embellie de Guilhem de Castro, et en plusieurs endroits une traduction. Cinna^ qui le suivit, élait unique. J'ai connu un ancien domestique ^ de la maison de Gondé, qui disait que le grand Gondé, à 1 âge de vingt ans, étant à la première représentation de Cinna, versa des larmes il ces paroles d'Auguste ;

Je suis maître de moi comme de l'univers,

Je le suis, je veux l'être. O siècles ! ô mémoire !

Conservez k jamais ma dernière victoire.

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous!

Soyons amis^ Ginna; c'est moi qui t'en convie 1

G'était là des larmes de héros. Le grand Gorneille faisant pleurer le grand Gondé d'admiration est une époque bien célèbre dans l'histoire de l'esprit humain.

La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit plusieurs années après n'empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme, ainsi que les fautes considérables d'Homère n'ont jamais empêché quil ne fût sublime. Gest le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.

Corneille s'était formé tout seul : mais Louis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine. L'ne ode qu'il composa à Tâge de dix-huit ans ', pour le mariage du roi, lui attira un présent qu'il

2. L'aboé d'Aubignac (1604-1676^ fut en effet un adversaire de Corneille, dont il critique très malignement les pièces dans sa Pratique du théâtre : Polyeucte fut également désapprouvé par les habitués de l'Hôtel de Rambouillet. — 3. Domestique signifie : qui est attaché à la maison {domus) d'un grand seigneur. Il peut avoir au xvii« siècle un sens beaucoup plus relevé qu'aujourd'hui. — 4. Racine était âgé de vingt et un ans lorsqu'il écrivit cette ode : la Nymphe]de la Seine. Il reçut du Roi une pension de 600 livres.

XVIIl' PIF.CLE 441

n'attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation scst accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai, qu'il parle au cœur, et que lautre maïujue trop souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans rintelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s'exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux même qui les avaient éclairés ^.

... La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de Corneille et de Racine. Il nest pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille luimême avait donné le Meilleur^ pièce de caractère et dintrigne, prise du théâtre espagnol, comme le Cul \ et Molière n'avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d'œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la fois de caractère et d'intrigue, et même modèle d'intrigue. Elle est de 1664 ^; c'est la première comédie où Ton ait peint ceux que l'on a appelés, depuis les marquis. La pluj)art des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulurent imiter cet air de

.). On sent ici toute la préférence clo Voltaire pour Racine. Quelquesunes de ses restrictions sur Cornoille sont très discutables ; il les a exagurées encore dans son ComiwntHire sur Corneille, écrit dans la louable intention de procurer une dot à une arrière-pelile-nièce de ce grand homme, mais (\\x\ prouve souvent soit la légèreté desprit et de cœur de Voltaire, soit son ignorance de la langue du xvii" siècle. — 6. La Mère coquette de Quinault est de 1065. .Molière avait déjà donné, outre les Précieuses (yc>ô9}. en 1061, l'École des in.tris et les Fâcheux; en 1002, VEcole des femmes. .Mais Voltaire ne manqui' jamais une occasion de louer Quinault pour lequel il a un goût particulier. C'est au point qu'il en a toujours voulu à Boileau de ses attaques contre Quinault.

grandeur, (rc''clat cl de clif^iiiLé tjiravail ItMir mallre. Ceux diiii ordre inrérieur copiaient la haiileiir deH premiers ; et il y en avait eiiliu, et même en j^rand nombre, (pii poussaient cet air avanta^eux^ et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus f;rand ridicule,

iJe défaut dura lon^'-temps. Molière rattacjua souvent, et il contribua h défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de TaU'ectalion des Précieuses^ du pédanlisme des Femmes SRvantes^ de la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu à son siècle ; on sait assez ses autres mérites.

C'était un temps dif;ne de Tatlention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et, puisqu'il ne sa^it ici que des arts, les voix des Bossuetetdes Bourdaloue, se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cetle foule d'hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se trouvera plus où un duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes^ au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.

Despréaux '' s'élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires ; car les regards de la postérité ne sarrêteront point sur les E mhatras de P^ris et sur les noms des Cassaigne et des Cotin ; mais il instruisait cetle postérité par ses belles

7. Despréaux, Boileaii prit ce nom deDeSpréauX, d'uiife petite propriété de famille, pour se distinguer de ses frères alors plus célèbres que lui : Gilles Boile au, l'avocat, membre de l'Acadcmic française plus de vingt ans avant lui. et l'ablié Boileau, chanoine do Sens et de la Sainte Cha* pelle. Au xvne siècle,, on désigne presque toujours l'auteur des Sd/rrps et del Ar^ poptique sous ce nom de Despréaux.

XVIII' SIKCLK

épitres, et >iurt«>ul par son .1// pin'ti</ut\ où Corneille eut trouvé l)oaucou|i à apprendre.

I.a Foutaiuo, bien moins châtié clans son style, bien nioin>i correct dans son lan^a^e, mais unique dans sa naïveté et dans les i^ràces cjui lui sont propi-os, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes ''^.

{Siècle (le Louis XfV, ch. wvii.)

4. Voltaire conteur. — Voltaire nous ;v laissé des contes et des romans: Candide, l'in^cnu, Zadi^^ etc... qui, à leur date, avaient surtout une valeur philosophique et politique. Aujourd'hui, nous en admirons la forme aisée et spirituelle; jamais la prose française n'a paru si naturelle et si claire.

Le corridor de la tentation (17 17).

Nabussan, un des meilleurs princes de TAsie, était toujours trompé et volé : c'était à qui pillerait ses trésors. I.e receveur tifénéral de Tîle de Serendib ' donnait toujours cet exemple, lidèlement suivi par les autres. Le roi le savait : il avait chani^'é de trésorier plusieurs fois, mais n'avait pu chan^^'-er la rnode établie de parta- «^•er les revenus du roi en deux moitiés inéj^-ales, dont la plus petite revenait toujours à Sa Majesté, cl la plus g-rosse aux administrateurs^.

Le roi Xabussan confia sa peine au sage /adig" ^

s. Ce jugement sur La Fontaine nous étonne, et Voltaire l'aggrave dans la Liste tics t'i-rirains fraiirnis qu'il a publiée à la suite du Siècle tic Louis XIV. Personne n'oserait soutenir aiijourd'lmi que La Fontaine n'est ni cluiliii, ni corrucl. Mais, noas l'avons dit à propos de Corneille, Voltaire ignon^ l'histoire de notre, langue, il n'admet point d'autre vocabulaire ni d'autre grammaire (|ue ceux de son temps.

l. Serendib, Nabussan est un prince de l'invenlion de Voltaire qui. pour criliqm-r lus abus de r;idminisU\ition fran^aiscj transporte le lecteur di«ns un royaume imaginaire. Mais l'Ile de Serendib existe dans l'océan Indien. — 2. Ceci est dirigé contre les fermiers géni'rau.x, ipii faisaient rapiden»ent de scandaleuses fortunes. Voltaire ne les détestait pas moins q\ie le faisaient La lîruyèro et Lo Sage. C'est tl<! lui ([u'osl le mot célèbre ; « Je vais vous conter une histoire de brigands... Il ('■tait une fois un financier... o — 3. Z;idisj est le héros de ce petit roman qui porte son non». Il

iii LKS C.HANDS l'clUVAIXS 1 UANÇAIS

« \'ous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez- vous pas le moyen de me Taire trouver un trésorier (jui ne me vole point ? — Assurément, répondit Zadi^" : je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi charmé lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. « Il n'y a, dit Zadi-;-, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. — ^'ous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances. Quoi ! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat'^ sera le financier le plus intègre et le plus habile ! — Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig ; mais je aous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. » Zadig parlait avec tant de conliance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. « Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig ; si Votre Majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. »

Xabussan fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple que si on le lui avait donné pour un miracle : u Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez. — Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. » Le jour même, il fît publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse Majesté Nabussan, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le premier de la lune du Crocodile ■', dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante-quatre.

est d'abord malheureux : mais par sa modération, sa sagesse, son équité, et aussi par sa fmesse, il arrive à la plus haute fortune. — 4. Entrechat, de VilaVien intreciata, entrelacé, dans l'expression capriola intreciata. — o- Les Orientaux, qui comptent par mois lunaires, désignent par le nom d'un animal chacune des lunes de l'année.

XVIII^' Sll-CLH 445

On avait lait venir des violons dans un salon voisin : tout était préparé pour le bal ; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite paierie assez, obscure. Vn huissier vint chercher et introduire chaciue candidat, l'un après l'autre, par le jjassage dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans celle galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu'on les fit danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce ; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons ! » disait tout bas Zadi;j^'\

L'n seul d'entre eux formait des pas avec a^nlilé, la tête haute, le regard assuré, les bras tendus, le corps droit, le jarret ferme. *( Ah ! Thonnéte homme ! le brave homme ! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara son trésorier, et tous les autres furent punis et taxés ^ avec la plus grande justice du monde : car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie avait rempli ses poches et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que des soixante-quatre danseurs il y eût soixante-trois liions. La galerie obscure fut appelée le corridor de la tentation. iZadig.)

5. La correspondance de Voltaire. — Il nous reste de Voltaire environ 10.000 lettres. Voltaire, de 1713 à 1778, a correspondu avec l'Europe entière : rois et reines, princes et princesses, ffrands seigneurs, financiers, g:ens de lettres, acteurs, etc.. Ces lettres nous sont très utiles pour la connaissance de la société et des mœurs du xvin' siècle; de plus, on y trouve au jour le jour l'histoire de la vie et des œuvres de ^'oltaire lui-nicnie. Enfin, Voltaire n"a jamais été meilleur écrivain que dans ces pages qu'il griffonnait ou qu'il dictait à la hâte.

6. L'intérêt dramatique deceUo petite narration vient de ce que le lecteur ne connaît qu'à la fin le mot de l'énigme. — 7. Taxés, soumis à un«' taxe, à une amende.

i ir» Mis (iRANns KcinvviNs i ma\(.;.\is

A M. Bagieu '.

Berlin. lU décembre IT.ri.

Votre lettre, Monsieur, vos olTres touchantes, vq;^ conseils font sur moi la plus vive impression, et me pénètrent de reconnaissance. Je voudrais partir tout à rhcurc, et venir me mettre entre vos mains et dans les bras de ma famille'-. J'ai apporté à Berlin environ une vingtaine de dents : il m'en reste à peu près six ; j'ai apporté deux yeux : jen ai presque perdu un ; je n'avais point apporté d'érysipèle, et j'en ai gagné un que je ménage beaucoup. Je n'ai pas l'air d'un jeune homme à marier, mais je considère que j'ai vécu près de soixante ans, que cela est fort honnête, que Pascal et Alexandre n'ont vécu qu'envi^-on la moitié, et que tout le monde n'est pas né pour aUer dîner à l'autre bout de Paris, à quatre-vingt-dix-huit ans, comme Fontenelle^. La nature a donné à ce qu'on appelle mon âme un étui des plus minces et des plus misérables, Cependant, j'ai enterré, presque tous mes médecins, et jusqu'à La Mettrie '' . Il ne me manque plus que d'enterrer Codénius, m.édecin du roi de Prusse ; mais celui-là a la mine de vivre plus longtemps que moi. Du moins je ne m.ourrai pas de sa façon. Il me donne quelquefois de longues ordonnances en allemand ; je les jette au feu, et je n'en suis pas plus mal. C'est un fort bon homme, il en sait tout autant ' que les autres ; et, quand il voit que mes dents tombent, et que je suis attaqué du scorbut, il dit que j'ai une ;

l. Bagiçu, Jacques Bagieu fut un des plus célèbres chirurgiens militaires du xviii« siècle. Il a laissé plusieurs ouvragés remarquables sur la pratique de son art. — 2. Voltaire est en Prusse depuis près de deux ans ; il partira au printemps de 17.53. Ses rapports avec Frédéric sont déjà à cette époque très difficiles et très tendus. — .3. Fontenelle, né en 16.57, est mort en 1757. centenaire, et a joui jusqu'au bout d'une bonne santé- — 4. La Mettrie (17ii0-l7ol;. médecin français établi à Berlin, auprès de Frédéric ; il esL célèbre surtout par ses opinions pliilosophiques très liardie^.

xviir 8n:cLH

afTeclion Scorbutique ■'. Il v a ici de «grands philosophes qui prélendenl (|u'oii pcul vivre aunsi lon<;lemps que Malhusalem '', en se b(^uchant tous les pores, et en vivant comme un ver à soie dans *:a coque ; car nous avons à lîerlin des vers à soie et des beaux esprits transplantés. Je ne sais pas si ces manufactures-là réussiront; toul ce que je sais, c'est que je ne suis point en état de voya/^er cet hiver. Je me suis fait un printemps avec des poêles ; et quand le vrai printemps sera revenu, je compte bien, si je suis en vie, vous apporter mon squelette. ^ ous le disséquèrent si vous voulez. Vous y trouverez un cœur qui palpitera encore des sentiments de reconnaissance et d'attachement que vous lui inspirez. Soyez persuadé, Monsieur, que, tant cjue je vivrai, je vous re<j;-arderai comme un homme qui fait honneur au plus utile de tous les arts, et comme le plus obli^^^eant et plus aimable du monde.

A M. Tronchin, de Lyon.

Les Délices, '29 juillet 1759.

J'ai une grâce à vous demander : c'est pour les Pichon^ Ces l^ichon sont une race de femmes de chambre et de domestiques transplantés ' à Paris par M"^** Denis ^ et consorts, t'ne Pichon vient de mourir à Paris et laisse de petits l^ichon. J'ai dit qu'on m'envoyât un Pichon de dix ans pour l'élever; aussitcJt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je ne sais comment: il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la

5. Scorbut, maladie des gencives. Voltaire imite ici une plaisanterie célèbre du Malndc immjinnire. — U. Mathusalem, patriarche qui, selon la Bible, a vécu neuf cents an».

1. TrEmâplantëB. cette expression n'dst pas seulement pittoresque et Rpiiiluelle, ellr- indique que ces Pichon sont arrachés à leur sol natal. Do nos jouru, nn romancier )«est servi, dans la inénie acception sociale et morale, du mot tlèvaciiu^. — 2. M'»' Denis, nièce dr^ Voltîiire : m tnt elle qui tint sa maison à Ferney.

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