‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 135 sur 261 · LES GRANDS KCRIVAINS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES GRANDS KCRIVAINS FRANÇAIS

vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche nn par charrcltc. Comment le savoir? on le trouver? J'apprends par une Pichon des Délices que ce petit est an panier de la dilig-ence ^. Pour Dieu, daig-ncz nous en informer; envoyez-le nous de panier en panier : vous ferez une bonne (cuvre. J'aime mieux élever un Pichon cpie de servir un roi, fût-ce le roi des ^'andales ^.

A Madame Necker'.

Mai 1770.

Ma juste modestie, madaqie, et ma raison me faisaient croire d'abord que l'idée d'une statue était une bonne plaisanterie - ; mais, puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.

J'ai soixante-seize ans ^, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pendant six semaines. M. Pig-alle '' doit, dit-on, venir modeler mon visage : mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage ; on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien ; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est point coquetterie •' : c'est la pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état : M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui; et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre, que je n'oserais jamais

3. Panier, « panier d'un coche,, grande caisse d'osier qui se plaçait devant ou derrière le coche,, et où l'on mettait des marchandises et parfois des voyageurs. » Littré. — 4. Le roi des Vandales, P'rédéric II, roi de Prusse.

1. M"» Necker est la femme du célèbre ministre de Louis XVI et la mère de M">^ de Staël. — 2. Plaisanterie, parce que l'idée d'une souscription pour élever une statue à Voltaire était venue à ses amis réunis chez Necker, pendant un festin. — 3. Voltaire était né le 29 novembre 1694: le compte est exact. — 4. Pigalle ^1714-1785) est un des plus célèbres sculpteurs du xvni« siècle. On peut voir de lui, au Louvre, le Mercure attachant sa taloniilère, et. à Strasbourg, le Tombeau de Maurice de Saxe. — 5. Coquetterie, au sens de fausse modestie.

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paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s'il veut mettre fin à celte étranj^'-e aventure, de prendre à j)eu près son modèle sur la petite fig'ure en porcelaine de Sèvres. Qu'importe, après tout, à la postérité, qu'un bloc de marbre ressemble à un tel bomme ou à un autre? Je me tiens très philosophe sur cette alFaire, Mais, comme je suis encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne, sur ce qui me reste de corps, le même pouvoir que vous avez sur ce qui me reste d'àme I/un et l'autre sont fort en désordre ; mais mon cœur est à vous, madame, comme si j'avais ving-t-cinq ans, et le tout avec un très sincère respect. Mes obéissances, je vous supplie, à M. Necker*'.

6. Le style de Voltaire. — Nous avons déjà apprécié le style de Voltaice, à propos de ses dilTérents ouvrag-es. Qu'il nous sidfise ici d'eu résumer les (jualités i,'ônéi'ales. \''oltaire, poète lé{i:er, a de la facilité, de la grâce et du trait. Voltaire, prosateur, est uu de nos plus grands écrivains. Sa qualité douiiuante est la clarté, mais ime clarté lumineuse et pénétrante qui est vraiment une joie pour l'esprit. Sa syntaxe est si aisée et si variée, que la forme s'adapte spontanément à la pensée. Son vocabulaire, sans être très riche, exprime toutes les nuances, et la propriété en est exquise. De tous nos écrivains, il est celui qui donne le mieux, dans la tonalité moyenne, l'impression du naturel. Il n'en est aucun qu'on puisse lire plus longtemps, sans fatigue.

Mais il faut se garder de le mettre au rang de Pascal ou de Bossuet. 11 n'a pas, comme eux, « rempli tout l'entre-deux )>,de la familiarité la plus na'ive au sublime. On n'a jamais, en lisan Voltaire, cette impression de ravissement que donnent si souvent les Pensées et les Sermons.

6. Malgré les prolcslations de Voltaire, que M"»" Necker et ses amis ne prirent pas trop au sérieux. Pigalli' fil. qut'l<jues mois après, le voyage de Kerney. et exi'cuta la statue (|ui est aujourd'hui à la bihliothètjue de l'Institut.

(irands écrivains . ib

CHAPITIiF, V

Le mouvement philosophique et scientifique. LES SALONS. — L'ENCYCLOPÉDIE. — BUFFQN.

I — Les salons.

11 faul hit'ii dislinjiruer les salons du .wiir siècle de ceux du xvii" : chez M""* de Rambouillet, chez M"' de Scudéry, chez M"* de la Fayelle. ou causait liltéraLure et morale, on faisait des portraits ou des maximes, on lisait des ouvrages. Maintenant, nous allons trouver des salons où l'homme de lettres, à titre de philosophe, tient la première place, et dans lesquels s'élaborent le? idées directrices du siècle.

1. M^oe Geoffrin. 1699-1777 .— M"« GeollVin, dont le mari avait jragné une grosse fortune comme administrateur de la Compagnie des glaces, n'était que « bourgeoise ». Mais, par son intelligence pratique, son tact, sa générosité, elle se créa un salon qui, de 17 i9 jusqu'à sa mort, brilla du plus vif éclat. Le « royaume de la rue Saint-Honoré » fut fréquenté à la fois par les plus illustres des gens de lettres, par les philosophes du parti encyclopédique et par les artistes célèbres : et il n'est pas un étranger de marque, fùt-il prince, qui ne considérât comme un honneur d'y être présenté. — Le lundi. M"* Geoffrin donnait à diner aux artistes. Le mercredi, elle recevait lès littérateurs et les savants, tous ceux dont nous allons écrire les noms à propos de l'Encyclopédie. — Parmi les étrangers qu'elle attira chez elle, on peut citer : l'abbé Galiani. secrétaire de l'ambassade de Naples à Paris, un des esprits les plus pétillants de ce temps ; Horace \\'alpole, l'historien anglais Gibbon, etc. Elle hébergea le jeune prince Stanislas-Auguste Poniatowski et le soigna comme une « maman ». Quand Stanislas fut élu roi de Pologne, en 1764, M"* Geoffrin fit le voyage de Varsovie, et ses lettres nous la montrent ravie de l'accueil qui l'y attendait. Elle fut également reçue à 'S'ienne par J«tseph 11 et Marie-Thérèse.

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Leur fille. Marie-AiitoiiiotU'. dcvenuo reine de PVnnee. ne l")ublia pas. et M"" CieolTrin, rjne jns<iu"à cette épofjue lae(»iir avait voulu ignorer, lui fut présentée.

Très favc^rableau mouvement pliilosopliic|iie. an point (juelle-

subventionne •> pai- une forte sonune ï'J\iuiicloiK^Hie, mais très prudente. M"" Geollrin sin^u'éniait à mettre de l'unitt- et de la modération dans les conversations de ses iiôtes. QueUprun allait-il trop loin, elle l'arrèlait par un : \'oilù qui est bien, et l'on causait d'autre chose. — Ses lettres à Stanislas sont un lémoifrnaf^e curieux de ce mélang:e de hardiesse et de timitlité.

2. Mi"« du Deffand > 1697-1780". — Voilà une iVmme qui s'est eimuifée toute sa \ ie. et cpii était la plus spii-ituelle de son temps, dont la corresjîondance se lit encore avec le plus vif intérêt, et dont le salon réunit, entre 17 iO et 1780. tous les hommes illustres. Etablie dahord rue de lîeaune. puis rue SaiutiHuninique. M"'"' du Delland ne fit pas de son salon une « boutique de philosophes •'. mais elle admit, parmi les gens de son momie, ({uehiues grands écrivains et savants.

Devenue aveugle, en 1752. M™* du Delland avait pris pour lectrice M"' de Lespinasse, Nous allons voir que celle-ci lui enleva une pai'tie de ses habitués, et surtout d'Alen.bert. Sur la lui de sa vie, de plus en plus elle se défia des « gens de lelti-es ». EUe s'engoua d'une tendresse passionnée pour la jeune duchesse de r.hoiseul et pour Ht>race \\'alpole.

Sa correspondance, très considérable, nous révèle d abord son incurable ennui, puis des goûts littéraires très originaux, et î^ussi l'évolution dune âme qui passe de la séchei-esse critique à la sensibilité exaltée. Par là, M"'" du Defîand représente en perfection les deux époques duxviu" siècle.

o. Mlle de Lespinasse 1 1732-177(3). — Nous avons dit que M"" du Delland. devenue aveugle, prit pour « demoiselle de compagnie ■> M"" de Lespinasse. Celle-ci ne tarda pas à acquérir, dans le salon de la rue Saint Dominique, une grande intluence. Charmés de son intelligence et de sa liberté d'esprit, les habitués de M"'" du DelTand s'arrêtaient longuement à causer avec M"* de Lespinasse dans son api>artement, avant d'entrer dans le salon de la maîtresse du logis. Pendant (juehpie ti'mps. M""" du r)effand n'en sut rien : car elle faisait du jour la nuit, et dormait jus<pie vers les quatre heures du soir. Quand elle s en aperçut, elle chassa impitoyablement sa lectrice, qui alla s établir un peu plus loin, dans la même rue, entraînant avec elle d'Alembert et un grand nombre de ses amis. Ce nouveau salon ;176i) fut plus philosophique que l'autre. Les encyclopédistes s'y sentirent plus à l'aise, et M"' fie Lespinasse n'avait aucun prèjuqè.

4. Il faut citer encore les salons de d'Holbach f 1789J, d'Helvé-

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tius ['[' 1""1), tous deux « sy ung'Oi^iies de rj<^f;lise pliildsophitjtKî n, selon rexprcssion d«' Griiiim. M"'" Ik'l\ »''Liiis, quaiul olk" eut }>or(lii Sou mari, eu 1771. ccjutinua à reccvoii-, dans sa maison d'Aulouil les pliilosophes de l'école encyclopédique ; — le salon de M"" Necker (-|- 1794), plus modère, mais cependant à l'avant- {Aai'ile du progrès ; — celui de M"'" d'Epinay '-f 1783) où Grimm tenait la même |)lace que d'Alembert dans celui de M"" de Lespinasse. etc.

5. Influence littéraire et philosophique des salons . — Dans une société où l'esprit mène à tout, les coteries de salons devaient être toutes puissantes. Des renommées littéraires qui nous paraissent aujourd'hui prescjue inexplicables, se sont laites dans les salons du xviir siècle. Le médiocre Marmontel, l'insipide Sainl-Lambert, l'emphatique Thomas, le versificateur Delille, et bien d'autres, sont des produits de ce genre. Ils savaient causer, ils savaient lire leurs œuvres. D'autres, comme Duclos, Hivarol, Chamfort, Suard, Garât, le prince de Ligne, qui sont gens d'esprit et de savoir, ont eu. de leur vivant, une importance bien supérieure à certains écrivains de génie ; ils étaient les arbitres du goût, et leur esprit les faisait rechercher ou craindre de tous. Les salons divers se disputaient les places à l'Académie française. Chaque salon eut son académicien; et ce fut, pour être des Quarante, une lutte d'influences mondaines et féminines. Ajoutons que la littérature la plus sérieuse subit cet esprit de légèreté et de préciosité. Si Montesquieu a fait de « l'esprit sur les lois », c'est parce qu'il voulait, c'est parce qu'il était obligé de plaire à la société et aux salons de son temps» Rousseau échappe à cette tutelle : il a assez de génie et d'éloquence pour dédaigner ces suffrages et s'imposer par la contradiction. Et il est heureux que Voltaire ait vécu à Cirey et à Ferney : trop désireux de charmer, il eût perdu dans les salons la meilleure partie de son naturel.

La philosophie, depuis qu'elle était devenue une sorte d'épicurisme élégant, depuis qu'elle niait la métaphysique et la morale, pour ne plus travailler qu'à ï amélioration de la vie par le progrès, trouvait dans la conversation mondaine son terrain le plus favorable. Lart de badiner sur les choses graves, de s'arrêter aux apparences, de battre en brèche les traditions et les institutions, sans jamais se préoccuper de la façon dont on les remplacera, est né et s'est développé dans les salons. C'est là que la noblesse française s'est amusée, en compagnie des « gens de lettres », à se railler elle-même et à perdre son loyalisme et sa foi, sans abandonner ses privilèges ni ses vices.

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