‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 136 sur 261 · II. — L'Encyclopédie 17:u-l7r · texte numérisé non relu

II. — L'Encyclopédie 17:u-l7r

1. Histoire de la publication. — Knci/rloitédie vient de cleu>: mots grecs, ({ui sif^iiifient : « cercle ou cycle des connaissances humaines. » — Kn 17 Ij, le libraire Le Hrelon voulut faire traduire i\nc Encyclopédie des sciences et des arts publiée k Londres, en IT27, par Chambers. Mais il s'apervut (jue l'ouvrage, sur bien des points, étaitdéjà arriéré, et cpiil valait mieux en entreprendre un autre, tout nouveau. Il en chargea d'abord l'abbé de Malves, puis Diderot et d'Alembert.

Ces deux derniers se partagèrent la besogne et cherchèrent des collaborateurs. En 1750, Diderot publia un prospectus, où il exposait le but de l'ouvrage, et indiquait les conditions de la souscription '. En n'il, parut le Discours prêliniinnire, dans lequel d"Aleml)ert faisait un tableau du progrès de l'esprit humain et une classification générale des sciences. Le pouvoir semblait alors aussi favorable que le public à ce dictionnaire d'une incontestable utilité.

Après deux interdictions, en 1751 et en 1757, le gouvernement craignit que l'Encyclopédie ne s'imprimât à l'étranger : et les souscripteurs, très nombreux et très influents, réclamaient. Alors on s'avisa d'un de ces stratagèmes spirituels qui tempéraient, sous l'ancien régime, la rigueur des lois. Il fut convenu que les volumes continueraient à s'imprimera Paris, mais porteraient sur le titre l'indication de Xeufchûlel comme s'ils étaient imprimés en Suisse), et qu'ils seraient ensuite envoyés en province, d'où ils reviendraient à Paris, avec le timbre du colportage^. Grâce à cette /ïcfi'on, qui ne trompait personne, mais qui, « tournant la loi, la respectait », V Encyclopédie parvint à son terme, et se composa enfin, en 1772, de dix-sept volumes de texte, quatre volumes de supplément, et onze volumes de planches.

Il faut maintenant revenir aux directeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie.

1. L'ouvrage devait couler 280 livres ; mais le nombre de volumes ayant été dépassé, on demanda un supplément do 3iJ livres par volume, ce qui porta le prix à 05(1 lÏAres. Il y eut. dès le début, près de .t. 000 souscripteurs. — Les bénéfices matériels de l'entreprise furent considérables, les collaborateuis étant fort peu ou point du tout payés. — 2. Les volumes imprimés à Paris de\ aient être accompagnés du yyr/r/AV/e f/u roi délivré par les censeurs ; quant aux ouvrages de piovenance étrani^rre, il é-taicnt l'objet d'un examen j)lus sommaire, et pouvaient circuler avec le timbre du colporluye.

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ris r.HANDS ECRIVAINS I U WCAIS

'2. DAlembert l7I7-l7H;r,. — DAU-mlx-rt rlail un i-iifanL trouvé sur les niarcliCM de l'éfrlise Saint-Jean-Ie-Koiid ; recueilli j)apuiie vilrière. M"'« Housseau (^chcz qui il lof^ea justju'A Vîxi^e de cinquante ans), il lit d'excellentes études au collcj^^e Mazaiiu. A ^■inf;t-six ans, il élait membre de l'Académie des sciences ; ses découvertes révélaient en lui un j^énie matliéniaticjue de premier ordre, que ses plus violents adversaires n'ont jamais conteste. Très bien reçu dans les salons à la mode, caractère enjoué et piquant, causeur très supérieur à ce qu'il est comme écrivain, il fut pousse par M""* du I)c(rand à l'Académie française (1754), et en devint secrétaire i)erpéluel. C'est en cette qualité qu'il a écrit des Eloges, aujouidhui fort peu lus, d'un style sec ou aflectc, mais qui avaient pour les contemporains l'attrait des allusions. « Il ne semblait louer les morts que pour faire la satire des vivants »

Il pul)lia plusieurs ouvrages scientifiques {Traité de dynamique, J743 : Traité de l'équilibre et du mouvement des fluides. 17 il, etc.). Mais il reste surtout célèbre par sa collaboration à V Encyclopédie de 1751 à 1757. Outre le Discours préliminaire, qui est à lui seul un véritable ouvrage, il s'était chargé de la révision de tous les articles de mathématiques. Moins actif, moins enthousiaste que Diderot, il donnait à V Encyclopédie la garantie de sa haute situation académique, scientifique et mondaine. Aussi, sa retraite faillit-elle, après les persécutions du pouvoir, compromettre définitivement l'entreprise.

Plus fin et plus digne que A^oltaire, il avait refusé les offres de Frédéric II. qui voulait 1 attirer à Berlin, et celles de Catherine II, qui désirait lui confier l'éducation du grand-duc Paul. Mais, malgré sa tenue. d'Alembert est moins sympathique que ce fou de Diderot ou que Voltaire lui-même. .11 pousse jusqu'à l'intolérance la plus étroite sa haine de la religion.

3. Diderot (1713-178»;. — Il était fils d'un coutelier de Langres, et il eut toujours pour son père un amour touchant. Destiné à l'état ecclésiastique, puis clerc de procureur, précepteur famélique, il épousa une blanchisseuse, vécut de toutes sortes de besognes plus ou moins littéraires ou scientifiques, de traductions, de pamphlets, d'Essais sur la vertu, de romans licencieux. Ami fougueux et indiscret ; passionné pour tout, sans exception, arts, lettres, poésie, archéologie, mécanique ; doué d'une prodigieuse mémoire ; capable de travailler jour et nuit, sauf à jeter dans un coin et à oublier ce qu'il venait d'écrire, Diderot est un des plus singuliers tempéraments d'écrivain. Il détonne, en ce xv!!!"" siècle si froid et si géométrique, si élégant et si calculateur. Seul, Rousseau pourrait lui être comparé.

Directeur et principal rédacteur de l'Encyclopédie, Diderot

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a\ait pris sa tûohe tout i\ fait au sérieux. Il fil des articles de philosophie, d'histoire, et surtout de sciences appliciuèes. Il allait dans les ateliers, chez les ouvriers; faisait fabriquer et au besoin fabriquait lui-même des modèles de machines, pour en expliquer exactement le mécanisme, et pour les reproduire sur les pliinches des derniers volumes. De plus il revoyait tout ; il répondait à t(»ut et à tous; il eherchait des collaborateurs et disli-ibuait la bcsoj;:ne.

Ses autres ouvrajres : Jacques le Fataliste^ le Neveu de Rameau, le Paradoxe sur le comôdien ne furent imprimés ((u';\ la lin du xviii'- ou au commeueement du xix'^ sièele.

Diderot est supérieur dans l'ai't de conter ; ses œuvres complètes lenferment, sous le titre de MélaïKjes, un certain nombie d'improvisations fortes ou charmantes. Il excelle aussi dans la littérature per.sonne/?e. — Pour le faire proûter à ces deux titres, nous donnons la narration intitulée Le Soufflet^ et le célèbre fragment Sur sa vieille robe de chambrQ,

Le Soufflet.

Afin de bien saisir le niérile dramatique et moral de ce petit récit, il sera bon de le réduire d'abord à sa doniièi- stricte. Puis les élcves*devront en étudier la compost lien (mélange de narration et de dialogue à deux degrés), et les circonstances. Ils apprendront ainsi comment, sans digressions et sans ornements, le sujet peut fournir par lui-même tous les éléments d'une action vivante.

Nous passions à Orléans, mon capitaine ' et moi. Il nétuil. bruit dans la ville que dune aventure récemment arrivée à un citoyen, M. Le Pelletier, homme pénétré d'une si profonde commisération pour les malheureux, qu'ajirès avoir réduit, par des aumônes démesurées, une fortune assez considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte en porte chercher dans la bourse d'autrui des secours rpiil n'était plus en état de puiser dans la sienne. Il ny avait pas, parmi les pauvres et parmi les honnêtes g-ens insti-uits el pieux dont cette ville abonde, deux opinions sur la conduite de cet homme-là'*. Mais beaucoup de riches, qui , se

l. Mon capitaine. le récit est mis dans la bouciie d'un soldai. — 2. Etroit, nous emploierions aujourd'lnii en ce sens : Strict, rpii n'est d'ail, leurs que lo donhlpi du mot rfroil. — :t. C'est-à-dire : tout le monde avait pour lui la plus prnndo pstjmc.

\')i') l.VS (ÎHWDS KCHI VAINS TMANÇAIS

ruiiiMient en fcsliiis cl en voyap^es îi Paris, le re^ar- (laienl comme mie espèce de Ion, el j)eii s'en fallut (}ue ses proches ne le lissent interdire comme dissipateur.

Tandis que nous nous rafraîchissions à Tauber^^e des Trois-Rois, une foule d'oisifs s'étaient rassemblés autour d'une espèce d'orateur, et lui disaient : — « \'ous y étiez ; racontez-nous comment la chose s"est passée. — Très volontiers, messieurs, répondit l'orateur du coin ^, qui ne demandait pas mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison fait face à réj^lise de Saint-Paterne, était sur sa porte; M. Le Pelletier Taborde et lui dit : — « Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour mes amis, car c'est ainsi qu'il appelle ses pauvres, comme vous savez. — Non, pour aujourd'hui, monsieur Le Pelletier. » M. Le Pelletier insiste : — « Si vous saviez en faveur de qui je sollicite votre charité ; c'est une pauvre femme qui n'a pas un guenillon pour entortiller son enfant. — Je ne saurais. — C'est une jeune fille qui manque d'ouvrage et de pain. — Je ne saurais. — C'est un manœuvre qui n'avait que ses bras pour vivre, et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud. — Je ne saurais, vous dis-je. — Allons, allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que vous n'aurez jamais occasion de faire une action plus méritoire. — Je ne saurais, je ne saurais. — Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot !... — Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos ; quand je veux donner, je ne me fais pas prier... » — Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son arrière-boutique, où M. Le Pelletier le suit : il le suit de son arrière-boutique dans son magasin, de son magasin dans son apparte-

4. Du coin, du coin de cette rue. Cet « espèce d'orateur » est un habitué de ce coin ; c'est là qu'il s'arrête d'ordinaire pour conter les nouvelles aux oisifs.

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ment; là, M. AuberLot, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un soufflet. » Alors mon capitaine se lève brusquement et dit à Torateur : — <( l']t il ne le tua pas ? — Non, monsieur; est-ce (|ue Ton tue comme cela? — Un soufflet, morbleu I un soufflet 1 et que fîtil donc ? — Ce qu'il fit après son soufflet reçu? Il prit un air riant, et dit à M. Aubertot : — « Gela c'est pour moi; mais, mes pauvres? n

A ces mots, tous les Orléanais présents s'écrièrent d'admiration, excepté mon capitaine, qui disait ; — « Votre M. Le Pelletier, messieurs, n'est qu'un g-ueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j'avais été là. L'n soutllet, morbleu ^ ! » L'orateur lui répliqua : — « Je sais, monsieur, que vous n'auriez pas laissé le temps à l'homme brusque et insolent de reconnaître sa faute I... — Non certes ! — Eh bien ^L Aubertot tout en pleurs s'est jeté aux pieds de M. Le Pelletier, en lui présentant sa bourse, en lui donnant mille excuses... — N'inîporte, j'aurais, dit le capitaine la main sur son arme et lair tout enflammé, j'aurais coupé le nez et les deux oreilles à votre Aubertot. » L'orateur, avec dignité lui répondit ; — « Monsieur, vous êtes militaire, et AL Le Pelletier est chrétien. » Ce mot si simple fit un effet prodigieux ; la rue retentit d'applaudissements, et moi je me disais ; u On est plus grand quand on a l'Évangile dans son cœur que lorsqu'on le renferme dans le fourreau de son sabre. »

(McLmfjes.)

o. On remarquera comme la narration est habilement coupée par l'exclamation du capitaine ; nous ne savons pas encore quelle est la réponse de M. Aubertot à la dernière question de M. Le Pelletier.

l.*>8 I.i:S (IHANDS lORIVAlS'S tUAN(l\IS

Regrets sur ma vieille robe de chambre I772j.

Ce cclcbrc morceau, qui nous révùlc le Diderot intime, dcbraillé et bon enflmt, travailleur obstiné et maniaque, est aussi très intéressant à étudier, pour dos élèves, comme développement ingénieux et brillant d'un aimable paradoxe. 11 fut publié sous forme de petite brochure, en 1772, probablement à l'insu de Diderot, avec la note suivante (de Grimm ou de Meister) ; « M. Diderot ayant eu occasion de rendre un ser\'ice signalé à M"" Geoffrin, cglle-ci imagina, par reconnaissance, d'aller déménager un jour tous les haillons du réduit philosophique et d'y faire mettre d'autres meubles, qui, quoique beaux, étaient d'une extrême simplicité, et ne sont devenus si recherchés que sous la plume poétique du pcnUcnt cil robe de chambre écarlate. » On comparera aux Regrets sur la vieille robe de chambre, l'épître de Sedaine. A mon habit, et la chanson de Béranger : A mon vieil habit.

Pourquoi ne l'avoir pas gardée? Elle était faite à moi, j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner : j'étais pittoresque et beau. L'autre, roide, empesée, me mannequine '. 11 n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât, car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, toujours un de ses pans s'olfrait à l'essuyer. L'encre épaisse refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services quelle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

Sous son abri je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de Feau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre: je suis devenu l'esclave de la nouvelle. A chaque instant je dis : <■< Maudit soit celui qui inventa de donner du prix à l'étofTe commune en la teignant en écarlate ! Maudit soit le précieux vêtement que je

1. Manne (iuiii, mot venu de rallemand Manlicht^n, petit homme, diminutif de Mann. Désigne, en terme d'atelier, une grande poujiée articulée dont les peintres se servent pour étudier le jeu des draperies. Manne quiner signifie se servir dun mannequin, ou habiller quelqu'un comme un mannequin, avec raideur.

XVI M'' SIliCLE

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révère I Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calmande - ! Mes amis, garde/ vos vieux imis, craignez ratteinte de la richesse ; que mon jxemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l'opulence a sa gène. 0 Diogène I si tu voyais ton disîiple sous le fastueux manteau d'Aristippe **, comme tu cirais ! 0 Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par »en des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du 5ynique déguenillé ! J'ai quitté le tonneau où je régnais, >our servir sous un tyran. »

Ce n'est pas tout. Hcoutez les ravages du luxe, les suites d'un luxe conséquent ^. Ma vieille robe de chambre était une ' avec les autres guenilles qui m'environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Hergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres ; quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes, trois ou quatre plâtres suspendus formaient, avec ma vieille robe de chambre, l'indigence la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé®; plus d'ensemble, plus d'unité, plus de beauté... J'ai vu la bergame céder la muraille à la tenture de damas ; la chaise de paille reléguée dans l'antichambre par le fauteuil de maroquin ; Homère, Virgile, Horace, Gicéron, soulager le faible sapin courbé sous leur masse, et se renfermer dans une armoire marquetée, asile plus digne d'eux que de moi ; une grande glace s emparer du manteau de ma cheminée ; ces deux

2. Calmande, étolTe de laino Jiistrre d'un côté (élyin. inconnue). — 3. Diogéne. philosophe grec cynif/ue (413-32:i av. J.-C) : on connaît sa rude franchise et son dénuement volontaire : Aristipiie, de Cyrène. son contemporain, ne recherchait au contraire "pie le bien être et le plaisir.

— *. Conséquent avec lui-même. — o. Une avec, cest-à-dire qu'il y avait de l'u/i/^p. de l'harmonie, entre ce vêtement et les Hiilrr.s gacnilli:s.

— II. Désaccordé... sans unité, sans harmonie ; se dit, au propre, d'un Instrument ii cordes.

■lOOx I.i:S C.IIANDS KCHINAINS IHANÇAIS

jolis plàlres (jue je tenais de raluonel ^, et (ju il avait réparés lui-même, déména^'és par une Vénus accroupie : Targ^ile moderne brisée par le bronze antique. La table de bois disputait encore le terrain, à Tabri d'une foule de brochures et de papiers entassés pêle-mêle, et qui semblaient devoir la dérober lonf,4emps à l'injure qui la menaçait. Un jour, elle subit son sort : et, en dépit de ma paresse, les brochures et les papiers allèrent se ranger dans les serres ^ d'un bureau précieux...

Il y avait un angle vacant à côté de ma fenêtre. Cet angle demandait un secrétaire, qu'il obtint, et ce fut ainsi que le réduit édifiant du philosophe se transforma dans ^ le cabinet scandaleux du publicain^^. J'insulte ainsi à la misère nationale.

De ma médiocrité première, il ne m'est resté qu'un tapis de lisières". Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j'ai juré et je jure que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain réserve ses sabots. Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j'entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j'aperçois mon ancien tapis de lisières : il me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon cœur ! Non, mes amis, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi : il me trouve la même affabilité ; je Técoute, je le conseille, je le secours, je le plains. Mon âme ne s'est point endurcie. Mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a pas encore agi. Mais, avec le

7. falconet ('1716-1791). sculpteur français, ami intime [de Diderot. — 8. Les serres, il s'agit d'un bureau'jfermé, par opposition à la table de bois. — 9. Transformer dans, on Jdiraitg plutôt en. — 10. Publicain, on appelait ainsi, chez les Hébreux, les financiers qui prenaient à bail'les impôts; p;2jL</;cafn est mis ici pour fermier 'général. — 11. Lisière. Ua vraie forme du mot serait li.stière. venu^dejl 'allemand Lisat,, et signifiant bande, bordure. On désigne par lisière le bord d'une pièce d étoffe, dans le sens de la longueur. Un tapis de lisières est un tapis tressé avec des bandes^ et d'un travail grossier.

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temps, qui sait ce qui peut arriver? qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et sa lille, qui s'est endetté, qui a cessé d'être époux et père, et qui, au lieu de déposer au tond d'un coffre fidèle une somme utile... Ah ! saint prophète, levez vos mains au ciel, priez pour un ami en péril.

i. Autres collaborateurs de lEncyclopédie. — Ne citons que les principaux : — Philofiopliie : Condillac -|- 17S0), logicien froid et souple, philosophe « scnsualiste » ; Helvétius (-{- 1771), plus nettement matérialiste. — Théologie : l'abbé Mcrellet (-f 181 é. et plusieurs autres ,T/)/jf's plus ou moins brouillés avec la Stirbonne. — Histoire nalnrelte : Daubenton 7 1800 . un des collaborateurs de Butfon. -^ Chimie : le baron d'Holbach ^-j- 1789), auteur du Système de la nature, positiviste. — Economie politique : Turgot (-{- 1781) et Quesnay -f 177i). — Grammaire : Dunnarsais (-p 1756), dont les ouvra^ies d'enseignement furent longtemps célèbres. — Littérature : Marmontel (7 1799\ qui a réuni ses articles de VEncyclopédie pour eu faire ses Éléments de littérature. — ^'oltaire donna quchpies articles : Élégance. Éloquence, Esprit, Imagination. — Montesquieu, l'article GoùL — Eniln, n'oublions pas le factotum de la « boutique », le chevalier de Jaucourt, qui travaillai tous les sujets, suppléa tous les manquants, et consacra à V Encyclopédie sa vie et sa fortune.

5. Esprit et influence de l'Encyclopédie. — A lire, sans prévention, les articles de VEncyclopédie, on n'y remarque point cet esprit philosophique que son nom seul évoque. Pour pénétrer dans cet esprit, il faut observer le système perpétuel de renvois, grâce auquel un article très orthodoxe est réfuté par un autre, en apparence aussi inolîensif. C'est donc l'ensemble qu'il faut considérer ; et personne ne s'y trompa. — Négation de ïautorité, delà tradition, de la foi: croyances positii'es à ce qui se voit, se touche, ou se fabrique: confiance absolue dans le progrès vers un idéal de liberté politique et intellectuelle, tels sont les principe? que l'Encyclopédie a exprimés et vulgarisés. La société de la fin du siècle, juscju'à la réaction opérée par Chateaubriand, a vécu de cet idéal. Mais il faut reconnaître que l'esprit encyclopédique a hâté certaines réformes sociales nécessaires, a secoué le joug de certains préjugés, et surtout a accéléré et vulgarisé chez nous le progrès des sciences applicpiées. Sous ce dernier rapport, V Encyclojiédie a répandu la curiosité et le besoin de la précision.

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