Méthode et doctrine de Buffon. — BufTon. que notre siècle
Win' MKCLE iiVA
a di'^a^é entiii et veillé de toutes les railleries, a cto un trraïul savant, et. sur beaucoup de points, un précurseui'.
UulVon fut tout ci"al)<M\l un observateur ci>nsoicncieu,\, calme, péiu'trnnt. ijui travaillent sur des échantiUons et sur des documents. Soit dans lé Jaitlin du Koi, soit à Montbai'd. il se livrait à de minutieuses enquêtes. Mais son génie était surtout dans la siinthèse des renuuHiues de détail, et dans cesv/jj//)o//ié.<es qui préviennent SDVixent les loi^; proprement dites et (jui les suggèrent.
C'est ainsi qu'il arrive à créer; avec une imagination puissante, mais qui s'appuie sans cesse sur des faits constatés, un système du monde, d'une parfaite cohérence. — Lu terre, détachée du soleil, tourne autour de lui : comme toutes les planètes, elle a subi un refroidissement progressif, qui continue et qui l'amènera quelque jour à létat de la lune. Sur cette matière morte, que maintient la force d'attraction, la matière organique est apparue, végétale et animale. Des degrés intermédiaires permettent de passer du minéral au \égétal, du végétal à l'animal. Et.dansune ceitaine mesure. HulTon st>utient le transformisme. Mais, quand il arrive à 1 homme, IJullon constate que la chaîne est interrompue. l>>uelles que soient les apparences, Thomme est un être distinct, seul capable de penser, de jtarler cl de progresser. Va par l'honnne ainsi défini et nus ;\ part, HutTon remonte jusqu'il l'inniiortalité de l'âme et juscjuà Dieu: de même, la vue et la description de la nature le contirment dans l'idée d'un Créateur et dune Providence. C'est par lA que lîulTon se sépare nettement des matérialistes et des sceptiques <le scm temps, comme aussi des {)ositivistes modeines.
La i^artic la plus célèbre de l'Histoire naturelle, est la description des quadrupèdes et des oiseaux le chien, le cheval, Vàne, le bœuf, le rossignol, le cygne, V oisea u-monche\ auxquels chacun pense dès qu'on prononce le nom de BulTon. Ces descriptions sont exactes, ingénieuses, utiles. Mais il faut bien qu'on le sache, le vrai Bull'on n'est pas là: non seulement parce que, une fois engagé dans cette série de portraits^ il devenait j^lutôt un illustralenr de son livre, mais surtout parce qu'il a laissé presque toute cette partie à rédiger aux divers collaborateurs qu il s'était edioints.
«. Les collaborateurs de Buffon. — Le premier est Louis Daultenlnn ITIt)-|NOi). nié<leciii. que HulVon fit venir de Montbard. en 17 i5. pour lui confier, an Jardin du Hoi. la place de démonstrateur du cabinet d'histoire naturelle. 1! le chargea des descrij)tions anatomiques des ((uatlrupèdes. — .\près lui, Guéneau de Monthéliard 1720-I7h:>. travailla aux Oiseaux. — J.Whhè Beron I718-178i^ continua les Oiseaux. De lui sont les trop
Ilil 1.1. s (,H.\M».s l.CHIX.M.NS M{.\.N(,;.MS
fameuses descriptions du cy^nc et de loiseau-niouche, que lUill'oii rclDiiclia. d'ailleurs, pour les sinjplilier.
.). Le Discours sur le style ï'y.i). — La nécessité de prononcer un remercinn'iil à Messieurs de l'Académie française nous a valu ce discours de Buil'on, que Ton appelle assez improprement Discours sur le slyle.
liufTon commence par quelques formules de modestie; il fait» en termes rapides et discrets, l'éloge de son prédécesseur Languet de Gergy, prélat vertueux, mais dont les litres académitpies étaient à peu près nuls. A la fin, il place les compliments traditionnels à l'égard de Scguier, de Richelieu, de Louis XIV et de Louis XY. Dans ce cadre de convention. BufTon enferme quelques idées sur le style », qui peuvent se ramener aux points suivants* 1 " nécessité de faire un plan; 2° le style n'est que l'ordre et le mouvemenl que l'on mtt dans ses pensées; 3" bien écrire, c'est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; 4° ne nommer les choses que par les termes les plus généraux: 5° les idées, les découvertes, les faits, appartiennent bientôt à tous, mais le style est de l homme même.
On ne peut qu'approuver, et il suffirait de développer, par des exemples, les trois premiers préceptes, qui, à y bien regarder, n'en font qu'un. Observons que Bufîon réserve à la fois la part de l'inlelligence (bien penser;, de l'imagination et du cœur bien sentir), et du métier bien rendre;. — Quant au quatrième point, « ne nommer les choses que par les termes les plus généraux », pour le comprendre il faut songer à ce que BufFon lui-même a voulu faire dans ses ouvrages. Son grand mérite, comme écrivain, est d'avoirintroduit dans le domaine de la littérature les sciences naturelles, comme Pascal la théologie, et Montesquieu le droit. Aussi conseille-t-il à ceux qui, comme lui, exposent des théories et des découvertes, de les rendre accessibles à tous, en évitant le vocabulaire technique des spécialistes. — Enfin, lorsque BufFon dit : le slyle est de Vhomme même et non : le style cest l'homme , il ne faut pas le prendre en ce sens que notre style trahit notre caractère ou notre tempérament. Bufîon affirme seulement quele style Vordreet le mourenien^ que nous mettons dans nos pensées; est en quelque sorte notre cachet propre, notre signature ; c'est par le style qu'une pensée nous appartient. Si nous avons su trouver une expression tellement adéquate à cette pensée qu'on ne puisse en découvrir une plus heureuse ou une plus exacte, il faudra qu'on la cite /e//e que nous l'avons rédigée. Sinon, elle nous est enlevée ; et. mieux exprimée par un autre, qui a mieux saisi les rapports du mot et de la chose, elle passe à la postérité sous son nom.
XVIir' SIÈCLE 165
Les Époques de la nature (1778).
Diins cette partie de son Histoire naturelle, Buffon étudie l'origine du monde et de la société. 11 sait se tenir à égale distance de l'érudition sèche et timide et des généralisations précipitées; c'est en savant de génie qu'il émet des hypothèses dont la plupart ont été confirmées par des découvertes récentes. — Nous citons ce fragment de la Cinquième époipie, où BulFon apparaît comme un précurseur de Cuvier. — Au point de vue du style, on remarquera la clarté de la langue, et le mouvement qui anime tout l'ensemble.
Une cinquième époque, tout aussi clairement indiquée que les quatre premières, est celle du temps où les éléphants, les hippopotames et les autres animaux du midi ont habité les terres du nord : cette époque est évidemment postérieure à la quatrième, puisque les dépouilles de ces animaux terrestres se trouvent presque à la surface de la terre, au lieu que celles des animaux marins sont, pour la plupart et dans les mêmes lieux, enfouies à de grandes protondeurs.
Quoi ! dira-t-on, les éléphants et les autres animaux du midi ont autrefois habité les terres du nord ! Ce t'ait, quelque sinj^ulier, quelque extraordinaire qu'il puisse |)araître, n'en est pas moins certain. ()n a trouvé et on trouve encore tous les jours en Sibérie, en Russie, et dans les autres contrées septentrionales de l'Europe et de l'Asie, de l'ivoire en «grande quantité ' : ces défenses d'éléphant se tirent à quelques pieds sous terre, ou se découvrent par les eaux lorsqu'elles font tomber les terres au bord des lleuves : on trouve ces ossements et défenses d'éléphant en tant de lieux différents et en si j^rand nombre, qu'on ne peut plus se borner à dire que ce sont les dépouilles de quelques éléphants amenés par les hommes dans ces climats froids ; on est maintenant forcé, par ces preuves réitérées, de convenir que ces animaux étaient autrefois habitants naturels des contrées
1. I)ans la suite de cette rinqtiiènn' i^poque, BuITon établira (cc qui est indispensable à sa thèse scientitique) que c'est bien de l'ivoire d'élrp liant, et non de l'ivoire de morse ou vache marine.
4(>(> LIS CHANOS KChIAAINS I ItANÇAlS
du iK^rd, ccMiHiie il« le soiil aujouid hui i]^^ contrées tlii niiili : et ce qui paraît encore rendre le fait plus incrveilleux, c'est-à-dire plus diflicile à expliquer, c'est qu'on trouve ces dépouilles des animaux du midi de notre continent non seulement dans les provinces de notre nord, mais aussi dans les terres du Canada et des autres parties de lAniérique septentrionale. Nous avons au cabinet du Roi'^ plusieurs défenses et un <,^rand nombre d'ossements d'éléphants trouvés en Sibérie ; nous avons d'autres défenses et d'autres os d'éléphant qui ont été trouvés en France, et enlin nous avons des défenses d'éléphant et des dents d'hippopotame trouvés en Amérique dans les terres voisines du fleuve Ohio. 11 est donc nécessaire que ces animaux, qui ne peuvent subsister et ne subsistent en elî'et aujourd'hui que dans les pays chauds, aient autrefois existé dans les climats du nord, et que, par conséquent, cette zone froide fût alors aussi chaude que l'est aujourd'hui notre zone torride; car il n'est pas possible que la forme constitutive, ou si Ton veut, l'habitude réelle du corps des animaux qui est ce qu'il y a de plus fixe dans la nature, ait pu changer au point de donner le tempérament du renne à l'éléphant, ni de supposer que jamais ces animaux du midi, qui ont besoin dune grande chaleur pour subsister, eussent pu vivre et se multiplier dans les terres du nord, si la température du climat eût été aussi froide qu'elle lest aujourd'hui. M. Gmelin"^, qui a parcouru la Sibérie, et qui a ramassé lui-même plusieurs osse-
2. Cabinet, c'est d'abord un meuble dans lequel on enferme (cf. secrétaire) des papiers ou des objets de valeur. Molière le prend dans ce sens {Mi.sanlhrope, I, 2\. Puis cabinet se dit des armoires vitrées où l'on place des curiosités, et de la pièce où se trouvent ces armoires; de là, le cabinet du roi. salle où l'on conserve des collections d'histoire naturelle ("aujourd'hui le Muséum). Enfin cabinet s'est dit d'un ensemble de personnes qui se réunissent dans la même pièce; le cabinet de% ministres, le chef du cabinet. — .3. Gmelin { 1709-1 7.=).=)i, botaniste et chimiste allemand, professeur à l'Académie de Saint-Pétersbourg, avait fait de 1733 à 1743 un voyage d exploration scientifique en Sibérie, dont il publia la
relation en 1751-.^?. Cet ouvrpge est écrit en allf^maïKl. On voit que BulTon
est au courant des travaux étraneers.
.WIll'' Ml.CLi: 1(')7
meiilscrélcphanl dansées lerre?septentrionales, cherche à reiicU^e raison tlii fait, en snpjjosanl qne de j^Tandes inondations snrvenues dans les terres méridionales ont chasj^é les élrphanls vers les contrées dn nord, où ils anront tous péri à la fois par la rigueur du climat. Mais celte cause supjiosée n'esl pas proportionnelle à l'elTet; on a peut-être déjà tiré du nord plus d'ivoire cpie tons les éléphants des Indes actuellement vivants n'en pourraient fournir ; on en tirera bien davantai;e avec le temps, lorsque ces vastes déserts du nord qui sont à peine reconnus, seront peuplés, et que les terres en seront remuées et fouillées parles mains de l'homme. D'ailleurs il sérail bien étrange que ces animaux eussent pris la roule qui convenait le moins à leur nature, puisqu'en les supposant poussés par des inondations du midi, il leur restait deux fuites naturelles vers'l'Orient et vers l'Occident. ¥.1 pourquoi fuir jusqu'au 60" degré du nord, lorsqu'ils pouvaient s'arrêter en chemin ou s'écarter à côté dans des terres plus heureuses? l']t comment concevoir que, par une inondation des mers méridionales, ils aient été chassés à mille lieues dans notre continent et à plus de trois mille lieues dans l'autre? Ilest impossible qu'un débordement de la mer des grandes Indes ait envoyé des éléphants en Canada ni même en Sibérie, et il est également impossible qu'ils y soient arrivés en nombre aussi grand que l'indiquent leurs dépouilles. [Epoques de In nnlure. Y"" époque.)
LÉcurenil (1705).
Parmi les portraits d'animaux, celui à.&'V Écureuil, moins connu que ceux de y Oiseau-mouche ou du Cheval, est un des plus intéressants par la précision et le pittoresque des détails, On peut, en le faisant étudier aux élèves, en tirer une méthode d'observation et de description, et leur donner .^ décrire par le môme procédé un animal qu'il leur serait possible d'observer par eux-mêmes.
L'écureuil est un joli polit animal qui n'est qu'à demi sauvage, et qui, par sa gentillesse, par sa docilité.
i()S IIS C.HANnS KCKIVAINS FH ANÇAIS
par riiiiiocence même de ses mceurs, mériterait d'être éparj;né. Il n'est ni carnassier ni nnisihle, quoiqu'il saisisse quelquefois des oiseaux ; sa nourriture ordinaire sont des fruits, des amandes, des noisettes, de la faîne* et du ^^land ; il est propre, leste, vif, très alerte, très éveillé, très industrieux ; il a les yeux pleins de feu, la physionomie fine, le corps nerveux, les membres très dispos ; sa jolie fig^ure est encore rehaussée, parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque dessus sa tête, et sous laquelle il se met à l'ombre. Il est, pour ainsi dire, moins quadrupède que les autres ; il se tient ordinairement assis presque debout, et se sert de ses pieds de devant comme d'une main pour porter à sa bouche; au lieu de se cacher sous terre, il est toujours en l'air ; il approche des oiseaux par sa l'ëgèreté : il demeure comme eux sur la cime des arbres, parcourt les forêts en sautant de lun à l'autre, y fait son nid, cueille les g^raines, boit la rosée, et ne descend à terre que quand les arbres sont agités par la violence des vents. On ne le trouve point dans les champs, dans les lieux découverts, dans les pays de plaine ; il n'approche jamais des habitations, il ne reste point dans les taillis, mais dans les bois de hauteur, sur les vieux arbres des plus belles futaies. Il craint leau plus encore que la terre, et l'on assure que, lorsqu'il faut la passer, il se sert d'une écorce pour vaisseau et de sa queue pour voile et pour gouvernail -. Il ne s'engourdit pas comme le loir pendant l'hiver, il est en tout temps très éveillé ; et pour peu que l'on touche au pied de l'arbre sur lequel il repose, il sort de sa petite bauge ^, fuit sur un autre arbre ou se cache à l'abri d'une branche. 11 ramasse des noisettes pendant l'été, et en remplit les troncs, les fentes des vieux arbres, et
1. Faîne, fruit du hêtre. — 2. Butïon, en savant consciencieux, indique qu'il n'a pas éte'téiuoin du fait; il n'en répond pas. — 3. Bauge, se dit du nid de l'écureuil, et du gite du sanglier.
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a recours eu liiver à sa provision ; il les cherche aussi sous la uei^'-e, qu'il détourne en grattant. Il a la ^oix éclatante, et plus perçante encore que celle de la fouine ; il a de plus un murnuire à bouche fermée, un petit ^ro- «j^nement de mécontentement qu'il fait entendre toutes les fois qu'on Tirrite. Il est trop léger pour marcher; il va ordinairement par petits sauts, et quehjuefois par bontls ; il a les ongles si pointus et les mouvements si prompts, qu'il grimpe en un instant sur un hêtre dont l'écorce est fort lisse.
[Histoire naturelle, 3** partie.)
Le cygne (1771.)
Les grâces de la figure, la beauté de la forme répondent, dans le cygne, à la douceur du naturel ; il plaît à tous les yeux, il décore, embellit tous les lieux qu'il fréquente ; on l'aime, on Fapplaudit, on l'admire; nulle espèce ne le mérite mieux ; la nature en effet n'a répandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent l'idée de ses plus charmants ouvrages ; coupe de corps élégante, formes arrondies, gracieux contour, blancheur éclatante et pure, mouvements flexibles et ressentis, attitudes tantôt animées, tantôt laissées dans un mol abandon ; tout dans le cygne respire la volupté, l'enchantement que nous font éprouver les grâces et la beauté, tout nous l'annonce, tout le peint comme l'oiseau de l'amour, tout justifie la spirituelle el riante mytholoirie, d'avoir donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles'.
A sa noble aisance, à la facilité, la liberté de ses mouvements sur l'eau, on doit le reconnaître, non seulement comme le premier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ail olfert pour l'art de la navigation. Son cou élevé et sa poi-