‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 169 sur 261 · I.i:S GRANDS ECRIVAINS l'RANÇAhS · texte numérisé non relu

I.i:S GRANDS ECRIVAINS l'RANÇAhS

l)ieu tout entier habite en ce marbre penseur.

Ciel ! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde

iLclater cette voix créatrice du monde ?

Oh ! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs 35

De \'irgile et dllomère attei'j'-nent les hauteurs,

Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,

Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple,

Faire, en s"éloig-nant d'eux avec un soin jaloux,

Ce qu'eux-même ils ieraient s'ils vivaient parmi nous I 40

Que la nature seule, en ses vastes miracles,

Soit leur Fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles ;

Que leurs vers, de Télhys respectant le sommeil,

N'aillent plus dans ses ilols rallumer le soleil ;

De la cour d'Apollon que Terreur soit bannie, 45

Et qu'enfin Calliope. élève d'Uranie,

Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,

En langag^e des dieux fasse parler Xewton !

(Id. Poèmes. I : l Invention. \

d Les Ïambes. — D'ailleurs le moment allait venir où André Chénier ne serait plus ni un imitateur des Grecs, ni un versificateur de V Encyclopédie. 11 allait se révéler poète au sens le plus profond du mot. c"est-à-dire tirer de son âme, de ses colères, de ses indignations, des traits immortels et vengeurs. A Saint-Lazare, il compose sans doute une élégie un peu fade, la Jeune Captive ; mais il écrit aussi ses ïambes, qui sont de la satire lyrique. Il y a environ cent vers qui ne sont, cette fois, imités de personne, ni pour le fond ni pour la forme, et qui sont

de Michel-Ange. — iS. Toute cette fin est un peu singulière ; Chénier réclame pour la Muse de nouveaux .sujets d'inspiration, et il emploie, pour exprimer sa théorie, toutes les formules les plus surannées de la poésie mythologique. On sait qu'il dit, dans ce même poème: Sur fies penser.s nouveaux, faisons des rtr.s- antiques. Si par vers antiques, il entend des vers au.ssi parfaits en leur genre, aussi plastiques, aussi harmonieux que ceux des anciens, la théorie est e.xcellente ; mais s'il conseille et il semble en donner texemple d'emprunter aux anciens leur mythologie,, lem-s légejides historiques., leurs comj)araisons et leurs images en général, four c«(7^e//i/- des sujets modernes, assurément il a tort. Lart doit se renouveler arec les sujets.

xvm' siKci.i; 087

l'impérissable chef-d'œuvre d'un poète qui. devenait enfin luimême. Tout y est beau. I^a pi'oleslation tK-jne âme libre et d'un cœur jjénéreux y est fondée non pas sur des opinions polititpies, mais sur les ilroits essentiels de l'homnii' : la liberté, la dij^nité, la justice, lu vertu sans épithète, celle do tous les temps, empruntent la voix de ce citoyen emprisonné et condamné par des << bourreaux barbouilleurs de lois »... L'ironie y est {i:énéreuse ; elle cingle et chAtie la lâcheté des amis, que cette lâcheté même ne préservera pas. Le style (sauf une périphrase un peu trop éléj^aute sur l'heure) y est franc, dune simplicité robuste, d'une souplesse d'acier bien trempé.

Nous citons le plus beau passaj^e des Inmhe.'i.

Les ïambes (1794).

On appelait iamhe, chez les Grecs, un vers usité dans la satire et plus tard dans la poésie dramatique. Airbiloque, au sixième siècle avant Jés'js-Christ, fut le plus célèbre des poètes iambiijnes, — Plus près de nuus, A. Barbier a écrit des Limbes (cf. p. 684).

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

.\nime la lin d'un beau jour, Au pied de léciiafaud j'essaie encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Peut-être avant que l'heure, en cercle promenée, 5

Ait posé sur Témail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée.

Son pied sonore et vi<;ilant. Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ces deux moitiés 10

Ce vers que je commence ail atteint la dernière,

Peut-être en ces murs ellVayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldais, l'ibranlant de mon nom ces loni;s corridors sombres, 15

Où, seul dans la foule, à grands pas J'erre, aig"uisant ces dards persécuteurs du crime,

8. Cette pi'riphntsp, pour ('léganle f|u'elle soit, fait taehe dans celte admirable pièce.

Du juste trop iaibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;

Et chargeant mes bras de liens, 20

Me traîner, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus Qui me connaissaient tous avant l'aiïreux message,

Mais qui ne me connaissent plus.

Eh bien ! j'ai trop vécu. Quelle francliise auguste, 25

De mâle constance et d'honneur, Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste,

Pour moi quelle ombre de bonheur, Font digne de regrets Thabitacle des hommes?

La peur blême et louche est leur dieu, 30

La bassesse, la fièvre... Ah ! lâches que nous sommes!

Tous, oui tous. Adieu, terre, adieu. Vienne, vienne la mort I que la mort me délivre !...

Ainsi donc mon cœur abattu Cède au poids de ses maux! — Non, non, puissé-je

[vivre ! 35 Ma vie importe à la vertu...

S'il est écrit aux cieux que jamais une épée

N'étincellera dans mes mains, Dans Tencre et Tamertume une autre arme trempée

Peut encor servir les humains. 40

Justice, Vérité, si ma main, si ma bouche,

Si mes pensers les plus secrets, Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,

Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou, plus atroce injure, 45

L'encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure, Sauvez-moi. Conservez un bras

19. Dans la première édition d A. Chénier (donnée en 1819 par H. de Latouche). on coupait ici le développement, et une note indiquait que précisément à cet instant Chénier avait été appelé pour être conduit à l'échafaud.

Qui lance voire t'oudre, un amant cjui vous venge.

Mourir sans vider mon carquois ! 50

Sans percer, sans fouler, sans [)étrir dans leur lanye

Ces bourreaux barbouilleurs de lois !

Nul ne resterait donc pour attendrir l'hisloire

Sur tant de justes massacrés, Pour consoler leurs lils^ leurs vem'cs, leur mémoire ! 'yj

Pour que des bri^^ands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,

Pour descendre jusqu'aux enfers ^

Nouer le triple mcud, le fouet de la vengeance

Déjà levé sur ces pervers! 60

Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !

Allons, étoulFe tes clameurs ; Souffre, ô cœur gros de haine, aiï'amé de justice.

Toi, vertu, pleure, si je meurs.

[himhes, XI.)

1. Chénier écrivain. — C'est comme écrivain et versificateur que Chénier peut être appelé Tancètre des romantitiues. Il redonne à la langue pijétique des qualités conclûtes et pittnresques absolument oubliées par les pseudo-classiques. Il assouplit l'alexandrin et il pratique le premier, depuis Malherbe, le déplacement de la césure principale et renjambemeut. Mais, beaucoup plus ({ue des romantiques, il est l'ancêtre des Parnassiens. Ses véi'itables disciples sont Théophile Gautier, Lecontc de Lisie et, dans la poésie philosophique, Sully-Piiulhomme.

Ci. Ce morceau a le nioiivmeul d'un V('iitablc inonolonuc do tragédie.

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