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L ÉLOQUENCE SOUS LA RÉVOLUTION

Le xvni^ siècle n'a pas connu de j;rands orateurs religieux, comme Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Bien entendu, la prédication ne fut jamais interrompue, et la chaire chrétienne ne manqua ni d'orateurs distingués, ni d'auditeurs délicats.

Mais, à la fin du siècle, la tribune politique devait à son tour avoir ses orateurs. L'ancien régime ne laissait aucune place à la liberté de la parole. Combien de g-rands talents furent ensevelis dans le secret des Parlements I La réunion des Etats généraux offre tout d'un coup à ces grands talents l'occasion de se développer en public; et surtout elle leur donne une admirable et féconde matière.

Mirabeau (1749-1791'

Mirabeau est reste le plus célèbre des nomb:'eux orateurs qui se révélèrent à l'Assemblée constitviante. Sa jeunesse avait été tout à la fois aventureuse et très laborieuse. Quand il fut élu en 1789 député du Tiers Etat à Aix et à Marseille, il était prêt pour tenir une des premières places.

Il avait du grand orateur les dons physiques, la science étendue, la plus extraordinaire faculté d'assimilation, la logique, la passion. Il préparait à fond ses discours, mais il savait en modiiier le plan et les détails d'après les circonstances, et les inierrupiions, loin de le démonter, lui donnaientun nouvel élan.

Ses discours les plus connus sont consacrés à la Contribution du quart, au Droit de paix et de guerre, à la Constitution du clergé, à l'Émigration. Nous citons le premier, digne de devenir classique par sa puissante logique, par son style à la fois concis et imagé.

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Discours sur la contribution du quart des revenus

En septembre 1789, le Trésor était menacé de faire banqueroute. On s'était empressé, en elTet, d'abolir les impots anciens, et les nouveaux n'étaient pas encore organisés. Necker, ministre des finances, proposa un décret par lequel tous les citoyens devaient payer, à titre de coiitn'huliou t'iilriotiqiu', une redevance exceptionnelle du quart de leurs revenus.

Messieurs, au milieu de lant de débats tumultueux, ne pourrai-je donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions l)ien simples ? Daij^iiez, Messieurs, daignez me répondre.

Le premier ministre des Finances ne vous a-l-il pas olîert le tableau le plus ell'rayant de notre situation actuelle?

Ne vous a-t-il pas dit que tout délai ap-^ravait le péril ? Qu'un jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel? Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose?

[Oui., s'écrie quelqu'un dans l'assemblée.^ Je conjure celui qui a dit 0»/ de considérer que son plan n'est pas connu ; qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer ; que, fùt-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper ; (|ue fùt-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il s'est trompé; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet, même en ayant raison, eut tort contre tout le monde; puisque, sans l'assentiment de lopiniou publique, le plus grand talent ne saurait trioni|)her des circonstances.

Et moi aussi je ne crois pas les moyens de M. Xe<:ker les meilleurs possibles ; mais le ciel me préserve, dans une situation si critique, d'op])o»er mes moyens aux siens. Vainement je les tiendrais pour préférables ; on ne rivalise pas en un instant avec une popularité pro-

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dif^ieuse, conquise par des services éclataiils ; une long^ue expérience, la réputation du premier financier connu, et. s'il faut tout dire, des hasards, une destinée telle qu'elle n'échut en partage à aucun mortel.

Il faut donc en revenir au plan de M. Necker.

Mais avons-nous le temps de l'examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs? Non, mille fois non.

D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu'allons-nous donc faire par la délibéi-alion ? Manquer le moment décisif ; acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble que nous n'avons pas même conçu, et diminuer, par notre intervention indiscrète, l'influence d'un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre.

Messieurs, certainement il n'y a là ni sagesse, ni prévoyance, mais du moins y a-t-il là de la bonne foi ?... Oh 1 si des déclarations solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour l'infâme mot de banqueroute, j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas ! ignorés de nousmêmes qui nous font si imprudemment reculer, au moment de proclamer l'acte d'un grand dévoûment, certainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peutêtre avec ridée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de

I impôt : Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts ?

Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouiTre où le royaume est près de s'engloutir.

II faut le combler, ce gouffre effroyable ! eh bien î voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les

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plus riches afin de sacrifier moins de citoyens ; mais choisisse/, car ne f'ant-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver hi masse du peuple ?

Allons, ces deux mille notables possèdent de cpioi cond3ler le délicil. Ramenez Tordre dans vos finances, la paix et la prosj)éritc dans le royaume... Frappez, immolez sans j)itié ces tristes victimes ! précipitez-les dans l'abime ! Il va se refermer... Vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents ! Hommes pusillanimes! Et ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus audacieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez dun acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable, frratuitement criminel, car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers d'hommes qui perdront en un instant par l'explosion terrible ou par ses contre-coups tout ce qui faisait la consolation de leur \ie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime?

Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront, comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien siirs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ? Non, vous périrez... et dans la confla^'^ralion universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.

Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'élans de patriotisme, d'évocation de patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patrio-

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