XI. V' SIKCLK
Impressions d'enfance (publié en 1848/)
Nous citons celle p^ige ct'lcbre des Mèmoin'S d'oiitro-tombe, où l'on sururcnd les origines de la nicUincolio de Cliateaubrland. En elles- Blêmes, ces impressions cûiistitucni un des plus sobres et des plvjH puissants tableaux.
Le calme morne du chaleau de C^ombourj^'-* était augmenté par riuimeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses ^ens autour rie lui, il les avait dispersés à toutes les aires du vent - (le Tédilice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de Test, et son cabinet dans la petite lour rie l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en .rois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre ^énéalog^icjue de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l'embrasure dune fenêtre on voyait toutes sortes darmes, depuis le pistolet jusqu'à l'espingole •^. L'appartement de ma mère régnait audessus de la grand'salie, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur ■* habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure, aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et la domestique gisaient dans les caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest '"'.
t. Combourg. chef-lieu de canton crille-et-Vilaine. à H kilomètres 'de Saint-Mdlo. Le cluiteau remonte au xii' siècle. — 2. Aires du vent, expression empruntée au vocabulaire de la marine. En ce sens, nirc est une fausse orthoirraphe pour erre. Aire. si<>nifie surface, erre U-L le verbe errer) se dit de la mnrrhe, du mouvement. — 3. Espiogole. espèce de fusil très court en usage dans la marine (racine germanique. Spr/n.ven, sauter). — 4. JVIa soeur, il. s'agit de Lucile de Chateaubriand, devenue M°" de Caud. et morte en 1804, — S. Remarquez la propri<''t<'' ironique de ce» mots : iji.snient. iennil ffurni.ton.
i')ti I-ES GRANDS hCHM AINS FRANÇAIS
...A huit heures, la chiche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, lirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons de soleil, les premières étoiles. A dix heures, on rentrait et Ion se couchait.
Les soirées dautomne et dhiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ^ ; on mettait devant elle un guéridon avec une bouj^ie. Je m'assevais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à Lheure de son coucher. Il était vêtu dune robe de ratine ' blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un g^rand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloig-nait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le vovait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres ; puis il revenait lentement vers la lumière et émerg-eait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa fig^ure long-ue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle : nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas. des soupirs de ma mère et du murmure du vent.
Dix heures sonnaient à Thorloge du château : mon
6. Siamoise, étoile de Siam (cf. calicot, indienne, etc.) ; — flambée, dont les tils de ditTérentes couleurs donnent une impression de tremblemont comme celui de la ilamme — 7. Ratine, étoffe de laine.
père s'arrêtait ; le même ressort qui avait soulevé le marteau de rhorlof;-e semblait avoir suspeudu ses pas. Il lirait sa montre, la montait, prenait un «(ranci flambeau d'arg-ent surmonté dune /^Tande boui^ie... et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de Test. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions, en lui souliailant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour* dont nous entendions les portes se refermer sur lui.
Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier elFet de notre désenchantement ^ se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.
Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient rej^'^arder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Gombourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle ; sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir.
Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sœur: elles se mettaient au lit mourantes de peur ; je me retirais au haut de ma tourelle ; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et les domestiques descendaient dans leur souterrain.
( M'rnoires d'oulre-lombe, premiève partie, livre III.)
8. Désenchantement. Au sens propro. Dans co mot, chant est syno* nyme d'iiicantittion magique.
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M. Violet maître de danse chez les Iroquois.
CliAtc.iubri.uid, si cloquent et si poétique, sait être quand il le veut un ch.irmant humoriste. On trouvera dans ce passage : i" Un effet de contraste très spirituel, entre les aspirations romantiques et utopiques de Chateaubriand et la réalité ; 2" des portraits d'une touche vive, précise, amusante, où l'on dirait que le peintre s'est changé en caricaturiste.
Lorsqu'après avoir passé le Mohawk *, j'entrai dans des bois qui n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse d'indépendance ; j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, en nie disant : « Ici, plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes. » Et pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide, lequel, dans son Ame, me croyait fou.
Hélas 1 je me figurais être seul dans cette forêt oùje levais une tête si fière ; tout à coup je viens m'énaser ^ contre un hangar. Sous ce hangar, s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j aie vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet-*^, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friqiiet à ces Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons d'ours; il avait été marmiton au service du général Rochambeau pendant la guerre d'Amérique.
1. Mohawk. rivière des Etats-Unis, qui se jette dansTHudson. — 2. Enaser, écraser le nez. — 3. Droguet- étofïe commune, de laine et de fil (peut-être dérivr de (lro(jiii\ à C9use de son prix très bas) ,
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Demeuré à New-^'ork après le départ de noire année, il résolut d'cnseif;ner les heau\-arls aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec ses succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes errantesdu nouveau monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours : « Ces messieurs sauvages et ces daines sauvagesses. » Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en ellèt, je nai jamais vu l'aire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait rinstrument fatal; il criait aux Iroquois : <( A vos places I >> Va loute la troupe sautait comme une bande de démons.
(Mémoires croiitre-lomhe, I.)
3. Influence de Chateaubriand. — Théophile Gautier a dit de Chateaubriand : « 11 a restauré la cathédrale gothique, réouvert la grande nature fermée, et inventé la mélancolie nn»derne. » Si l'on ajoute que Chateaubriand a renouvelé la critique, on a ainsi résumé toute son influence.
1°// a restauré la calfiédrale gothique. — Ceci doit sentemlre d'abord au sens ligure. Far le Génie du Christianisme, Cliateaubriand, s'il n'a lien ajouté de sérieux au fond même delà théologie, a brisé, par des arguments nouveaux et actuels, la tratlition antireligieuse du .\\ m'' siècle. Il a réhabilité socialement et esthétiquement le christianisme : il a même, en dehors de toute religion positive, expliqué et justilié le sentiment religieux. — Au sens propre, il a ramené la curiosité et l'intérêt vers le moyen âge, si dédaigné, pour des raisons dinérentes,dcs xvi", xvii" et xviii*" siècles. Grâce à lui, les Augustin Thierry, les Victor Hugo, les Michelel, les \'itet, les Mérimée, historiens, poètes, critiques, administrateurs, se sont épris d'une admiration à la fois raisounée et enthousiaste pour les chefsd'a'uvre longtemps 'méconnus du moyen âge.
2° Il a rouvert la (jranile nature fermée. — Il n'est pas viai dédire que la nature était /"er/uee pour une société fjui avait pu lire Jean-Jacques Housseau et liernardin de Saint-Pierre, mais il est plus juste d'allirmer que Chateaubriand a étendu et transformé le sentiment de la nature. Il l'a étendu ; car il n'a pas seulement, comme Jean-Jacques, décrit la Suisse, la Savoie et la forêt de Montmorency ou le Mtjnt-\'aléiicn ; mais
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après la solitude breloiiiie tle Coinboui'f,'. il a peint l'immensité de l'océan, à toutes les heures du jour et de la nuit, et la forêt américaine, et les rives du Meschacebé ; puis la campagne romaine, Naples, la Messénie, l'Attique, la Palestine, l'Espagne, — et chacun de ces tableaux, sil accuse bien la main et la manière du même peintre, a toutefois son caractère propre et surprend encore le lecteur, après un siècle entier de littérature descriptive, par un singulier mélange de précision dans les lignes et d'éclat dans le coloris. — Il l'a aussi transformé. En effet. Bernardin avait peint les mers, les orages et la nature exotique, et avec la plus riche palette. Mais ces descriptions restaient objectives. L'œil de Bernardin est un miroir qui réfléchit avec autant de fidélité que de netteté toute la gamme des nuances : mais son âme ne semble pas se mêler au paysage. Chateaubriand, s'il reçoit beaucoup de la nature, lui rend plus encore. Comprimée et endolorie, incomprise d'une société toute à ses plaisirs ou à ses disputes, son àme à lui ne trouve de refuge que dans la nature. Il l'interroge, il l'associe à sa douleur, il la trouve maternelle ou indifférente, il l'adore ou il la maudit ; c'est la conception romantique de la nature, qui doit défrayer toute la grande poésie lyrique de ls20 à 1848.
3° // a inventé la mélancolie moderne. — Certes, la mélancolie, même si on la prend dans le sens restreint de lassitude morale et de dégoût de la vie. existait avant Chateaubriand. Le Saint-Preux de la Nouvelle HéloYse fl760 et surtout Werther (1774, traduit en français dès 1778 sont des mélancoliques. Mais ils apparaissent plutôt comme des exceptions : ce sont des révoltés, des excentriques. Dans René, au contraire, toute une génération se reconnaît ; René incarnait le mal du siècle. Ruines, morts violentes, déceptions morales et scientifiques, rêves humanitaires démentis par la brutalité des faits, misère, exil. — et, en face de ces maux et de ces douleurs, aucune consolation, point de croyances positives, un vague déisme, une vanité exaspérée, des passions exaltées et inassouvies : tels sont les éléments historiques et sociaux dont se forme vers 1800, entre les secousses de la Révolution et les campagnes de l'Plmpire, une mélancolie d'un genre nouveau qui est devenue le fond du lyrisme, au sens actif comme au sens passif.
i° Enfin, Chateaubriand a renouvelé la critique. — La critique littéraire d'abord, en substituant à la critique des défauts celle des beautés, en nous apprenant, pour juger d'une œuvre, à la replacer dans les circonstances, dans la civilisation, dans les mœurs, dont elle est l'expression. Chateaubriand établit non plus des préséances, mais des différences. Son plaidoyer
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en faveur du merveilleux chrétien était l)asé beaucoup moins sur la supériorité d'une doctrine que sur la nécessité de répondi'c, en écrivant aux croyances de son temps.
L histoire ne lui doit pas moins. Chateaubriand, non seulement, comme nous lé disions plus haut, nous a rendu le sens tlu moyen âge, et nous a révélé la vraie couleur locale ; non seidcment il a donné lui-même, dans plusieurs passaires des Marijirs, de Vltinérnire, des Mémoires (Voiilre-lom})e. des Éludes historiques, des modèles de nai'rations documentées, précises et colorées ; mais encore ses théories sui* la relativité des œuvres d'art, applicjuées aux civilisations anti(|ues et modernes, ont été des plus fécondes.
4. Style de Chateaubriand. — GliaLeaubriand procède à la fois des grands écrivains classiques, comme Pascal, Bossuet et Voltaire, et des précurseurs du romantisme, J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Mais il n'a rien d'un imitateur. Il faut distinguer en lui le peintre, qui a le don d'évoquer dans notre imagination les paysages les plus divers, — le poète, qui note avec délicatesse et avec profondeur les mouvements et les élans du cœur, — l'orateur, qui développe des idées générales au moyen de comparaisons et de métaphores, en d'amples périodes. Mais on oublie trop souvent un Chateaubriand vif et spirituel, au style énergique et concis, qui excelle à tracer des portraits. Aussi, bien que la uianière de Chateaubriand sente un peu l'elTort, bien qu'il abuse souvent de sa splendide imagination et de sa facilité oratoire, on peut dire qu'il n'existe pas de style plus grand ni plus varié dans la prose du xix" siècle. 11 a servi de modèle à tous: poètes qui n'ont eu qu'à rythmer et à rimer une prose déjà si musicale, historiens qui lui ont emprunté sa pittoresque précision, critiques, orateurs, romanciers. Il est leur initiateur et leur maître.