‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 186 sur 261 · I.a mort trouve à ma voix une voix j)rophétique · texte numérisé non relu

I.a mort trouve à ma voix une voix j)rophétique

Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,

Ma main fait et défait les générations ;

Hélas, je suis, Seigneur, puissante! solitaire, 25

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !

Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux,

Kt vous m'avez prêté la force de vos yeux.

Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;

Ma bouche par leur nom a compté les étoiles, 30

Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela^

Chacune s'est hâtée en disant : Me voilà.

J'impose mes deux mains sur le front des nuages

Pour tarir dans leurs flancs la source des orages;

J'engloutis les cité? sous les sables mouvants ; 35

Je renverse les monts sous les ailes des vents ;

Mon pied infatigable est plus fort que l'espace ;

Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,

Et la voix de la mer se tait devant ma voix:

Lorsque mon peuple soulFre, ou qui! lui faut des lois, 40

J'élève mes regards, votre esprit me visite,

La terre alors chancelle et le soleil hésite ;

Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux,

Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ;

^'ous m'avez fait vieillir puissant et solitaire; 45

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

Sitôt que votre souffle a rempli le berger. Les hommes se sont dit : Il nous est étranger;

19. Allusioa à la septième plaie d' Egypte : de la grôle mêlée de feu {Exode, IX, 25). — 32. Souvenir du Livre de Job XXXV, III, .^5;. — 38. Allusion au passage du Jourdain (Josué, III, 10;. Mais Moïse n'a été ni Fauteur ni le témoin de ce miracle. — 47. Moïàe était en elTet berger, quand Dieu lui parla, 'lu sein d'un buisson ardent [Exode, III, ij.

\I\' SiKCI.K (j'y i

Et leurs yeux se bMissaient devant mes yeux de tlamme, Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon àme. 50 Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils Iremblcnt tous, Kl quand j'ouvre les bras, on lombo à mes j^^enoux. 0 Seijj:neur ! j"ai vécu j)uissaiil et solitaire, Laissoz-moi mcndorniir du sommeil de la terre. »

Or, le peuple attendait, et, craig-nanl son C(turroux, 55 Priait sans re;;arder le mont du Dieu jaloux ; Car s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuaj^e Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage, Et le l'eu des éclairs, aveuglant les regards, JMK'haînait tous les fronts courbés de toutes parts. 60 Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise, Josué s'avançait pensif et palissant.

Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.

{Poèmes antiques e( modernes.) La mort du loup (1843).

A. de Vigny raconte qu'il est parti, la nuit, avec plusieurs chasseurs pour traquer un loup. Aux ravons de la lune, il aperçoit les louveteaux dansant, puis la louve, puis le Icup... Celui-ci, se sentant perdu, saisit un chien, et se laisse percer de coups, sans bouger ni crier. — Vigny tire de cette mort une leçon de stoïcisme.

Le loup Aient et s'assied, les deux jambes dressées,

Par leurs ong-les crochus dans le sable enfoncées.

Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris.

Sa reli-aite coupée et tous ses chemins pris ;

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante, 5

Du chien le plus hardi la g'orge pantelante,

El n'a pas desserré sa mâchoire de fer.

Malg'ré nos coups de feu qui traversaient sa chair.

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

<U. Doiitèvonomc, XXXIV. Jnsu»'- succda à Mr)ïsc, ol introduisil les Hébreux dans la Terre promise.

C)1'2 I.rs GRANDS KCRHAINS lllANÇAIS

Se croisaient en plonjj^eant dans ses larges entrailles, 10

Jiis([irau dernier moment où le chien étranglé.

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.

Le loup le quitte alors et puis il nous re<i;^arde.

Les couteaux lui restaient au tlanc jusqu'à la g-arde,

Le clou lient au gazon tout baigné de son sang, L5

Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.

Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Va, sans daigner savoir comme.it il a péri,

Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri... 20

Iléhis! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'hommes,

Que jai lionte de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C'est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que Ton fut sur terre et ce qu'on laisse, 25

Seul, le silence est grand; tout le reste est faiblesse.

— Ah î je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur I

Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive, 30

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, 35

Puis après, comme moi, soutire et meurs sans parler. »

[Les Destinées.) Alfred de Musset (iSlO-iSoT).

Vie et œuvres. — Xé et mort à Paris, Alfred de Musset appartenait à une famille qui s'était déjà distinguée dans^les lettres, 'et qui comptait, parmi ses ancêtres, la Cassandre de^Rmisard. Tout jeune, il fréquenta le Cénacle de l'Arsenal, où il^^fut accueilli comme une sorte d'enf'anl terrible du romantisme. Vint ensuite \e Spectacle dans un fauteuil ;1832), comprenant la Coupe et les Lèvres, A quoi rêvent les jeunes filles, Xaniouna. — Tous

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les» vei's écrits de 1829 à 1833 formèrent le recueil des Premières Poésies.

A partir de 18;<5, Musset public dans la Revue des Deux Mondes ses plus beaux morceaux : l'Ode à la Miilibraiu les iSnils, la Lettre à Lamartine, l'Espoir en Dieu, etc., qui forment, avec les Nuits, le recueil des Poésies nouvelles (1836-1852). Il donnait en même temps des nojjre//es, des comédies, un roman autobiographique : la Confession d'un enfant du siècle. Hcçu à lAcadémie française en 1852, il mourut prcmaturcment en 1857.

Les chefs-d'œuvre de Musset, dans les dilïérents genres lyriques, sont : — Rolla (1833), poème sans composition précise, mais qui contient des morceaux éloquents, quoique un peu gâtés par Tabus de la rhétorique ; — les Nuits : la Nuit de mai (1835). la Nuit de décembre (1835), la Nuit d\ioùt (1836), la .\uil d'octobre (1837). Les plus belles sont la première et la dernière.

Musset n'est qnà demi romantique. Sans doute, il a écrit les (fontes d'Espagne et d'Italie, les Marrons du feu, etc., mais son romantisme est d'un espiègle plein de talent, qui s'amuse à ramasser l'instrument d'autrui, et à en jouer pour mystifier le public. Peut-être, d'ailleurs, Musset se laissait-il prendre à son propre jeu ; peut-être la Ballade à la lune, la Coupe et les Lèvres, Rolla. lui paraissaient-ils des chefs-d'œuvre, quand une crise terrible vint le secouer. Alors, adieu la couleur locale, le pastiche, l'amour de mélodrame, la déclamation. « Ah! frappe-toi le cœur, c'est là quest le génie ! » Musset ne pense plus qu'à chanter son désespoir, ses douleurs, ses souvenirs. Il est devenu le plus grand poète de l'amour sincère et trompé. La crise passée, il n'est plus romantique du tout, i)as même comme Lamartine, dont il se rapprochait dans les Nuits, l'Espoir en Dieu et le Souvenir. Il devient un poète presque classique, avant tout spirituel, dune sensibilité discrète, un héritier de La Fontaine et de Marivaux. Il écrit sur le romantisme les ironi(iues et cruelles lettres de Dupuis et Colonel. Les critiques classiques, comme Xisard, le tirent à eux; et il est possible qu'un jour on le classe à part, comme un poète tout à fait indépendant.

La nuit de mai (1835).

Musset souffre d'une douleur récente Sa Muse en vain l'invite à chanter ; elle énumère les sujets sur lesquels il peut s'exercer. Le poète lui repond que le silence seul convient à son mal; et la Muse alors développe cet admirable thème : Rien ne nous rend si grandi qu'une grande douleur. Ce vers, on l'appliquera non seulement à Musset, mais aux autres grands poètes, classiques et romantiques, — à la condition de bien détenir, par rapport à chacun d'eux et à la psychologie du siècle, le mot douleur.

(irands écrivains. 22

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