LA MUSE
Poète prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens ; tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire 5
Te ronge; quelque chose a gémi dans ton cœur;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées.
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées; 10
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Eveillons au hasard les échos de ta vie.
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où Ton oublie ; 15
Partons, nous sommes seuls, l'univers esta nous.
A^oici la verte Ecosse, et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux ;
Argos et Ptéléon, ville des hétacombes,
Et Messa la divine, agréable aux colombes; 20
Et le front chevelu du Pélion changeant ;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire
La blanche Oloossone à la blanche Camyre,
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer ? 25
D'où vont venir les pleurs que nous allons verser ?
Prends ton luth I prends ton luth I j e ne veux plus me taire !
1. Le luth est, comme la lyre, l'attriljutdc la poésie lyrique. — 4. Pleurer, dès les premiers mots, nous sommes avertis qu'il s'agit de la Muse de l'élégie, de la poésie intime et douloureuse. — 10. Choisissons tes pensées, tes plaisirs. . tes peines... comme thème de nos chants. — 15. Inventons, dans son sens étymologique de découvinv. — Cf. Lamartine, le Vallon : « Beaux lieux, soyez pour moi les lieux- oii l'on oublie. « — 24. Ptéléon, en Thessalie. — Messa, en Laconie. — Le Pélion, montagne de Thessalie. — Titarèse, fleuve de Thessalie. — Oloossone, en Thessalie ; — Camyre. dans l'île de Rhodes. Ces deux derniers vers sont un véritable pastiche d'André Chénier.
Mon aile me soulève au souille du printemps.
Le vent va m'emporter ; je vais quitter la terre.
Une larme de toi I Dieu m'écoute ; il est temps. 30
LE POKTF.
S'il ne te faut, ma sœur chérie,
Qu'un baiser d'une lèvre amie
¥A qu'une larme de mes veux.
Je te les donnerai sans peine ;
De nos amours qu'il te souvienne, 35
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'espérance.
Ni la gloire, ni le bonheur.
Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence 40
Pour écouter parler le cceur.
LA MlSl.
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur est une «goutte d'eau?
0 poète I un baiser, c'est moi qui te le donne. 45
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure.
Laisse-la sélar^ir cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur : 50
Rien ne nous rend si «^'•rands qu'une ^^rande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
h^t j'en sais d'immortels qui sont de purs sanj^^lots. 55
30. Observer ici comme le rythme, de plus en plus court, correspond bien à la sensation d'impatience et de presse que veut donner le poète. ^- >3. Pour... (Quoique lu en sois atteint.
676 LKS (iKANDS KCHH AINS FHANÇAIS
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage,
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie, 60
Us courent à leur père avec des cris de joie,
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. 65
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte.
En vain il a des mers fouillé la profondeur :
L'Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, 70
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et dhorreur. 75
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice.
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant :
Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le C(pur avec un cri sauvage, 80
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu.
Que les oiseaux des mers désertent le rivage.
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.
o6. Une Ic^gende très ancienne raconte que le pélican, lorsqu'il n'a pu se procurer de nourriture pour ses petits, les nourrit de son propre sang. Le symbolisme chrétien s'empara de bonne heure de cette tradition qui s'appliquait si bien au Christ versant son sang pour le salut et pour la vie éternelle du genre humain. — La légende s'explique par l'attitude du pélican nourrissant ses enfants : l'oiseau remplit de poissons la poche membraneuse qu'il porte sous le bec, et c'est en la pressant contre sa poitrine qu'il en fait sortir le contenu. — 62. Goitre (du latin guttur) est dit ici de la poche que les pélicans portent à leur mandibule inférieure.
XIX'' SIKCI.E ^77
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. 85
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins iuimains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang.