MÎS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Le vieux sergent (1825).
Près du rouet de sa fille chérie,
Le vieux seigent se distrait de ses maux,
Kt, dune main que la balle a meurtrie,
Berce en riant deux petits-fils jumeaux.
Assis tranquille au seuil du toit champêtre, 5
Son seul refuge après tant de combats,
Il dit parfois : a Ce n'est pas tout de naître ;
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Mais qu'entend-il? Le tambour qui résonne :
Il voit au loin passer un bataillon. 10
Le sang remonte à son front qui g-risonne ;
Le vieux coursier a senti laig-uillon.
Hélas! soudain, tristement il s'écrie :
« C'est un drapeau que je ne connais pas!
Ah ! si jamais vous vengez la patrie, 15
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
Qui nous rendra, dit cet homme héroïque,
Aux bords du Rhin, à Jemniappe, à Fleurus,
Ces paysans, fils de la République,
Sur la frontière à sa voix accourus ! 20
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes.
Tous à la gloire allaient du même pas.
Le Rhin lui seul peut retremper nos armes.
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
De quel éclat brillaient dans la bataille 25
Ces habits bleus par la victoire usés !
La Liberté mêlait à la mitraille
Des fers rompus et des sceptres brisés.
14. Le drapeau blanc, celui de la Restauration. — 18. Jemmapes. dans le Hainaut, célèbre par la victoire de Dumouriez contre la coalition (6 novembre 1792). — Fleurus, dans le Hainaut ; Jourdan y battit les Alliés le 26 juin 1794.
Les nations, reines par nos conquêtes,
Ceignaient de Heurs le front de nos soldats. 30
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes 1
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.
I^our s'anoblir, nos chefs sortent des ran^'-s ;
Par la cartouche encor toute noircie, 35
Leur bouche est prête à flatter les tyrans.
La Liberté déserte avec ses armes;
D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras ;
A notre {.gloire on mesure nos larmes.
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! » iO
Sa fille alors, interrompant sa plainte^
Tout en fdant lui chante à demi voix
Ces airs proscrits qui. les frappant de crainte,
Ont en sursaut réveillé tous les rois.
« Peuple, à ton tour, que ces chants te réveillent: 45
Il en est temps ! » dit-il aussi tout bas ;
Puis il répète à ses fils qui sommeillent :
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »
3, Auguste Brizeux (1806-1n58\. te plus disting-ué de nos n poètes de terroir ». a chanté la Bretagne en vers harmonieux, dans Marie 1836).
I. Victor de Laprade 1812-lS83j est le meilleur disciple de Lamartine. C'est un idéaliste très pur, un moraliste chrétien. Plusieurs de ses pièces, telles que La mort (Viin chêne, les Hautes limes, sont à la fois d'une grande pensée et d'un rythme heureux. Ses j)rincipau.x ouvrages sont : Psyché (1841), Poèmes évançiéliques (1852 . les Symphonies (ISbâ;.
j. Auguste Barbier ;1805-I882i a écrit, en 1830, plusieurs pièces satiriques inspirées par la Révolution de juillet: Lu Curée, le Lion, La Popularité, Napoléon, etc., et les a réunies sous le titre de ïambes. Le succès eu l'ut retentissant; et certains fragments, d'uue énergie nerveuse et brillante, classent encore A. Barbier parmi nos gprands poètes.
'4^. AilvksÀoa aux aiHiiens gcntraux de Napoltou qui servent lu monarchie de Charles X, et qui prennent part à la campagne d'Espagne (1824; pour reslauier un Bourbon.
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La Cavale (1831).
Cette éloquente diatribe contre Napoléon fait un contraste saisissant avec les pièces que, vers la même époque, la plupart des poètes consacraient à V Idole. Mais on trouve la même inspiration, moins violente, dans le Bonaparte de Lamartine (Xotivelles Méditations, 1823).
L'analyse de ia Cavale doit surtout faire ressortir la sûreté avec laquelle Barbier développe une image. Depuis le premier vers jusqu'au dernier, la comparaison est suivie sans aucune défaillance ; elle obéit à une progression aussi juste que pittoresque : c'est comme un motif musical, mené par un solide crescendo jusqu'au brusque et sonore effet de la chute.
0 Corse à cheveux plats, que la Krance était belle,
Au grand soleil de messidor I C'était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique, 5
Fumante encor du sang- des rois.
Mais iière, et d'un pied libre heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n'avait passé sur elle
Pour la flétrir et loutrager! 10
Jamais ses larg^es flancs n'avaient porté la selle
Et le harnais de l'étranger ; Tout son poil était vierge, et, belle, vagabonde,
L'œil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets dressés, elle efTrayait le monde 15
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos. 20
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
2. Messidor, dixième mois du calendrier républicain, du 19 juin au 18 juillet. — 16. Hennissement, dérivé de hennir, qui exprime par une onomatopée le cri du cheval. — 19. Centaure, dans la mythologie grecque, les Centaures étaient des êtres moitié hommes, moitié chevaux. Puis on a dit centaure en parlant d'un cavalier, mais considéré sur son cheval. Ici, le mot a donc quelque impropriété, puisque Bonaparte n'est pas encore monté sur la cavale.
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Pour champ de course alors lu lui donnas la terre,
Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuils, plus de sommes, 25
Toujours Tair, toujours le tra\ail, Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,
Toujours du sang jusqu'au poitrail.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Hroya des {générations ; 30
Quinze ans, elle passa fumante à toute bride,
Sur le v^entre des nations ; Kntin, lasse d'aller sans finir sa carrière,
D'aller sans user son chemin.
De pétrir l'univers, et, comme une poussière, 35
De soulever le g-enre humain ; Les jarrets épuisés, haletante, sans force,
Prête à fléchir à chaque pas.
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
Mais, bourreau, tu n'écoutas pas ! 40
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étoulFer ses cris ardents, Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse.
De fureur tu brisas ses dents.
Elle se releva : mais, un jour de bataille, 45
Ne pouvant plus mordre ses freins.
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille.
Et du coup te cassa les reins.
[ïambes'. l'Idole, III, A. Fayard, éditeur).