‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 192 sur 261 · I.KS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I.KS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Ailleurs, il pense aux yeux de ceux (ju il aimait, et qu'il a perdus :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux. Des yeux sans nombre ont au Taurore ; Ils dorment au fond des tombeaux, Et le soleil se lève encore.

Oh ! qu'ils aient perdu le reg^ard, 5

Non, non, cela n'est pas possible !

Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme linvisible ;

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

Ouverts à quelque immense aurore, 10

De l'autre côté des tombeaux

Les yeux qu'on ferme voient encore.

Qui ne sait par cœur ce petit chef-d'œuvre, le Vase brisé. dont le succès a fini par ag'acer quelques critiques. Mais d"où est venu ce succès, sinon de la sincérité tout humaine du fond, et de la justesse exquise de la forme :

Le vase où meurt cette verveine Dun coup d'éventail fut fêlé ; Le coup dut l'effleurer à peine.

Aucun bruit ne la révélé.

N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime.

Effleurant le cœur, le meurtrit; Puis le cœur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt.

Toujours intact aux yeux du monde,

xi.v'' siKcr.E 1)99

Il sent croître et pleurer tout l)as Sa blessure fine et profonde :

Il est brisé, n'v touchez pas.

Sully-Prudhomme n'excelle pas moins dans la poésie philosophicpie. Sajis |>ai'ler ici de ses deux {::i'an(ls poèmes : la Justice et le Bonheur, rappelons la belle pièce ipie lui a inspirée la catastrophe du ballon le Zénith :

Ils montent, épiant l'échelle où se mesure

L'audace du voyage au déclin du mercure,

Par la fuite du lest au ciel précipités ;

Et cette cendre éparse, un moment radieuse,

Retourne se mêler à la poudre odieuse

De nos chemins étroits que leurs pieds ont quittés.

Pourtant ils n'ont pas peur. La vérité suscite

Au plus timide front que son amour visite

Une sereine audace à l'épreuve de tout;

Immuable elle inspire à ses amants sa force, 10

Et, quand de ses beaux yeux on a suivi l'amorce,

AlFamé de l'atteindre, on vit et meurt debout.

Alors s'établit un sublime dialogue entre l'âme qui veut louours monter et la chair qui tremble.

..." Maitre, dit-elle, assez ! mon angoisse maccablc... — Plus haut ! » lui répond-il. l^]t d'un long- Ilot de sable L'équipage allégé se rue au ciel profond. 15

« 0 maître, quel tourment ta volonté m'inilige ! Je succombe. — Plus haut ! — Pitié ! — Plus haut ! te

[dis-je. »

El le sable épanché provoque un nouveau bond.

« Grâce I mon san^ déborde et je n ai plus d'haleine.

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— Monte ! — Oh î cruel, encor? — Monte, esclave ! —

^p]ncore? — Oui. » 20 Mais épuisée enfin la chair plie et s'alFaisse, Et comme un feu sacré dont se meurt la prêtresse, L'esprit abandonné s'abat évanoui...

... Mais quelle mort 1 La chair, misérable martyre, Retourne par son poids où la cendre l'attire ; 25

\'os corps sont revenus demander des linceuls ; Vous les avez jetés, dernier lest à la terre, Et, laissant retomber le voile du mystère. Vous avez achevé l'ascension tout seuls.

... Mourir où les regards d'âge en âge s'élèvent, 30

Où tendent tous les fronts qui pensetit et qui rêvent !

Où se règlent les temps graver son souvenir !

Fonder au ciel sa gloire, et dans le grain qu'on sème

Sur terre propager le plus pur de soi-même,

C'est peut-être expirer, mais ce n'est pas finir. 35

8. François Coppée 1842-1908) nous éloigne encore davantage de l'impassibilité parnassienne. C'est un rêveur mélancolique, un cœur tendre et charmant, à qui un rien suffit pour éprouver une vibration poétique. Il a tiré de ses Promenades autour de Paris, de ces paysages qui vous paraissent indifférents, des tableaux exquis. Voici comment il rêve En banlieue :

Avec mon rêve heureux jaime partir, marcher ; Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes, Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil, Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil, M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont lornière rappelle un sillon de charrue, Gagner les champs pierreux, sans songer au départ,

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Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart. 10

Au loin, dans la lueur hlème du crépuscule,

L'amphithéâtre noir des collines recule,

Kl, tout au fond du val profond et solennel,

Paris pousse à mes pieds son soupir éternel.

Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence !•>

A disting-uer des bruits dans ce murmure immense,

Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi,

Le vent du soir froissant les herbes près de moi,

Et, parmi le chaos des ombres débordantes,

Le sitllet douloureux des machines stridentes, 20

Ou l'aboiement d'un chien, ou le cri d'un enfant,

Ou le sanglot d'un or<^ue au lointain s'étoulFant,

Ou le tintement clair d'une tardive enclume,

^^oi^ la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.

Il excelle à exprimer les nuances de la tristesse. Dans un charmant sonnet {Arrière-Saison) il conte la ruine du palais qu'il avait édifié dans son cœur. Puis est venue la résignation ; et il termine ainsi :

Des débris du palais j'ai bâti ma chaumière.

Les Paroles sincères contiennent une pièce intitulée les Larmes, et que SuUy-Prudhomme n'aurait pas désavouée.

J'aurai cinquante ans tout à l'heure ; Je m'y résigne, Dieu merci, Mais j'ai ce très g-rave souci :

Plus je vieillis, et moins je pleure.

Pour mes amis dans la douleur, 5

Pour moi-même, quoi ? plus de larme Qui tempère, console et charme, Un instant, ma peine ou la leur !

Non ! C'est mourir plus qu'à moitié !

Je prétends, cruelle nature, 10

"/U'J I.FS r.II.VNUS j':;(:UI\' VINS I'H.WÇAIS

Résistant à ta loi si dure, Garder intacte ma pitié...

Oh ! les cheveux blancs et les rides !

Je les accepte, j'y consens ;

Mais au moins jusqu'en mes vieux ans, 15

Que mes yeux ne soient pas arides !

Car rhomme n'est laid ni pervers

Qu'au regard sec de Tégoïsme,

Et Teau d'une larme est un prisme

Qui transfigure l'univers. 20

On jugera encore de la fine sensibilité de Coppée, par ces quelques vers sur la Mort des oiaeaux :

Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois A la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois. Pendant les tristes jours de l'hiver monotone. Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne, Se balancent au vent sous le ciel gris de fer. 5

Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver ! Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes, Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans le gazon d'avril, où nous irons courir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

Coppée n'est pas moins célèbre par quelques pièces narratives que nous avouons ne pas goûter, pour la plupart, au même degré que ses poésies intimes. Ainsi la Grève des forgerons, la Veillée, l'Epave, etc. Mais on peut admirer sans restrictions la belle et simple page intitulée Un Evangile. Jésus voit un jour une veuve de pêcheur qui, lilant sa quenouille et berçant son enfant, n'hésite pas à tout quitter pour aider un vieux mendiant à porter son fardeau jusqu'à la maison où il doit recevoir son salaire. Pierre se scandalise...

Mais Jésus répondit à Pierre :

u En vérité, Quand un pauvre a pitié dun plus pauvre, mon Père

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\'eille sur sa demeure et veut qu'elle prospère, Cette femme a bien fait de partir sans surseoir. »

Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s'asseoir 5

Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte ;

De ses divines niaitis, pendant une minute,

Il lila la quenouille et berça le j)etit ;

Puis, se levant, il fit signe à Pierre et partit.

Va, quand elle revint à son logis, la veuve, 10

A qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve, Trouva — sans deviner jamais par quel ami — Sa quenouille filée et son fils endormi.

Tels sont les principaux poètes qui constituent l'école parnassienne.

9. A l'école parnassienne on peut rattacher encore, parmi les poêles vivants, M. Jean Aicard (né en 1848). Ses principaux recueils sont : Jeunes cvoyunces (1867), Poèmes Je Provence (1874), la Chanson de l'enfant (1875), Le Livre des petits (1886), etc.. Il a public aussi plusieurs romans dont le cadre et les types sont eniprunlcs à la Provence. Au tliéàtre, il a obtenu de grands succès avec son Othello 1882) et le PèreLehonnard (1889).

Nous citons de lui une charmante pièce tirée de la Chanson de l enfant.

La Légende du chevrier (1875).

C'omme ils n'ont pas trouvé place à riiôtellerie, Marie et saint Joseph s'abritent pour la nuit Dans une pauvre étable oià l'hôte les conduit. Et là Jésus est né de la Vierge Marie.

11 est à peine né qu'aux pâtres d'alentour, 5

Qui gardent leurs troupeaux dans la nuit solitaire. Des anges lumineux annoncent le mystère. Beaucoup sont en chemin avant le point du jour.

Us portent à l'enfant, couché sur de la paille

l'entre Tàne et le bœuf qui souillent doucement, 10

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Des agneaux, du lalL pur, du miel ou du froment, Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille.

Le dernier venu dit : « Trop pauvre, je n'ai rien Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture, Dont je sonne, la nuit, quand le troupeau pâture : 15 J'en peux otl'rir un air, si Jésus le veut bien. »

Marie a dit que oui, souriant sous son voile...

Mais soudain sont entrés les Mag^es d'Orient ;

Ils viennent à Jésus Tadorer en priant.

Et ces rois sont venus guidés par une étoile. 20

L'or brode, étincelant, leur manteau rouge et bleu. Bleu, rouge, étincelant comme un ciel à Taurore. Chacun d'eux, prosterné devant Jésus, l'adore ; Ils offrent l'or, l'encens, la myrrhe à l'Enfant-Dieu.

Ebloui, comme tous, par leur train magnifique, 25

Le pauvre chevrier se tenait dans un coin ; Mais la douce Marie : « Etes-vous pas trop loin Pour voir l'Enfant, brave homme, en sonnant la musi-

ique ? »

Il s'avance troublé, tire son chalumeau Et, timide d'abord, l'approche de ses lèvres ; 30

Puis, comme s'il était tout seul avec ses chèvres, Il soufïle hardiment dans la flûte en roseau.

Sans rien voir que l'Enfant dans toute l'assemblée. Les yeux brillants de joie, il sonne avec vigueur, Il y met tout son soufïle, il y met tout son cœur, 35 Gomme s'il était seul sous la nuit étoilée.

Or, tout le monde écoute avec ravissement; Les rois sont attentifs à la flûte rustique. Et quand le chevrier a fini la musique, Jésus, qui tend les bras, sourit divinement. 40

(La Chanson de V Enfant, Flammarion, éditeur.)

MX'" siKcr.i-: 70.")

10. Déranger poète palriotc a formé de nombreux disciples : le phis célèbre est Paul Déroulède y 1013) dont les Ch.ints </// soU!:il, d\\ne pensée si loyale, d'un style simple et ferme, d'un i-ythme toujours << militaire », se sont gravés dans les mémoires. Nous citons ici son nu'illeur morceau.

Le bon gîte (1880).

On cherchera dans cotte pièce tout un petit drame, drame d'émotion intérieure ; le refrain des trois premiers couplets a quelque chose de brusque et de maternel à la fois; celui du dernier couplet est plein d'une émotion profonde, toute de situation, et explique, connue un dcnoiwment, tout ce qui précède.

Bonne vieille, que fais-tu là ?

Il fciit assez chaud sans cela,

Tu peux laisser tomber la ilamnie.

Ménage ton bois, pauvre femme,

Je suis séché, je n'ai plus froid. 5

Mais elle, qui ne veut m'entendre,

Jette un fagot, range la cendre:

« Ghauife-toi, soldat, chaulfe-toi. »

Bonne vieille, je n'ai pas faim

Garde ton jambon et ton vin ; 10

J'ai mangé la soupe à l'étape.

Veux-tu bien m'ôter cette nappe !

C'est trop bon et trop beau pour moi.

Mais elle, qui n'en veut rien faire,

Taille mon pain, remplit mon verre: 15

« Refais- toi, soldat, refais-toi. ->

Bonne vieille, pour qui ces draps?

Par ma foi, tu n'y penses pas !

Et ton étable'.^ et cette paille

Où l'on fait son lit à sa taille ? 20

Je dormirai là comme un roi.

Mais elle, qui n'en veut démordre.

Place les draps, met tout en ordre :

« Couche-toi, soldat, couche-toi ' »

Grands écrivains. 23

70() I.i;S «IHAM'S KCKINAINS IH.\N(;AIS

— Le jour vient, le départ aussi. — 25

Allons! adieu... Mais qu'est ceci ?

Mon sac est plus lourd que la veille...

Ah! bonne hôtesse ! ah ! chère vieille,

Pourquoi lanl me gâter, pourquoi?

I']t la bonne vieille de dire, 30

Moitié larme, moitié sourire:

0 J'ai mon ^ars soldat comme loi ! »

(Nouveaux chants du Soldai, IV.

Calmann-Lé vy, éditeur . )

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