III. — LES SYMBOLISTES
L'histoire de lart se compose d'une suite de réactions. Après le Romantisme, le Parnasse: après les parnassiens, les symbolistes. Ceux-ci accusent non seulement Th. Gautier, Leconte de Lisle, Hérédia, d'être trop matérialistes, et dattacher à la forme un prix excessif; mais les Sully-Prudhomme et les Coppée leur paraissent également étoufTer la pensée ou le sentiment sous la lourdeur et sous la précision du vers.
1. Pour Paul Verlaine (1844-1S96 , la poésie n'est plus qu'une musique, imprécise, aux rimes capricieuses, sans « composition », sans « éloquence ». Verlaine était poète de race, et sa sensibilité maladive, qui va du cynisme inconscient à la plus suave reli§;iosité mystique, lui a inspiré quelques morceaux admirables dans ses Poèmes saturniens, ses Romances sans paroles, et surtout dans Sagesse. On jugera de ses théories et d son style par la citation suivante.
Art poétique (1885).
Nous tenons à donner cette pièce qui est V Art poétique de l'école symboliste. On l'analysera strophe par strophe, en se rendant bien compte, sans railleries faciles, de ce que demande Verlaine. Ce rythme impair déroute d'abord l'oreille formée aux rythmes classiques, romantiques et parnassiens; il a cependant son charme propre; et il faut travailler à tout comprendre, surtout dans le domaine de l'art. Ces vers se coupent après la 4* syllabe, et forment deux hémistiches de 4 et 5 pieds.
A Charles Morice.
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère llmpair
2. L'impair, on pratique couramment certains vers impairs, ceux de o
XIX® aiî:cLi: /O/
Plus vague et plus soluljle clans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il lauL aussi que lu n'ailles point 5
Choisir les mois sous quelque méprise : Hien de plus cher que la chanson grise ( )ù l'Indécis au Précis se joint.
C est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi, l(>
C'est par un ciel d'automne altiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encore,
Pas la couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule liance 15
l^e rêve au rêve et la ilûte au cor !
Fuis ilu plus loin la Pointe assassine,
L'esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine ! "20
Prends ri']loquence et tords- lui son cou ! Tu feras bien, en Irain d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
Oh ! qui dira les torts de la Rime ! '2o
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
et de T pieds. Il s'agit ici de rythmes de iwiifei de onze syllabes. — On trouve, au .xvi' siècle, plusieurs e.xemples de vers de !' et de 11 pieds; il y en a d'e.xquis dans Ronsard — 12. L'exemple qui accompagne le précepte est, on ne saurait le nier, tout à fait heureux. — lil. Ce vers charmant serait digne de Ronsard et de Chénier. — 17. Pointe, trait d'esprit. - 21. L'Eloquence, c'est-à dire la rln'-toviqiw, au sens fâcheux du mot.— i^. N'erlaine a raison de protester contre les excès de l'école parnassienne et surtout contre Banville, pour qui la rime devient seule suggestive des idées.
708 LES (JltANDS KCRIVAINS FRANÇAIS
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée, 30
Qu'on sent qui luit d'une âme en allée
\ ers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Kparse au vent crispé du matin
Qui va ileurant la menthe et le thym... 35
Kt tout le reste est littérature.
[Jadis et Naguère^ Fasquelle, éditeur.)
2. Stéphane Mallarmé 1842-1898), qui passe pour le chef et le théoricien du symbolisme, est plus difficile à comprendre. Poète d'un réel talent, il eut le tort de fuir la clarté et la précision ; et si ses défauts à lui ont du cliarme, ceux de ses disciples ont jeté le ridicule sur toute l'école. Ses morceaux les plus célèbres sont : V Après-midi d'un Faune, les Fenêtres, ÏAzur.
3. A cette même école se rattache, du moins par quelques-unes de ses œuvres, M. Henri de Régnier qui, d'ailleurs, semble être devenu aujourd'hui un disciple de Chénier et de Hérédia.
Un très grand nombre de jeunes poètes ont exagéré ou mal compris les doctrines symbolistes. Ils écrivent dans un jargon singulier, en dépit de la syntaxe et du bon sens ; et leur versification consiste surtout à disposer leur écriture en lignes d'inégale longueur. 11 est probable que les plus intelligents d'entre eux ont voulu se moquer du public; les autres méritent beaucoup d'indulgence.
36. Littérature, le mot est pris, comme celui d'éloquence, dans le sens fâcheux ; il résume tous les artiflces et s'oppose à l'inspiration.
CHAPITHE IV