‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 214 sur 261 · III. — Les Philosophes · texte numérisé non relu

III. — Les Philosophes

1. La réaction contre la philosophie sensualiste du .wiii' siècle commence avec Maine de fiiran {f 1824) et avec lioyer-Collard (y lî^éâ'. d(Mif le disciple le plus éminent l'ut ^'iclol• Cousin.

2. Victor Cousin ( 1792-1 867 K — (Cousin entre à la Sorbonne en 1815, comme suppléant de Royer-Collard. Jusqu'en JS28, il y ensei{,^ne, avec un éclatant succès. A la métaphysique de Maine de Biran, à la philosophie écossaise importée par Royer-Collard, il joint une connaissance personnelle de la philosophie allemande. Stjn cours est suspendu en 1820. Ahtis (Cousin sapplique à des éditions et à des traductions ^Descartes. Platon), et voyage en Allemagne, où il est arrêté comme suspect et incarcéré pendant -ix mois. En 1K28. la parole lui est rendue, et son cours de Sorbonne attire de nouveau des auditeurs et des disciples enthousiastes. Après 1S30, il est comme \'illemain et Guizot, ses illustres Collègues, détourné de son enseignement |Kir la politi(|ue. Il de\ient directeur de l'Ecole normale, pair de l'Yance et ministre; et il essaie d'organiser et de discipliner l'enseignement de la

philosophie dans riJnivcrsitc-. Comme lu plupart de ceux que 1830 avait appelés à la vie politi(pie, le coup d'Etat de I80I le rejette dans la vie privée.

Les ouvraj^es principaux de V. Cousin sont : ses Cours de philosophie et d'histoire de la philosophie (publiés en J836, 1S40, 1841), son Histoire de la philosophie (1863), Du Vrai^ du Beau et du Bien (184T. refondu en 1853), Jacqueline Pascal ; 1844), 3/""= de Longneville (1852), M'"" de Sablé (185 i . M"'" de Chevreuse (1855), iV/'^* de Hauleforl (1856), La Société française au XVII" siècle d'après le Graiid Cyrus (1858).

Philosophe. V. Cousin admet une part de vérité dans toute philosophie, et à chacune d'elles il emprunte les parties qui peuvent se coordonner: il arrive ainsi à Véclectisnie choix), doctrine qui serait une synthèse ingénieuse de tout ce qu'il y a de meilleur dans les systèmes anciens et modernes. Cousin créa ainsi une philosophie française, spiritualiste, tolérante, un peu vague, qui convenait à l'enseignement et au grand public. Il faisait ainsi, et par définition même, une large place à Vhistoire ; et il a déterminé parmi ses successeurs, qui ne peuvent tous être appelés ses disciples, une utile curiosité pour l'étude des doctrines considérées dans leur milieu et à leur moment.

Le spiritualisme (1853).

Victor Cousin, qui n'eut pas à proprement parler de sj'stème philosophique, a le mérite d'avoir réagi, après Royer-Collard et Maine de Biran, contre le sensualisme de Condillac qui fut la philosophie officielle du premier Empire. Ce morceau sur le spiritualisme a. donc la valeur d'un manifeste.

Notre vraie doctrine, notre vrai drapeau est le spiritualisme, cette philosophie aussi solide que généreuse, qui commence avec Socrate et Platon, que FÉvangile a répandue dans le monde, que Descartes a mise sous les formes sévères du génie moderne, qui a été au xvii*^ siècle une des gloires et des forces de la patrie, qui a péri avec la grandeur nationale au xviii^ siècle, et, qu'au commencement de celui-ci, M. Royer-Collard est venu réhabiliter dans l'enseignement public, pendant que M. de Chateaubriand, M°^'' de Staël, M. Quatremère de Quincy ^ la transportaient dans la littérature et les arts.

On lui donne à bon droit le nom de spiritualisme, 1. Quatremère de Quincy (1755-1849), célèbre archéologue.

Xl.V*' MÎ-Cl.L "/(SI

parce que son caractère est de sul)()r'(loiiiier les sens à l'esprit, et de tendre, par tous les moyens que la raison avoue, à élever et à agrandir rhonime. l^lle enseii^ne la spiriUialilé de l'âme, la liberté el la responsabilité des actions humaines, l'obli^^ation morale, la \erlu désintéressée, la dij^nité de la justice, la beauté de la charité; et par delà les limites de ce monde, elle montre un Dieu auteur et type de Ihnmanité, (jui, après l'avoir faite évidemment poui- une iin excelhuite, ne l'abandonnera pas dans le développement mystérieux de sa destinée. Cette philosophie est l'alliée naturelle fie toutes les bonnes causes. Elle soutient le sentiment religieux ; elle seconde l'art véritable, la poésie digne de ce nom, la grande littérature ; elle est l'appui du droit : elle repousse également la démagogie et la tyrannie ; elle apprend à tous les hommes à se respecter et à s'aimer.

Concourir selon nos forces à relever, à défendre, à propager cette noble philosophie, tel est l'objet que de bonne heure nous nous sommes proposé, et qui nous a soutenu dans le cours d'une carrière déjà longue, où les ditficuités ne nous ont pas manqué. Grâce à Dieu, le temps a plutôt augmenté qu'alfaibli nos convictions, et nous l'nissons comme nous avons commencé : cette nouvelle édition d'un de nos premiers ouvrages est un nouvel effort en faveur de la sainte cause pour laquelle nous combattons depuis près de quarante années.

Puisse notre voix être entendue des générations présentes, comme autrefois elle le fut de la sérieuse jeunesse de la Restauration - ! Oui, c'est à vous que nous adressons particulièrement cet écrit, jeunes gens (pii ne nous connaissez plus, mais que nous portons dans noire cœur,

2. V. Cousin fait allusion à ses cours de Sorbonne, de 1815 à 1822 et de 1828 à 1830. Pour s;»voir quel fut le succès de Cousin professeur, et son action sur la jeunesse du temps, il faut consulter les journaux, en j)articulier les Débuts et le Glohe. qui donnaient des comptes rendus de ces cours, et en enrep-istraient les inci<lents.

78"i LKS GRANDS FOlUVAIN.s FRANÇAIS

parce ([lie vous èles la semence et l'espoir de ravenir ; nous vous nionlious ici le principe de vos maux et leur remède. Si vous aimez la liberté et la pairie, fuyez, ce qui les a perdues. Loin de vous celte triste philosophie qui vous prêche le matérialisme et l'athéisme, comme des doctrines nouvelles destinées à réj^énérer le monde: elles tuent, il est vrai, mais elles ne régénèrent point. Ne fléchissez pas le genou devant la fortune, mais accoutumez-vous à vous incliner devant la loi. Entretenez en vous le noble sen liment du respect. Sachez admirer, ayez le culte des grands hommes et des grandes choses. Repoussez celte littérature énervante, tour à tour grossière et raffinée, qui se complaît dans la peinture des misères de la nature humaine, qui caresse toutes nos faiblesses, qui fait la cour aux sens et à l'imagination, au lieu de parlera Tàme et d'élever la pensée. Défendez-vous de la maladie de votre siècle, ce goût fatal de la vie commode, incompatible avec toute ambition généreuse. Quelque carrière que vous embrassiez, proposez-vous un but élevé, et mettez à son service une constance inébranlable. *S'ur5«m corda!'' Tenez en haut votre cœur, voilà toute la philosophie, celle que nous avons retenue de toutes, nos études, que nous avons enseignée à vos devanciers, et que nous vous laissons comme notre dernier mot, notre suprême leçon.

(Du vrai^ du beau et du bien. Avant-propos, 18 juin 1853, Perrin et G^^, éditeurs.)

Corneille (1853).

Cousin trouve l'alliance du beau et du bien dans le génie de Corneille. Cet éloge n'est peut-être pas aussi précis que nous le désirerions ; mais il fait bien ressortir^ cependant l'originalité de Corneille, surtout par comparaison avec Shakespeare. N'oublions pas qu'à cette date, les romantiques aftectaient de mépriser la tragédie française, pour lui préférer le drame anglais. I! y a dans cet éloquent panégyrique la chaleur d'un plaidoyer dont YactiiciUtè explique le ton.

3. Sursum corda, haut les cœurs! formule e.\traite de l'office de la messe.

\i.\^ siKCi.i:

Osons dire ce que nous pensons : à nos yeux, Eschyle, Sophocle et Euripide enseml)le ne bahuicenl point le seul Corneille, car aucun d'eux n'a connu el exprimé comme lui ce qu'il y au monde de plus vérilablemenl louchanl, une grande àme aux prises avec elle-même, entre une piission généreuse el le devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau ', inconnu à l'antiquité el à tous les modernes avant lui ; il dédaigne de parler aux pa*:sions naturelles et subalternes, il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote, qui se borne à érig-er en maximes la pratique des Grecs... Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes ; il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, Tadmiration. Shakespeare, nous en convenons, est supérieur à Corneille })ar l'étendue et la richesse du i^énie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition ; il reproduit les scènes les plus diNcrses de la vie dans leur beauté et dans leur diiîormilé, dans leur iirandeur et dans leur bassesse, et de ce contraste il tire ses ellcts les plus puissants, il excelle dans la peinture des passions terribles ou g^racieuses. Othello, Lady Macbeth, c'est la jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont les noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais si Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène autant de caractères dillerents, ceux qu'il y met sont les ^)lus grands qui puissent être olFerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne sont moins déchirants, mais à la l'ois plus délicats et plus sublime>. Qu'est-ce que la mélancolie de Ilandet, la douleur du roi Lear, el même la dédaigneuse

1. On pathétique nouveau, i'ondé non plus sur la terreur et la pilii', mais sur Vadmiralton.

'(Si M;s {JHAMfS ICCUINAINS IKANÇAIS

inlrcpiditc de César, devant la magiianiinilé d'Aug^uste s'ellorçant d'être maître de lui-même comme de Tuni- \ ers, devant Chimène sacrifiant Tamour à l'honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant jkis même dans le fond de son cœur un soupir involontaii'e pour celui qu'elle ne doit plus aimer-. Corneille se tient toujours dans les rég^ions les plus hautes. Il est tour à tour Romain ou chrétien ; il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poète des guerriers et des politiques... On se rappelle le mot du Grand Gondé : « Oi^i donc Corneille a-t-il appris la politique et la guerre ? »

(Vu vrai, du beau et du bien, X^ leçon, De Vart français. — Perrin et C'*^, édit.)

3. Parmi les disciples de Cousin, il faut signaler particulièrement : Théodore Jouffroy 1796-1842, : Jules Simon Jsi4-1896, ; Garnier I80l-l8<j4); Ravaisson (1813-1900); E. Caro (1826-1887 1.

4. L'école socialiste est représentée, dans la philosophie du xix^ siècle. par Saint-Simon (1760-1825 ; Fourier (1772-1837) ;Proudhon 11809-1865).

5. La philosophie positiviste. — Auguste Comte (1798-1857) marque la réaction contre la philosophie spiritua'.iste. Dans son Cours de philosophie positive (1842\il fonde \e positivisme, quïl ne faut pas confondre avec le matérialisme ou Vathéisme. Auguste Comte invite le philosophe à délaisser la métaphysique, l'inconnaissable.pour s'appliquer à l'étude de^ phénomènes et des faits. au moyen de la science expérimentale : c'est pour lui la seule façon de poser d'une manière solide et définitive les éléments des grands problèmes dont nous cherchons prématurément la solution. A Auguste Comte se rattache E. Littré (1801-1881, un des plus grands « philologues » et savants des temps modernes. On connaît surtout son Dictionnaire. Mais sa philosophie se trouve contenue dans la Science au point de vue philosophique (1873), sans compter un grand nombre d'articles importants publiés dans la Revue de philosophie positive.

Sous l'influence d'Auguste Comte, Taine écrit, en 1856, ses Philosophes du XIX^ siècle^ ouvrage dans lequel il bat en brèche l'éclectisme de Cousin, et qui fit scandale en son temps.

2. C'est ici qu'on sent l'exagération du plaidoyer. Est-il nécessaire de préférer Corneille à Shakespeare, et réciproquement? Ne peut on admirer également deux génies si différents, et entre lesquels il n'y a pas de commune mesure ?

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