‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 227 sur 261 · VI. — Brunetière · texte numérisé non relu

VI. — Brunetière

Ferdinand Brunetière, rédacteur à la Revue des Deux Mondes, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, a réuni en de nombreux volumes ses articles et ses conférences, et a laissé une Histoire de la littérature française classique inachevée.

Très érudit, Brunetière voulut appliquer à la critique littéraire les méthodes scientifiques. Il inventa la théorie de Vévolution des genres. Un ^enre, l'épopée, le lyrisme, le roman, etc., naît, se développe, se transforme, meurt ou plutôt se mue en un autre, selon le moment, le milieu, les influences. D'autre part, Brunetière renonce à Y indifférence critique de Sainte-Beuve ou de Taine; il combat, au nom de la morale et des lettres, la doctrine de Vart pour l'art. Il admire surtout ceux de nos grands classiques qui sont à la fois l'honneur de la France et de l'esprit humain ; et. dans la littérature contemporaine, il flétrit sans pitié tout ce qui est sans élévation ni portée morale .

Pour défendre ses idées, qu'il transforme toujours en thèses ou en plaidoyers, il était doué du plus remarquable talent oratoire. Il compose admirablement ; il ordonne ses preuves en prédicateur ; il prépare, amène, formule des conclusions, qui sont une réponse définitive aux objections qu'il a posées. Moins incisif et moins imagé que Taine, il a plus de mouvement et plus d'ampleur.

Génie de Corneille (1888).

Après avoir déterminé la place de Corneille dans Y évolution de la tragédie classique, et jugé en lui l'historien et l'artiste, Brunetière essaie de dégager sa valeur morale.

...Corneille était trop modeste quand il ne se vantait que d'avoir épuré les mœurs du théâtre. Il a lait

autre chose, et il a l'ail (lavanta^ife : à cette société grossière et corrompue du temps, ou plutôt de la cour de Henri IV et de Marie de Médicis, on peut dire cpril est venu proposer un nouvel idéal moral, qui devait être celui du wiT' siècle, et dont les excès ou les bizarreries ne sauraient nous faire méconnaître pourtant la jj^randeur. Car un poète, et surtout un poète dramatique, n'est pas, ne peut pas être un prédicateur de vertu ; si Corneille nous a donné quelquefois le spectacle du triomphe du devoir sur la passion, nous n'avons plus besoin de répéter qu'il ne nous Ta pas donné toujours, ni dans tous ses chefs-d'œuvre ; le point d'honneur, chez lui comme chez les Espag^nols, a souvent des exigences qu'il est presque permis d'appeler criminelles ; enfin, comme on l'a vu, la volonté même, en ne s'imposant d'autre obligation que celle de son propre exercice, est ou peut être souvent chez lui d'un dangereux exemple. Il n'est pas moins vrai, cependant, qu'en touchant ces cordes de l'honneur, du devoir et de la \olonté, Corneille en a tiré des accents auxquels vibre non pas peut-être ce qu'il y a de meilleur, mais assurément ce qu'il y a de plus noble en nous; en nous enlevant à nous-mêmes, ses héros nous provoquent à l'imitation de vertus qui ne sont point de commerce, ainsi que l'on disait jadis, mais qui n'en sont justement que plus rares ; et nous n'avons point alfaire de lui pour nous apprendre à vivre, mais pour nous habituer au contraire à placer bien des choses au-dessus de la vie, et pour nous mettre en quelque manière dans cet état d'exaltation morale qui devient, avec 1 occasion, le principe des grandes actions.

Par là il est et il demeure, avec Pascal et Bossuet, du petit nombre de ceux de nos grands écrivains qui nous défendent, contre les étrangers, du reproche, que l'on nous a si souvent adressé, de légèreté, d'insouciance des grandes questions, de gauloiserie et d'im-

tSIM l-i;S CItANDS IXaUNAl.NS IKA.NÇAIS

moralité. Rst-ce que vous iravez j)as été quelquefois elFrayû de ce que serait, en efTeL, notre littérature, si par hasard ces quelques noms y avaient fait défaut, et (ju'elle n'eût pour la représenter qu(; l'auteur de Panlagniel et celui des Essais^ Molière et La Fontaine, ou Tauteur enlin de Candide et celui du iVeveii de Rameau ? C'est alors que nous ne serions que les amuseurs de T Europe, uniquement bons à la faire rire. IMais nous avons \e^ Pensées de Pascal, nous ayons les Sermons de Bossuet, et nous avons les tragédies de Corneille. Et c'est pour cela qu'avec tous ses défauts, ce « bonhomme « est de ceux qui font éternellement honneur, non seulement, comme La Fontaine et Molière, à Tesprit français, mais à notre caractère ; qui nous ont, comme nous disions, élevés au-dessus de nous-mêmes ; et qui nous ont enfin, entre les leçons de l'épicuréisme facile des Rabelais et des Montaigne, ou des Voltaire et des Diderot, enseigné le prix de la volonté, l'héroïsme du devoir et la beanté du sacri-^ lice.

[Etudes critiques^ t. VI, Hachette et G'®, éditeurs.) Voltaire et Bossuet (1878).

Cette comparaison ingénieuse, où les arts viennent au secours de la critique, est la conclusion d'un article consacré à la biographie de Voltaire. On y sent le mouvement oratoire d'une péroraison. Mais chaque trait en est étudié et précis ; chaque détail pittoresque recouvre une allusion au génie et à l'œuvre des deux écrivains. — Les élèves pourraient s'efforcer de tracer eux-mêmes, dans un pareil cadre, et en s'inspirant d'une statue ou d'un portrait, la physionomie de Corneille, de Racine, de Rousseau, etc..

Au foyer ^ de la Comédie-Française, on voit une admirable statue de Voltaire. C'est le Voltaire de

1. Foyer, salon où les spectateurs se promènent pendant les entr 'actes et qui est oimk^ de statues et de portraits. La statue de Voltaire est l'œuvre de Houdon (1741-1828).

XIX*' SliiCLE 819

Fcrney, charma* d'iiiuiées, exténué par Tà^^e, amaigri, mais cterncllenient jeune par la llauime du regard et la vie du sourire. Tout son corps se porte en avant et semble provoquer la lutte. On dirait que le sculpteur Ta surpris dans son altitude i'amilière, au moment où « le bon Suisse » va lancer contre un adversaire qu'on devine quelqu'une de ces plaisanteries mortelles qui clouent à terre un ennemi. Ses mains mêmes, longues et mai«^res, crispées sur les bras du fauteuil, ne semblent attendre qu'un signal pour soule^•er et lancer tout le corps d'une seule détente. C'est bien là le vrai Voltaire, imparfaite ébauche de sa personne peut-être, mais portrait vivant et parlant de ses (ouvres. Allez voir maintenant au Louvre le portrait de Bossuet par Rigault -. Le prélat est en pied, vêtu des ornements sacerdotaux. Le visage est plein, les lignes en sont fermes et nettes; dans les yeux et sur les lèvres un léger sourire dont la sérénité, dont la douceur étonnent. On se figurait un Bossuet plus sévère. L'attitude est d'un corps tout entier rejeté en arrière, prêt à la lutte aussi; mais à celle lutte qu'on attend de pied ferme, non pas à cette lutte qu'on provoque el qu'on défie. C'est le calme de la force qui s'est éprouvée par l'expérience et la sincérité d'une inébr.mlable conviction contre biquelle rien d'humain ne saurait prévaloir.

Considérez-les lentement, attentivement, ce portrait et cette statue ; ce ne sont pas seulement deux hommes, ce sont deux siècles de notre histoire, ce sont deux formes du génie franc lis, ce sontaussi, grâce à la haute signification des modèles dans le marbre de Iloudon et sur la toile de Higault, deux faces de l'esprit humain que l'art a fixées pour jamais.

[Eludes critiques, t. 1-', Hachette et G'", édit.)

2. Rigault (I0oi»-1843). LcLouvie contient aussi son portrait en pied de Louis XIV.

M'iO Mis (;kands kcrivaIns i'uançais

Page 1