‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 228 sur 261 · VII. — Jules Lemaitre · texte numérisé non relu

VII. — Jules Lemaitre

Jules Lemaître, d'abord professeur de l'Université, écrivit à la Revue bleue des articles qu'il a réunis en huit volumes sous le titre de Les Conlempornins ; puis il fut chargé de la critique dramatique au Journal des Débals et à la Revue des Deux- Mondes. Il se révéla conférencier plein de finesse et de force, dans ses cours sur Rousseau, Racine, Fénelon, Chateaubriand. Le titre d'Impressions de théâtre que Jules Lemaître a donné aux dix volumes de ses articles de critique dramatique, peut presque servir de définition à sa méthode. Mais il faut ajouter que, s'il donne sincèrement ses impressions personnelles, .^u\es Lemaitre est, tout autant que Brunetière, partisan décidé des œuvres morales et élevées. Il a su exécuter avec autant d'esprit que de fermeté, quelques-uns de ses contemporains. Enfin, il est peut-être de tous nos critiques, celui qui a le mieux écrit.

Comment procèdent les auteurs de « pensées » (1885).

Jules Lemaître excelle dans le genre humoristique. Cette page pourra servir aux élèves à juger le fort et le faible des maximes qu'on leur donne souvent à étudier.

Ce sont les mots eux-nnêmes et les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées.

Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc., dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les deux derniers. Le schème ordmaii'e est celui-ci : ...est à... ce que... est à... Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par exemple, je prends mélancolie et tristesse; je songe tout de suite à rzVe et gaieté., et j'écris : La mélancolie n'est pas plus de la tristesse que le rire n'esl de la gaieté.

Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en douterait pas.

Nous appellerons cela la pensée algébrique .

La préoccupation de faire des antithèses suggère

aussi beaucouiD de pensées. 11 est rare que la réunion de mots exprimant des idées contraires n'ait pas Tair de si^aiifier quelque chose. L'amitié naît des confidences... voilà qui n'est pas ditlicile à trouver. Cherchez Tanlithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air iin et qui en vaut une autre : L'amitié naît des confidences, et elle en meurl.

Ou bien le mol larme vous vient à lespi-it, et il suscite immédiatement le mot sourire. Vous marmottez : il y a des larmes..., il y a des larmes..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun, vous trouvez d'abord, je suppose : Il y a des larmes qui remercient. La pensée est faite ; vous n'avez qu'à ajouter : et des sourires qui reprochent. A moins que vous ne préfériez des larmes qui disent au revoir et des sourires qui disent adieu, ou des larmes qui rient et des sourires qui pleurent. Cela n'est point de première force ; mais à la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne m'occupe ici que du procédé.

Nous appellerons cela la pensée antithétique.

D'autres fois on s'applique à ébourilfer ses contemporains ; on contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup : // nest pire orgueil que r humilité chrétienne ; ou encore : La vertu est le plus odieux des calculs, parce quil est le plus sûr. Presque toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être trop impertinentes, on ajoute * : souvent, quelquefois, il est des cas...

Nous appellerons cela la pensée paradoxale.

Après le genre tranchant, fendant, le j^enre suave, poétique, idéaliste. On avise quelque sentiment ou

l. Comme la fait La Rochefoucauld dans la seconde édition de ses Maxitneii.

i>'i- I.IiS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAliî

quelque façon (raj^ir particulièrement honorable, et on tache d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque remarque qui lémoif^nie à la fois de notre esprit et de notre cœur. A cette catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il est meilleur d'aimer que d'être aimé. On dira Tort bien : Celui que f aime ne me doit rien, puisque je Vnime! Beaucoup de pensées de cette espèce commencent ainsi : // y n une douceur secrète... Il y a je ne sais quel charme... Il y a un plaisir délicat...

Nous appellerons cela la pensée genre Vauvenargues ou genre Jouhert. Celles que je viens de produire sont j du Joubert-Jocrisse ou du V^auvenarg"ues-Guibollard ; mais encore une fois, je n'ai voulu qu'indiquer le tour et le ton.

Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et Ton s'évertue à saisir les nuances qui les distinguent. Soit orgueil, vanité, amour-propre, fatuité. On écrit bravement : L'orgueil est viril, la vanité est féminine, Van^our-propre est humain. — La fatuité est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme. — Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu entre V orgueil et la vanité, etc.

Nous appellerons cela la pensée définition.

On peut être plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une apparence de nouveauté.

Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la vérité. A'oilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est <( la folle du logis » ; c'est une première indication. Creusons ce mot logis, et nous ne tarderons pas à écrire : L'imagination est une maîtresse d'auberge qui a toujours plus de chambres que de clients.

Nous appellerons cela la pensée pittoresque.

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Enfin il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel truisme misérable, ({u un tour sentencieux réussit à déguiser en peusée. Ivxemple : Allendre e.s( /)eul-élre le dernier mol de la polilK/ue.

Nous appellerons cela la pensée à la lioijer-CoUard .

l*our conclure, les pensées et maximes sont un y:enre épuisé et un ^enre futile,

[Les Confe/nporHin.s, '2'^ série, Conifes.se l)inne. Société Iranvaise d'imjirimerie et de librairie.)

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