IV. — Le roman idéaliste et psychologique
1. George Sand lS0i-lS76). Gcorf,'e Sand est le psciulonyme de Lucile-Aurore Dupin. Après une enfance rêveuse et ronianes(iue, elle épousa le baron Dudevant. Bientôt séparée de son mari, elle débuta dans les lettres en IK.'il. avec fndiana.
Il faut distiujiuer quatre périodes dans la protluclion de George Sand : l ' De 1831 à isiu environ, elle publia des romans romanesques et romantiques, où l'amour j;lorifié est en lutte avec les lois et les préjugés : Indiana (1831), Valentine (18:52), Lélia tl83'é . Manprat (is37), etc. '2" De lK40,à ISif) environ, cest la périiide des romans socialistes et mysti(iiu's, écrits sous l'intluence des idées de Lamennais et de Pierre Leroux : Spiridion 1840), le Compagnon du Tour de France (1840;, Consuelo (1842), le Meunier d'Angibaull (1845). etc. 3° Les Romans champêtres. DéjA, en 184i,Geor^:c Sand avait publié François Le (^hampi. KUe donna ensuite : la Mare au diable (ls48), la Petite Fadette J8tH), les Maîtres Sonneurs (1852). 4" Enfin, Georg-e Sand revint au roman romanesque et mondain, mais allégé des théories passionnelles et féministes qui caractérisaient ses premiers ouvrages. Elle publia alors les Beaux Messieurs de Bois-Doré (1858), le Marquis de \'t7/e»ier 1860). des Contes, et sa biographie un peu complaisante, Histoire de ma vie.
Tous les romans de George Sand sont animés par un idéalisme où se fondent, dans des proportions diverses selon les époques : iamour-passion, la philanthropie sentimentale, la nature. Sa conception tie Tamour est exaltée, dangereuse, mais est basée sur ce fait cjue «laus bien des mariages et le sien était de ceu.\-là on a trop songé aux intérêts et pas assez à l'amour. — Son socialisme humanitaire est plus démodé. Les revendications actuelles des ouvriers et des paysans ont, de nos joiu's, un caractère moins sentimental et jjIus pratique. — Où elle l'esté supérieure, incomparal)le parfois, c'est dans la description de la nature. Elle la regarde avec tendresse et ravissement, et loin d'y jeter son orgueilleuse personnalité et de lui prêter son fime. elle se laisse envahir et bercer par l'àme de la nature. Cependant, rien de plus net que ses descriptions de l'Auvergne et du Berry. L'attendrissement de son cceui- ne nuit ni à sa sérénité, ni à sa sûreté d'artiste. Peut-être a-t-elle trop embelli le paysan. Elle n'a fait, du moins, que le simplifier ; et elle a trouvé dans la réalité tous les traits qu'elle idéalise.
Les laboureurs (IHi8).
Je marchais sur la lisière d un champ que des paysans étaienl en train de préparer pour la semaille procliaine. Le paysaj^e était vaste et encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux approches de l'automne, ce large terrain d'un brun vigoureux, où des pluies récentes avaient laissé, dans quelques sillons, des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces filets d'argent. La journée était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ, un vieillard poussait gravement son areau ' de forme antique, traîné par deux bœufs tranquilles, à la robe d'un jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu'une longue habitude a rendus frères, comme on les appelle dans nos campagnes, et qui, privés l'un de l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l'amitié du bœuf pour son camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de Tétable un pauvre animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufïlant avec effroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente, les yeux toujours tournés vers la porte et grattant du pied la place vide à ses côtés, flairant les jougs et, les chaînes que son compagnon a portés, et l'appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier dira : « C'est une paire de bœufs perdue ; son frère est mort, et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir l'en-
1. Areau, sorte de charrue (du latin arare, labourer). — Souvenir do Virgile, Géorgiqnes, \\\,r, .S15-519,
graisser pour Tabattre ; mais il ne veut pas manj^er, et bientôt il sera mort de faim. »
Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans efforts inutiles. Son docile attela^'^e ne se pressait pas plus que lui ; mais ^'•râce à la continuité dun labeur sans distraction et d'une dépense de forces éprouvées et soutenues, son sillon était aussi vite creusé que celui de son fils, qui menait à quelque distance quatre bdHifs moins robustes, dans une ^■eine de terres j)lus fortes et plus pierreuses.
Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l'autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelaj.;e ma^nilique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvaj^e, ces gros yeuv farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s'irrite encore du joug- et de l'aiguillon, et n'obéit qu'en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C'est ce qu'on appelle des b<imfs fraîchement liés. L'homme qui les g-ouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage, et rempli de souches séculaires, travail d'athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés.
Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le faisait ressembler à un petit saint Jean- Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue, et piquait le flanc des bfcufs avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l'enfant, et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant
.S'.)l i.iîs l;k\.m>s kokiwvins i-uançais
au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d'une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter ; car les bcinifs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté, emportant Tareau à travers champs, si, de la voix et de l'aiguillon, le jeune homme n'eût maintenu les quatre premiers, tandis que Fenfant gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, d'une voix qu'il voulait rendre terrible, et qui restait douce comme sa ligure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce ; le paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le joug ; et malgré cette lutte puissante, où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. Quand l'obstacle était surmonté, et que l'attelage reprenait sa marche égale et solennelle, le laboureur, dont la feinte violence n'était qu'un exercice de vigueur et une dépense d'activité, reprenait tout à coup la sérénité des âmes simples, et jetait un regard de contentement paternel sur son enfant qui se retournait pour lui sourire.
[La Mare au diable, Galmann-Lévy, éditeur.) Le Puy en Velay (1860).
George Saiid aime encore plus la nature que l'humanité. Ses romans contiennent de larges et complaisantes descriptions des pays où va se dérouler l'intrigue. Pour le lecteur moderne, ce sont là des longueurs ; en réalité, quand la description est signée George Sand. là est le véritable intérêt du livre : une intrigue se démode, la vraie poésie est éternelle. Les élèves étudieront la composition savante de ce morceau, qui procède d'abord par comparaisons^ puis le peintre indique \qs plans ; puis la ville prend place dans le cadre.
Rien, mon ami, ne peut te donner l'idée de la beauté pittoresque de ce bassin du Puy, et je ne con-
\ik*' StECAM 895
nais point de site dont le caractère soit plus dilllcile à décrire. Ce n'est pas la Suisse, c'est moins terrible ; ce n'est pas l'Italie, c'est plus beau; c'est la Krauce centrale avec tous ses vésuves éteints et revêtus d'une splendide végétation ; ce n'est pourtant ni TAuverg^ne ni le Limousin que tu connais. Ici point de riche Limagnc, arène vaste et tranquille de moissons et de prairies abritées au loin par un horizon de montagnes soudées ensemble ; point de plateaux fertiles fermés de fossés naturels. Non, tout est cime et ravin, et la culture ne [)eut s'emparer que de profondeurs resserrées et de versants rapides. l''lle s'en empare, elle se glisse partout, jetant ses frais tapis de verdure, de céréales, de légumineuses avides de la cendre fertilisée des volcans, jusque dans les interstices des coulées de lave qui la rayent dans tous les sens. A chaque détour anguleux de ces coulées, on entre dans un désordre nouveau qui semble aussi infranchissable que celui que 1 on quitte ; mais quand des bords élevés de cette enceinte tourmentée on peut l'embrasser d'un coup d\eil, on y retrouve les vastes proportions et les suaves harmonies qui font qu'un tableau est admirable, et que l'imagination n'y peut rien ajouter.
L'horizon est grandiose. Ce sont d'abord les Cévennes. Dans un lointain brumeux, on distingue le Mézenc avec ses longues pentes et ses brusques coupures, derrière lesquelles se dresse le Gerhier des Joncs, cône volcanique qui rappelle le Soracte, mais qui, partant d'une base plus imposante, fait un plus grand elFet. l)'aulres montagnes de formes variées, les unes imitant dans leurs formes hémisphériques les ballons vosgiens, les autres plantées en murailles droites, çà et là vigoureusement ébréchées, circonscrivent un espace de ciel aussi vaste que celui de la campagne de Rome, mais profondément creusé en coupe, comme si tous les volcans qui ont labouré celte