II. — Clément Marot (1407-intt
Clément était tils de Jean Marot -[- 152;i qui lut lui-même poète, attaché à la personne d'Anne de Breta^'ne et de Louis XII. — Clément Marot naquit à Cahors. Il fut d'abord page du Seijjrncur de Neuville, puis valet de chambre de Marjiueritc sœur de Franvois I", enfin valet de chambre du mi lui-même. La vie de Marot est l'histoire de ses malheurs. Cet homme à l'esprit vif et léger, né pour rimer agréablement de petites choses, fut sans cesse obligé par les circonstances de solliciter ou de quémander : il s'en plaignit : mais nous n'auji<jns pas, s'il eut vécu trancjuille et heureux, ce qu'il y a de plus lumiain et de plus durable dans son «euvre.
En 1526, Marot fut, une première fois, arrêté et enfermé au Chàtelct. Pour obtenir sa grâce, il écrit à son ami Lyon Jamet, une épîtrc dans laquelle il lui raconte, de façon charmante, la fable du Lion et iln liai.
/•J LES GRANDS ECRn AlN.s FRANÇAIS
A son ami Lyon (1526).
Mn jouant sur le nom de Lyon, et en se comparant au rat, à cause de la modestie de sa situation, Nlarot reprend une fable très ancienne que non seulement il rajeunit, par des détails ejcquis, mais qu'il fixe. Là Fontaine, après lui, y a échoué. — Lyon Jamet obtint que Marot tut réclamé par l'évêque de (Chartres ; le poète put ainsi quitter le Châtclet, et quelques mois après il obtenait sa grâce.
... Je te veux dire une belle fable : C'est à savoir du Lion et du Rat.
Geltuy Lion, plus fort quun vieil verrat, \ it une fois que le Hat ne savait Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avait 5
Mangé le lard, et la chair toute crue : Mais ce Lion i qui jamais ne fut grue) .Trouva moyen et manière et matière, D'ongles et dents, de rompre la ratière, Dont maître Rat échappe vitement ; 10
Puis mit à terre un genou gentiment, Et en étant son bonnet de la tête, A mercié mille fois la grand bête, Jurant le dieu des souris et des rats Qu'il lui rendrait. Maintenant tu verras 15
Le bon du conte, il advint daventure Que le Lion pour chercher sa pâture Saillit dehors sa caverne et son siège, Dont (par malheur) se trouva pris au piège Et fut lié contre un ferme poteau. ^0
Adonc le Rat, sans serpe ni couteau, Y arriva joyeux et ébaudi, Et du Lion pour vrai) ne s'est gaudi :
1. Cettay (ecce isti huic '.'}. ce. — 3. Verrat, pourceau mâle. — o. Pour autant qu'il, parce qu'il. — 6. Mangé le lard. On rapproche de cette expression le refrain de la IX^ ballade : Prenez-le. il a mangé le lard, et l'on en conclut que Marot a été arrêté pour avoir mangé du lard en carême. Cette opinion est discutée. — 7. Grue, sot. — IG. Advint d'aventure, allitération. — 1*. Siège, séjour. — 2:j. Gaudi, moqué.
XVI'' SIKCLIi /.i
Mais dépita chats, chattes et chalons,
Et prisa fort rats, rates et ratons, 25
Dont il avait trouvé temps favorable
Pour secourir le lion secourable ;
Auquel a dit : — *' Tais toi, Lion lié.
Par moi seras maintenant délié :
Tu le vaux bien, car le cœur joli as ; 'M)
Bien y parut quand tu me délias.
Secouru m'as fort lionneusement.
Or secouru seras rateusement. »
Lors le Lion ses grands yeux vêtit Et vers le Hat les tourna un petit, 35
En lui disant : — « 0 pauvre verminière, Tu n'as sur toi instrument ni manière.
Tu n'as couteau, serpe, ni serpillon.
Qui sût couper corde ni cordillon.
Pour me jeter de cette étroite voie ! 40
\ a te cacher, que le Chat ne te voie ! — Sire Lion (dit le fils de Souris), De ton propos certes je me souris ; J'ai des couteaux assez, ne te soucie, De bel os blanc plus tranchant qu'une scie ; 45 Leur gaine c'est ma gencive et ma bouche; Bien couperont la corde qui te touche De si très près, car j'y mettrai bon ordre. »
Lors sire Rat va commencer à mordre Ce gros lien. Vrai est qu'il y songea 50
24. Dépita {despicere), prononça une formule de mépris contre... — 25. Prisa, loua. — 26. Dont («^/e unde), de ce que. — 28. Nous avons ici une suite d'allitérations et de rimes équivoquées. Marot emploie spirituellement et avec grâce un des procédés familiers aux grands rhëloriqueurs dont il est le disciple émancipé. Nous trouvons ici : secourir, secourable ; Lion lié ; joli as. délias ; voir plus loin d'autres exemples. — 34. Vêtit, le lion rabat ses paupières sur ses yeu.x, il les vot ; telle est la leçon aujourd'hui adoptée, au lieu de vertit (tourna) qui fait double emploi avec le verbe du vers suivant. — 39. Remarquer, ici encore, les allitérations amusantes. — 43. Souris <,t souris isourire) forment rimes équivoquées. — 18. Si très près. Si isie) renforce le sens du préfixf tri*. — 50. Songea, il s'appliqua.
LliS GRANDS liCRIVAlNS FRANÇAIS
:\ssez longtemps, mais il le vous rongea
Souvent, et tant, qu'à la parfin tout rompt,
Et le J.ion de s'en aller fut prompt,
Disant en soi : « Nul plaisir en elFel
Ne se perd jjoiiil, quelque part où soit liiit. •. ôf)
\'oilà le conte en termes rithmassez,
Il est bien long, mais il est vieil assez,
Témoin, l'>sope et plus d'un million.
Or N iens me voir pour faire le Lion, I^]t je mettrai peine, sens et étude 6i)
D'être le Rat, exempt ding^ratitude ; J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire Qu'au i^rand Lion : ce qu'il ne veuille faire.
(Épi très, XI.)
A Chartres. Marot écrit ua poème satirique contre les ju^es : du Châtelet, YEnfer, œuvre jiarl'ois vigoureuse et spirituelle, [ mais gâtée par labus de 1 allégorie. Il subissait en effet Tin- , fluence du Roman de la Tiose dont, à la même époque, il préparait une édition. Il revient à Paris en mai 1526.
En 1527, Marol est de nouveau arrêté. Il avait voulu, si nous 1 en croyons, arracher un prisonnier aux archers du guet. Cette fois le poète s'adresse directement au roi François I", auquel il raconte son a%'enture. et il conclut ainsi sa charmante épître :
Si vous supplie, Sire, mander par lettre Qu'en liberté vos gens me veuillent mettre; Et si j'en sors, j'espère qu'à grand'peine M'y reverront, si on ne m'y ramène.
Très humblement requérant votre grâce De pardonner à ma trop grande audace D'avoir empris ce sot écrit vous faire. Et m'excusez si, pour le mien affaire.
Je ne suis point vers vous allé parler : Je n'ai pas eu le loisir d'\ aller,
Épitres, XXVIL;
00. Ne se perd point. Point, aujourd'lmi serait explétif. — 58. Un milion, une quantité d'autres fabulistes. — 63. Ce que je souhaite qu'il ne tasse pas.
l'iie maladie loiii;ue et (lispeiulieuso, pendant laquelle il est \olc par un coquin de valet, ol)liye Marot à présenter au roi une nouvelle requête,
Au roi, pour avoir été dérobé 1532).
Cx-ttc cpitrc est la meilleure de Marot. Esprit, tact, sensibilité, art, tout y est original. — Les élèves en sentiront tout le mérite, s'ils hi réduisent nu sujet proprement dit et à la reijucie finale; ils verront que rien n'est en soi plus banal, et ils étudieront les traits descriptifs et les tours, par lesquels Marot a réalisé ce petit clief-d'ceuvre.
On dit bien vrai, la mauvaise fortune
\e vient jamais quelle nen apporte une,
Ou deux, ou trois avecques elle, Sire.
\ olre cœur noble en saurait bien que dire,
Et moi, chétil qui ne suis roi, ni rien, 5
Lai éprouvé ; et vous conterai bipn
Si vous voulez, comme vint la besogne.
J'avais lUi jour un valet (le Gascog"ne, Gourmand, i\rojj;ne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, 10
Sentant la hart de cent pas à la ronde ; Au demeurant le meilleur fils du monde...
Ce vénérable billot tut averti De quelc(ue argent que m'aviez départi, Et que ma bourse avait grosse apostume. 15
Si se leva plus t(">t que de coutume, Et me va prendre en tapinois icellc, Puis la vous mit très bien sous son aisselle, Argent et tout ;cela se doit entendre;. Va ne crois point que ce lût pour la rendre ; '20 Car oncques puis n'en ai ouï parler.
•». Âvecques. .ivec .- Avevfiues, ^an> 1 *• ad\ t'i-l>ial, isl ciunie cniplovti
SarCorneill»-. — 4 C'est pout-êlre une allusion à la inoil de Louise de a voie, nu- re de Ki*an«;ois l'f f2<i sept. lo;U>. — '6. Chéiit rajtliruin; n'a plus au seizième siècle que le' sens de fuilile, niallieurmix. — 7. Besogne, la cliose ; latraire, avec une nuanee pi^JDralive. — lu. Pipeur ; p//>er .siffnifie tiouiper (cf. di'S pipes), -r- 11. Hart, corde, licou. -^ 13. mUot es|jag.uol hijoj, fils, garçon. .^ 15. Apostume. abcès. — 10. Si, alors. — 17. Iceile. (ecce ///a «{;, eelle-çi. — zl. Oncques puis (unrjuam postea , jamais depuis.
7(» J-ES (JKANUS lôCHlNAINS 1 HANTAIS
Hrcl, le vilain ne a en voulut allei* Pour si petit ; mais encore il me happe Save et bonnet, chausses, pourpoint et cape : De mes habits, en elFet, il pilla '25
Tous les plus beaux, et puis s'en habilla Si justement qu'à le voir ainsi être, ^'ous l'eussiez pris en plein jour pour son maître.
Finalement, de ma chambre il s'en va Droit à retable où deux chevaux trouva ; 30
Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréj;er le conte. Soyez certain qu'au partir dudit lieu N'oublia rien, fors à me dire adieu.
Ainsi s'en va, chatouilleux de la gorge, 35
Le dit valet, monté comme un saint (ieorge, Et vous laissa, Monsieur, dormir son soûl, Qui au réveil n'eût su finer d'un sou. Ce Monsieur là, Sire, c'était moi même, Qui, sans mentir, fus au matin bien blême 40
Quand je me vis sans honnête vêture, Et fort fâché de perdre ma monture ; Mais de l'argent que vous m'aviez donné, Je ne fus point de le perdre étonné : Car votre argent, très débonnaire prince, 45
Sans point de faute est sujet à la pince.
Bientôt après cette fortune là, Une autre pire encore se mêla De m'assaillir, et chaque jour m'assaut,
23. Si petit, si peu. — il. Saye mot celtique;, manteau La Fontaine, le Paysan du Danube : sayon de poil de chèvre) ; — chausses, bas ; — pourpoint, justaucorps ; — cape (capa), manteau à capuchon. — 27. Si justement, ces habits lui vont si bien que..." — 34. Fors à, excepté de. — 35. Chatouilleux de la gorge, allusion soit à l'ivrognerie du valet, soit à l'inquiétude quil a détre pendu. — 30. Saint George, le cavalier par excellence, le patron des chevaliers. — 37. Soûl isatulum;, sa pleine mesure. — 38. Finer d'un sou. payer un sou. — 40. Pince, vol. Allusion au.x déprédations financières dont le Trésor royal était sans cesse l'objet. ^ 49. M'assaut, assaillir), massaille.
XVI' SIKCLE
'il
Nfe meuavanl de me donner le saut, 50
Et de ce saut m'envoyer à l'envers Hithmer sous terre et y faire des \cy^.
(^est une lourde et longue maladie De trois bons mois, qui m'a toute alourdie La pauvre tète, et ne veut terminer ; 5.')
Ains me contraint d'apprendre à cheminer Tant alïail)li m'a d'étran^'-e manière ! Kt si m'a lait la cuisse héronnière...
Que dirai plus ? Au misérable corps Dont je vous parle, il n'est demeuré l'ors 60
Le pauvre esprit qui lamente et soupire, Mi en pleurant tâche à vous faire rire...
...\'oilà comment depuis neuf mois en ça Je suis traité. Or ce que me laissa Mon larronneau, longtemps a, l'ai vendu, 05
Et en sirops et jule/. dépendu :
Ce néanmoins ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requête ou demande ; Je ne veux point tant de g-ens ressembler. Qui n'ont souci autre que d'assembler ; 70
Tant qu'ils vivront, ils demanderont, eux : Mais je commence à devenir honteux, VA ne veux plus à vos dons m'arrèter.
.le ne dis pas, si voulez rien prêter, Que ne le prenne : il n'est point de prêteur 75 iS'il veut prêter i qui ne fasse un <lel)leur.
ôo. Donner le saut, lomiui- donner le pas. ilunner le l)i;inle : me l'aire l'aire le sauf. — o2. Rithmer. rimer : i-in\e et rythme onl la même étyniologie.Cr. liégnier, Sat. IX. — o.i. Terminer, (verbe neutre i, Unir. —50. Alns, mais. — ds. Et si, et à tel point. — 38. Héronnière. maigre C(fmme celli' dun lit-ron. — <>". Fors. rien, excepté... — ti2. Ce vers est la plus heureuse fornmle du hadina^e de Marot. — 63. En ça, dei>uis cela, ou environ — o.i. Long temps a, il y a loii<rtemps. — (>6. Julez, juleps (sorte de potion calmante i. — liT. Ce néanmoins, pourtant , cependant. — 09. Ressembler, sens actif. — To. Assembler, entasser de l'argent. — 73. n'arrêter, m attacher. — 74. Rien /'«'m. «pielque chose — 70. Debteur debilureni , i[r\f'mi iletleur, dont le douillet est f/e7<//cj/r, seul resté dans la langue .
*S f,i;S (JRA.NOS KCKn.MNS fRAN(;.\r>
Ml savez vous, Sire, comment je paye ?
-Nul ne le sait si premier ne l'essaye :
Vous me devrez, si je puis, de retour,
l^t vous ferai encores un bon tour. 80
A celle lin qu'il n'y ait faute nulle,
,Ie vous ferai une belle céduUe
A vous payer (sans usure, il s'entend)
Quand on verra tout le monde content ',
Ou, si voulez, à payer ce sera 85
Quand votre los et renom cessera.
{Épîires, XXIX.)
Voilà Marot à peu près tranquille : il compose de petites pièces badines, des rondeaux, des épiiciammes, des étrennes. Mais, en 1532, il est compromis dans l'affaire des placards (affiches apposées sur les portes des appartements, au château de Blois, et contenant des injures conti^e la religion catholique . Menacé d]ctre arrêté, Marot se réfugie d'abord chez Marguerite de Navarre, à Nérac. puis en Italie, à Ferrare. chez la duchesse d'Esté, Renée de France, fille de Louis XII. De là, il sollicite plusieurs fois son rappel, en cherchant à se justifier et surtout à exciter la pitié du roi. Il revient enfin en J53T, heureux de revoir la France, et décidé à être prudent. Cependant sa traduction des Psaumes en vers français le fait encore soupçonner d'intelligence avec les protestants. Marot se retire à Genève ; il n'y est pas toléré. Il se rend en Italie, et il meurt à Turin, en 1544.
On a vu. par les extraits précédents, quel est le caractère du talent de Marot. Boileau la défini de la façon la plus sure en l'appelant : un èlèifant hadinage. Marot a des impressions vives, rapides ; le sens du mot juste et fin ; le tact et la mesure jusque dans l'expression de la douleur. Oblige de plaire, il ne s'appesantit jamais sur ce qui pourrait fatiguer son lecteur ; il est « Le pauvre esprit qui lamente et soupire. Et en pleurant tâche à vous faire rire. »
La clarté de son esprit et de sa langue, l'ont fait préféx'er à Ronsard pendant iesxvii^ et xviip siècles. La Fontaine, Boileau, Fcnelon. La Bruyère. Voltaire, ct<:., l'ont aimé et souvent imité. Toutefois il n'a que des qualités moyennes, et il reste très inférieur à Ronsard et à du Bellay.
"9. Le retour, expression usitée dans le commerce et la Ijanque ; vous me rec/erre; quelque chose. — 82. Cédolle. billet, reçu. — 80. Los, gloipc. On ne saurait diie avec i)lus de Jjonne yràcc llatteuse : jamais.
\N I'' sii;i;i.i; '\i
Mais on aurait une idée incomplète de son talent spirituel et piquant, si l'cui ne connaissait au moins une de ses épigrammes.
Du lieutenant criminel et de Samblançay (1527^.
Marot a excellé dans l'épigramine. Mais la plupart de ses petites pièces en ce genre ne sont, selon la définition de Boileau. a qu'un boiî mot de deux rimes orné ->. L'épigramme que nous citons est au contraire exceptionnelle, par ce piquant mélange de plaisanterie et d'éloquence qui, nous l'avons déjà dit, caractérise souvent Marot.
Lorsque Maillait, juge d'Knler, menait
A Montt'aucoii Samblançay rame rendre,
.\ voire avis, lequel les deux tenait
Meilleur maintien '? Pour le vous faire entendre,
Maillart semblait homme qui mort va prendre T)
I^lt Samblançay fut si ferme vieillard,
Que l'on euidait, pour vrai, qu'il menât pendre
A Montfaucon le lieutenant Maillart.
[Kpiçjrummes, XL.)
1. Maillart. Marot en voulait particulièremont à ce lieutenant criminel du Chàteiet, qui lavait fait emprisonner deux fois. Dans son Enfer, il le peint sous le nom de niiadamnntus ; — juge d Enfer rappelle précisément cette allégorie de Marot. — 2. Montlaucon, petite colline située à la porte nord-est do Paris, et sur laquelle était dressé le gibet, où déjà Villon se représente eommo attaché, dans la célèbre ballade des pendus (cf. p. 32) ; — Samblançay, surintendant des finances. Aicusé de déprédations, il fut jugé sommairement et exécuté en loi?. — T. Guidait, crovait.