‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 36 sur 261 · I. — La réforme poétique · texte numérisé non relu

I. — La réforme poétique

1. Le Manifeste de la Pléiade. — En J5i9 parut une brochure, sous le nom de Joachim du Bellay, et dont le titre même indique le plan : Défense et illustration de la langue française. L'auteur défend la langue française contre ceux qui la jugent incapable de rivaliser avec les langues anciennes. Il explique pourquoi notre langue est encore dans un état- d'infériorité relative. C'est que jusqu'à présent nous l'avons, dit-il, dédaignée pour la langue latine dont nous nous servons pour traiter tous les grands sujets ; le français, nous l'abandonnons au peuple, ou aux petits poètes de cour qui le ravalent aux genres inférieurs.

Mais si notre langue est pauvre, c'est à nous de lenrichir, de \ illustrer :a) par la traduction, h) par l'imitation, c) par le travail, d) surtout par l'introduction des grands genres anciens dans notre littéi'ature.

Quels genres de poèmes doit élire le poète Français

Lis donc, et relis premièrement (ô Poète futur), feuillette de main nocturne et journelle, les exemplaires ^ Grecs et Latins, puis me laisse toutes ces

1. Exemplaires, au sens latin, désigne ici les ouvrages qui peuvent servir de modèles. Exemplaire désigne aujourd'hui la reproduction obtenue au moyen dun type. Ce passage est traduit littéi'alement d'Horace « Vos exemplaria graeca Nocturna vcrsate manu, versate diurna » {Art poétique, v. 268-269)*

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\ ieilles poésies Iraiivaises au\ .leii\ l'Morau.v de J'oulouse, et au Puy de Rouen - : comme Rondeaux, Ballades, Virelais, Chants rovanx. Chansons et aulres telles épiceries •*, qui corrompent le j;oùt de notre langue et ne servent sinon h porter tcmoig'nag'e de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes l^pigrammes, à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé, mêle le j)rotUable avec le doux. l)istille avec un style coulant et non scabreux ' ces pitoyables ^ éléi^ies, à Texemple d'un Ovide, d'un Tibulle, et d'un Properce, y entremêlant quelquefois de ces fables anciennes, non petit *' ornement de poésie. Chante-moi ces Odes inconnues encore de la Muse F'rançaise '' d'un Luc ^ bien accordé au son de la Lyre Grecque et Romaine, et qu il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition ". Et, quant à ce '**, te fourniront de matière les louanges des Dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines '*. la sollicitude'^ des jeunes hommes, comme l'amour, les vins libres et toute bonne chère. Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soit éloigné du vulgaire, enrichi et illustré de mots propres et épithètes non oisifs '^,orné de graves sen-

-. Jeux floraux, célèbre académie littéraire, fondée au xv .siècle, .( Toulouse, par Clémence Isaure : on y couronne encore chaque ann<''e des pièces de vers. — Puy^ au moyen âge, on appelait puys des sociétés littéraires, fondées sous le patronag»; de la Vierge ou dun saint. — :{. Épiceries, on désig^nait ainsi le poivre, la caïuielle, etc., ingrédients destinés à relever le goût des mets solides, et aussi les sucreries, les bonbons, etc.. Du Bellay se sert de ce mot pour qualifier les petits genres agréables et piquants, mais qui n'ont aucune vérité, aucune humanité. — k Scabreux (latin scahrusum), qui est raboteux, s'oppose 'à coulant. — b. Pitoyables, qui excite la pitié, touchant. — tl. Non petit, plus fort que (jrand ; iigure appelée litote. — 7. Odes^ le terme était nouveau, et calqué sur le grec : mais les c/ia/i.von.v du moyen âge étaient souvent de véritables odes. — 8. Luc, luth. — 9. Voilà l'idée fausse de la Pléiade : il faut que 1 érudition apparaisse . — 10. Ce, cela. — 1 1. Le discours fatal des choses mondaines, les développements sur la destinée humaine. — 12. Sollicitude, inijaiétude, souci, Hor.\(:k, Art poétique V. s.i : l'it jnvenuni curan pI lihera rina referre. — 1."?. Épithètes. était

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tences et varié de Inules manières de couleurs et ornemenls poétiques,

[Du Bellay recommande de faire des épîtrcs et des satires à imitation d'Horace. Puis il ajoute :]

... Sonne-moi ces l)eaux Sonnets, non moins docte que plaisante inveii'ion Italienne, conforme de nom à rOde ' ', et différente d'elle seulement parce que le Sonnet a certains vers réglés et limités : et 1 Ode peut courir par toutes manières de vers librement, voiré en inventer à plaisir, à l'exemple d'Horace, qui a chanté en dix-neuf sortes de vers, comme disent les Grammairiens. Pour le Sonnet donc, tu as Pétrarque et quelques modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante, et d'une flûte bien jointe ^•' ces plaisantes ég"loL,'-ues rustiques à l'exemple de Théocrite et de Virgile ; marines, à l'exemple de Sennazar, Gentilhomme Napolitain ^^. Quant aux comédies et tragédies, si les Rois et les républiques les voulaient restituer en leur ancienne dignité, qu'ont usurpée les Farces et Moralités '", je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et si tu le veux faire pour l'ornement de ta langue, tu sais où tu en dois trouver les Archétypes ^^. (//>f'(/., livre II, chap. iv.)

Du Bellay se fait du poète une idée très élevée, et bien supérieure à la condition d'un Marot : pour lui, le poète est celui qui a l'art de faire partager aux lecteurs ses impressions et ses émotions, celui « qui tientla bride de nos passions». Mais aussi fautil que ce poète connaisse les anciens, fuie le peuple ignorant, et sache se contenter de rapprobation d'un petit nombre de lecteurs.

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