‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 26 sur 57 · TT D · texte numérisé non relu

TT D

Puisque Justice cloche; et Droit penche et s'incline, Et Loyauté chancèle et Vérité décline,

Et Charité froidit, et Foi se pert et manque,

Je dis que n'a le monde fondement ni racine...

‘Hana qui devrait être de notre foi la base, Simonie, avarice et tout mal y abonde:

Ceus-là sont plus malpropres qui doivent être purs, Et par mauvais exemple avilissent lé monde,

Qui argent porte à Rome a bientôt la prébende, On ne la donne mie comme Dieu commanda.

On sait bien dire à Rome : « Tu veus obtenir, da! Si Lu ne veus donner, anda via, anda!? »

France, qui de franchise est dite par droit nom, A perdu de franchise la gloire et le renom :

Il n'y à plus nul france, ni prélat ni baron,

En cité, ni en ville, ni en religion.

Au temps que les Français vivaient tous en franchise, Fut par eus mainte terre et gagnée et conquise. Alors les rois menaient tous leurs projets à fin, Car on priait pour eus de cœur en Sainte Eglise!

J'oserais bien le dire devant tous ceus de Rome, Dieu serait plus touché par la vois d'un prud’homme Ou d'une pauvre vieille qui de bon cœur le.nomme, Que par tout l’or d'Espagne s'il était réuni.

Judas le Machabée dit anciennement

Que victoire n'est point en grand masse d'argent, En grandes chevauchées, en grand nombre de gens, Mais qu'elle vient de Dieu, qui fit le firmament!...

Convoitise vaut pis que le serpent volant :

Elle avilit le monde, dont je suis moult dolent.

Si Charle était en France, ou son neveu Roland,

Ne pourraient rien contre eus Eaumont ni Agolant..….

1 Donne.

9) Va-t'en.

Quand le pape Martin, qu'on appèle Simon, , Donna au fils du roi le règne d'Aragon,

S'il lui avait donné trente jours de pardon

Ce lui eùt mieus valu que de faire un tel don...

Dessous la loi de Rome point n'est de région

Qui à Rome obéisse de cœur, sinon la France : : De son obéissance elle a tel récompense

Que souvent on lui prent sa laine et sa toison.

Pourquoi ne prent le pape la dime en Allemagne, En Bavière ou en Saxe, en Frise ou en Sardaigne? Il n'y a cardinal, si haut qu'il ait l'épée,

Qui l'irait chercher là, pour être roi d'Espagne!

Les prélats'sont loin de faire tout ce que Dieu leur à commandé : veiller jour et nuit, ceindre leurs reins. La vigne de Dieu est délaissée, livrée à Simonie. Quand Dieu y viendra pour vendanger, il n'y trouvera rien; mais il saura se venger des méchants, et punir l'abus qu'on fait de ses biens.

Des biens de Sainte Église se complaint Jésus-Christ Qu'on les met en joyaus, fourrure, petit-gris,

Et qu'en trainent leurs queues Margot et Béatrix,

Quand les membres de Dieu sont pauvres, nus, sans pain.

Les Jacobins sont ménagés; le poête leur reproche seulement de s'enrichir et de bâtir des palais, mais il leur sait gré de l’opposition qu'ils font aux prélats. On sent qu'on est déjà loin des

luttes irritantes qu'avait soulevées la question de

l'Université de Paris.

Jacobins, Cordeliers sont gens de bonne affaire.

Ils parleraient assez, mais il leur faut se taire,

Car les prélats ne veulent qu'ils disent rien contraire À tout ce qu'ils ont fait, à ce qu'ils veulent faire.

Les curés doyens reçoivent leur part des invectives de Rutebeuf :

J'ai bien longtemps pensé à ces doyens curés,

Car je croyais trouver quelque prud' homme entre eus, Mais il n’est si prud'homme, d'ici à Roncevaux,

S'il devenait doyen, qui ne devint mauvais.

Parmi les prêtres et curés, il y ena de tels,

Que l’évèque peut dire : j'ai fait du loup berger...

Or prions à la fin le Seigneur qui ne ment,

Que par lui nos péchés nous soient tous pardonnés, Qu'il nous laisse en ce siècle vivre si saintement Qu'ayons bonne sentence pour nous au jugement.

Le dit des Règles est de beaucoup antérieur à la pièce qui précède : au ton dont Rutebeuf y parle de Guillaume de Saint- Amour, qui « jadis » a été banni, on comprend que ce jadis est tout récent. Le mot règles est mis ici par antiphrase, car il s’agit des mauvais errements des gens d'Église, qui vendent le paradis. Rutebeuf, au début de la pièce, se plaint de n'avoir plus la liberté de dire la vérité. On verra pourtant qu'il ne se gène guère. [l ne pardonne pas aux prélats de s'être laissé fermer la . bouche quand l'accord qu'ils avaient fait entre l'Université et les Jacobins a été rompu par le pape. En revanche, il témoigne une vive sympathie aux pauvres prêtres de campagne.

"Puisqu'il faut la vérité taire, De parler n’ai-je plus que faire.

Vérité j'ai dite en maints lieus :

La dire devient périlleus

A ceus qui n'aiment vérité, Qui ont mis en autorité Tels choses que mettre n'y doivent.

JIs nous trompent el nous décoivent Comme Renard fait aus oiscaus,.

Savez le tour du damoiseau ?

En terre rouge s'enveloppe, Fait le mort et la sourde oreille :

Lors viennent les oiseaus des nues, Et il äime moult leurs venues, Car il les tue et les affole.

Ainsi vous dis en peu de mots :

Ceus-ci nous tuent, nous affolent, Qui de paradis font leur chose, A ceus le donnent et délivrent Qui les abreuvent et enivrent Et qui leur engraissent la panse, Mais sont souvent vrais hérétiques Et en paroles et en fait, Ou usuriers faus et retors, Dont nous est dit en un verset Qu'ils sont tous damnés et perdus...

Si l’on avait le paradis, Après la mort pour son avoir, Ferait bon voler et piller.

Sion vend le paradis, Dieu sera du moins à la livraison. Saint Pierre n'a pas abandonné les clefs. Ces gens-là flattent les riches et se font donner par testament les biens mal acquis. Puis ils gardent tout, sans plus s'occuper dé l'âme du mort.

Et le curé n’en peut avoir

Qu'à grand peine du pain pour vivre.

Ni acheter un petit livre

Où il puisse lire complies. »

Mais eus, ont la pansce remplie,

Ont bibles et psauticrs glosés,

On les voit gras et reposés…,

Quand chez un pauvre prêtre ils viennent, I1 semble que ce soient des rois :

Il faut pour eus grand appareil,

Ce dont le pauvre homme est en peine.

Et dût-il engager sa chape, 3 IT faut qu'il serve d'autres mets

Que l’Ecriture ne commande.

S'ils ne sont repus sans défaut,

Si en cela le prêtre manque,

Sera tenu pour mauvais homme, Valût-il saint Pierre de Rome.

Dans la satire de Sainte Eglise Rutebeuf développe à nouveau cette idée que les saints ont eu bien tort de s’exposer au martyre, s’il est si facile de gagner le paradis.

Des yeus du cœur ne voyons goutte © Plus que la taupe sous la motte...

Si l’on peut paradis avoir

Four habit brun ou blanc ou noir, .

Qu'il est de fous parmi les saints!

Je tiens bien pour fou, pour niais, Saint Paul, saint Jacques de Galice, Saint Barthélemy, saint Vincent, Qui furent sans faute et sans vice, Et prirent, sans autre délice,

Plus de cent supplices pour Dieu.

Les saints prud'hommes s’occupant A rechercher parmi les bois Racines pour toute richesse,

Furent aussi bien fous vraiment

Si on à Dieu si aisément

Pour large cotte et pour pelisse!

Le du & Hypocrisie nous transporte à Rome au moment de l'élection de Thibaut, ancien chanoine de Lyon, archidiacre de Liège, qui devint pape sous le nom de Grégoire X (septembre 1271). Il n'y avait

pas un an que Thibaut était à Rome. Les cardinaux avaient employé trois ans à faire leur choix, et, pour se mettre d'accord, avaient dû prendre l'élu en dehors d'eux; aussi le nouveau pape fit-il décider par le concile de Lyon que désormais les cardinaux seraient enfermés dans un conclave jusqu'à l'élection faite. Telle est l’origine des conclaves.

C'est un songe que Rutebeuf nous raconte. Au temps où les corneilles « braient » et où, sentant le froid venir, elles enterrent les noix et en font provisions d'hiver, alors que les vers sont rentrés dans la terre d’où l'été les avait fait sortir, un soir de cette saison, Rutebeuf s’endormit après boire.

Mais mon esprit ne dormit pas, Et chemina toute la nuit.

Il lui sembla en songe qu'après avoir longtemps voyagé par maints lieux et par maints pays, il s’arrétait dans une grande cité (Rome). Il y rencontre un prud'homme [le futur pape Grégoire X), qui lui offre l'hospitalité dans sa maison

Bien fut courtois et débonnaire.

Ce pays n'a de tels gens guère...

Mais il n'était point de la ville

Et n'y avait encore été

Qu'une partie de l'été...

Ï demanda : « Comment vous nomment Les gens de votre connaissance?

=. Seigneur, sachez, sans en douter, Que l'on m'appèle Rutcheuf,

Qui est dit de rude et de bœuf.

— Rutebeuf, beau très dous ami, Puisque Dieu céans vous a mis,

Joyeus suis de votre venue,

Cax maints propos avons tenus

De vous, que jamais nous ne vimes, ar Et de vos dits et de vos rimes. »

Avec vos rimes, poursuit le prud'homme, on peut connaître Ceux qui craignent plus Dieu que les hypocrites. Ceux qui craignent plus les hypocrites tremblent et se cachent pour écouter vos dits. Ceux qui se soucient peu si les hypocrites ont froid ou chaud et qui ne craignent pas leur colère, aiment à entendre dire par vous la vérité « toute plaine ».

À son tour, après souper, Rutebeuf demande à son aimable hôte quel est son nom. Et il lui répond: « J'ai nom Courtois. Mais les gens de ce pays me prisent moins qu'un denier nantais, et chacun d'eux

me montre au doigt. Ils n'aiment que l'argent et ne font bonne mine qu'à ceux qui leur donnent; les gens pauvres sont fous de venir ici, et peuvent retourner dans leur pays. Dans cette ville il y a une cour où la justice s'achète : on commence par vous regarder aux mains; Si VOUS avez, vous aurez; si vous n'avez pas, vous avancerez autant que l'oie sur la glace. Ils rognent les mains et vident les bourses. Le nom des habitants de la cité vient de rogne-

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