‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 50 sur 57 · L. CLépar, — Rutebœuf · texte numérisé non relu

L. CLépar, — Rutebœuf

Pour qui il fit maïnt pas sur terre.

. Ils l'apportent en toute hâte, Et Guillaume de rechef jure :

« Charlot, par la grâce de Dieu, Par tout le bien qu'il peut me faire, Tant me coûta comme j'ai dit.

— L'on n'en aurait pas samedi, Fait Charlot, autant au marché. »

I] prent la peau qu'on lui tendit, Nulles grâces il n’en rendit, Car, bien savez, n’y eut de quoi.

Vous l’eussiez vu pensif et coi; Pensif il est sorti dehors, Et il pense dedans son cœur, S'il peut, qu'il la lui saura vendre.

En la rendant la lui vendit, Il a trouvé ce qu'il fera, Et comment il la lui rendra Pour lui rendre la félonie..…

I fut ainsi deus fois capot :

Du ménestrel 1l fut berné,

Et du lièvre il fut mal bailli,

Car son cheval il en perdit.

Rutebeuf dit, bien m'en souvient :

« Qui cherche à fourber, fourbe trouve ».

La vengeance de Charlot est d’une telle nature que nous avons dù omettre les vers où elle est racontée.

Cette pièce donne une idée assez complète du genre des fableaux, du ton qui domine dans tous, et du mérite littéraire qui distingue les meilleurs. Le récit de la chasse au lièvre et celui de la noce forment de petits tableaux intéressants et mouvementés, et l’entrevue de Guillaume et de Charlot est ingénieusement présentée. Le dialogue, ici, est

court et pris sur le vif. Les négligences qu'on peut relever sont inhérentes au genre même, qui est Sans prétention, et au mètre employé, le vers de huit syllabes, où le laisser-aller est presque inévitable. On peut comparer le récit de Rutebeuf, non. pour le sujet, mais pour l'allure, à un délicieux fableau du xix° siècle, Simone, d'Alfred de Musset :

Dans le beau pays des Toscans Vivait jadis, au bon vieux temps, La pauvre enfant d'un pauvre père, Dont Simonette fut le nom.

Fille d'humble condition, Passablement jeune et jolie, Avenante et douce en tout point, Mais de l'argent n'en ayant point. Et donc elle gagnait sa vie De la laine qu'elle filait

- Au jour le jour, pour qui voulait. Etc.

Il ne faudrait pas tenir rigueur à Rutebeuf pour d'aimables négligences qu'on tolère, qu'on loue même parfois, chez d’autres.

La Vengeance de Charlot n’est pas le seul fableau de Rutebeuf dont le sujet soit emprunté à une aventure contemporaine. C'est aussi le cas du dit de Frère Denyse, au moins selon toute vraisemblance. Pour bien comprendre un des détails importants du récit, il faut savoir que le nom masculin Denys avait au moyen âge la double forme Denys ou Denyse. On disait « saint Denys » ou « saint Denyse ». Denyse n'était done pas exclusivement, comme aujourd'hui,

une forme féminine.

1ô4 RUTEBEUF.

L'introduction morale, par laquelle s'ouvrent toujours les fableaux, est plus développée dans Frére Denyse que dans la Vengeance de Charlot.

L'habit, dit-on, ne fait l'ermite.

Un homme en ermitage habite,

Ïl en a la robe vétu :

Je ne prise point deus fétus

Ni son habit ni sa véture,

S'il ne mène vie aussi pure

Que son habit nous le promet,

Mais maintes gens font belle montre Et merveilleus semblant 1 qu'ils vaillent :

Us semblent les arbres qui trompent, Qui furent trop beaus en la fleur, Bien devraient telles gens mourir

A grand douleur et à grand honte!

Un proverbe dit et raconte

Que tout n'est pas or, qu'on voit luire.

Pour ce, je dois avant ma mort

Faire un fableau d'une aventure

De la plus belle créature

Que l’on puisse trouver ni querre

De Paris jusqu'en Angleterre.

Vous dirai comment il avint.

Grands gentilshommes plus de vingt L'avaient comme femme requise; Mais ne voulait en nulle guise Avoir ordre de mariage,

Car elle à fait de sa jeunesse

Vœu à Dieu et à Notre Dame.

La demoiselle noble fut,

Chevalier était feu son père.

Mère elle avait, ni sœur ni frère :

Moult s’entraimaient, à ce qu'il semble, La fillette et la mère ensemble.

Frères Mineurs hantaient chez elles,

Page 1