‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 51 sur 57 · Merveilleux semblant : très belle apparence · texte numérisé non relu

Merveilleux semblant : très belle apparence

Tous ceus qui par hasard passaient.

Or avint qu'un d'eus y hanta Qui la demoiselle enchanta, Je vous dirai en quel manière,

La jeune fille ayant exprimé au Frère son désir d'entrer en religion : « Ah! lui dit le Frère, si vous vouliez mener la vie de Saint-François, vous ne pourriez manquer d'être un jour une sainte! » Puis, pour mieux l’abuser, il feint de combattre l'idée qu'il a fait naître en elle, lui représente que, pour entrer dans l’ordre de Saint-François, il faut qu’elle soit sûre de pouvoir garder à Dieu une fidélité inébranlable. Elle en fait le serment en toute bonne foi.

Alors le Frère la recut.

Par sa ruse il sut tromper celle Qui ne pensait à fourberie :

Sur son âme il lui défendit

Que nul ne connût son projet, Qu'elle fit si secrètement

Couper ses belles tresses blondes Que jamais ne le sût le monde,

Et qu'elle prit teis vètements Comme à jeune homme conviendrait, Et qu'ainsi mise elle vint droit

Au couvent dont il est custode.

Lui, qui était plus faus qu'Hérode, Part alors et lui fixe un jour.

Et elle a pleuré mainte larme Quand loin d’elle partir le voit...

Elle croit comme prophétie Tout ce qu'il lui a sermonné; Elle a son cœur à Dieu donné; Lui, a fait du sien un tel don Dont il espère bon salaire.

Sa pensée est tout le contraire

Du bon pcuser où elle pense, Car elle pense à la retraite,

A s'oter de l’'orgueil du monde; Et luj, en qui péché déborde, Qui brûle du feu de luxure, Met sa pensée et son désir

A conduire la demoiselle

Au bain, où il se veut baigner :

Y brülera, si Dieu n’y veille, Car elle ne se défendra

Ni ne saura le contredire,

De quoi qu'il la veuille convaincre.

A ce va le frère pensant Son compagnon, en cheminant, Qui s'ébahit qu'il ne lui parle, Lui a dite cette parole :

« Où pensez-vous, frère Simon? »

I dit : « Je pense à un sermon, Au meilleur que je pensasse onques ».

L'autre répont : « Or pensez donques! »

Frère Simon au fond du cœur Ne peut s’'empècher de penser A la fille qu'il a quittée.

Et celle désire moult l'heure Où elle aura la corde ceinte …

Ses beaus cheveus a fait rogner,.… De bons houseaus était chaussée, Et de robe d'homme vêtue...

Bien semblait jeune homme de mine, Et vint en pareille manière Où rendez-vous était donné.

Frère Simon, que le Démon Et presse et tourmente et assaille, De sa venue eut grande joie.

En l’ordre la fit recevoir, Bicn sut ses frères décevoir.

11 lui donne robe de l’ordre Et lui fit faire grand tonsure:

Puis la fit au moûtier venir.

Bel et bien s’y sut maintenir, Et en cloître et dedans moûticr, Et elle sut tout son psautier

Et fut bien de chanter apprise, Elle chantait avec les autres

Moult bien et moult courtoisement, Et moult se tient honnêtement.

Or eut demoiselle Denyse

Ce qu'elle voulait à son gré.

Son nom ne lui fut pas changé :

Frère Denyse l’appelèrent.

Frère Denyse moult aimèrent Tous les frères de ce couvent; Mais plus l’aimait frère Simon...

Vie il menait de débauché, Avait laissé vie d'apôtre.

I lui apprit la patenôtre, ?

Qu'elle retenait volontiers.

Frère Simon, dans ses tournées de quête, ne voulait plus d'autre compagnon que frère Denyse. Or, un jour qu'ils étaient venus chez un chevalier qui avait de bons vins dans sa cave, la dame du chevalier fut frappée de la mine de frère Denyse.

Bientôt s’est apercu la dame

Que frère Denyse était femme.

Savoir veut si c’est vrai ou fable.

Quand l’on eut fait ôter la table,

La dame, qui bien fut apprise,

Prit par la main frère Denyse ;

À son mari elle sourit,

En souriant lui dit : « Beau sire, Allez là dehors vous ébattre,

Et faisons deus parts de nous quatre :

Frère Simon aille avec vous,

Frère Denyse est désigné

Pour ma confession ouïr »,

Lors ne songent à s’éjouir

Les Cordeliers! Dedans Pontoise Voudraïent bien être; moult iceur pèse Ce que la dame vient de dire :

Ne leur plut pas cette parole,

Peur ils ont de la découverte.

Frère Simon vers elle va,

Puis lui dit quand il est près d'elle :

« Dame, à moi vous ferez confesse, Car ce frère n’a pas licence

De vous enjoindre pénitence ».

Et elle répondit : « Beau sire,

À lui je veus mes péchés dire

Et de confession parler ».

Lors l'a fait en sa chambre aller, Et clot la porte et bien la ferme, Et frère Denyse elle enferme, Puis lui a dit : « Ma douce amie, Qui vous conseilla tel folie D'entrer en tel religion?

Par la confession que Dieu Veuille m'accorder à la mort, Aucun mal ne vous sera fait

Si vous m'en dites vérité.

Par le secours du Saint-Esprit, Bien vous pouvez fier en moi. »

Et elle, qui eut grand émoi,

Du mieus qu'elle peut veut nier; Mais la dame la fit concluse

Par les raisons qu'elle lui donne, Si bien que ne s'en put défendre.

À deus genous merci lui crie, Et jointes ses mains la supplie Que ne veuille lui faire honte.

De bout en bout tout lui conta, Qu'il la tira de chez sa mère, Et puis lui dit qui elle était,

Si bicn que rien n'y a celé.

La daine a le Frère appelé, Puis lui dit devant son seigneur Telles injures que jamais

À nul homme n'en fut tant dit :

« Faus papelard, faus hypocrite, Vous menez fausse vie et orde.

Qui vous pendrait à votre corde Qui est en tant de lieus noue, Il aurait fait bonne journée,

FABLEAUX. 169 - De telles gens perdent le monde, Qui dehors semblent être bons Et par dedans sont tout pourris!

La nourrice qui vous nourrit Fit mouit mauvaise nourriture, Vous qui si belle créature Avez à si grand honte mise!

Un tel ordre, par saint Denys, N'est ni noble, ni beau, ni bon!

Vous défendez aus bonnes gens Les danses et les sauteries, Viclles, tambours et cithares, Et tous plaisirs de ménestrels 1.

Or dites, sire haut tondu, Saint Francois eut-il telle vie?

Bien avez honte mérité, Comme faus traitre reconnu, Et vous avez moult bien trouvé Qui vous paira votre mérite! »

Lors elle onvre une grande huche Pour mettre le Frère dedans.

Frère Simon se jète à terre, Se met en crois devant la dame, Et le chevalier s'humilie, Qui par franchise eut le cœur tendre.

Quand vit le Frère en crois s'étendre, 11 le lève par la main droite :

« Frère, fait-il, voulez-vous être De cette affaire et quitte et libre ?

Ramassez tôt quatre cents livres Pour marier la demoiselle. »

Quand le Frère entent la nouvelle, Onques n'eut tel joie en sa vie.

Lors a sa parole donnée Au chevalier d’avoir l'argent.

Bien le paira sans gage vendre, Car il sait déjà où le prendre.

Alors il part, congé a pris.

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