DISCOURS DE MAURICE BARRÉS
Je n’eus que de rares occasions d’admirer l’éminent artiste dont nous déplorons la perte : c’est que je ne vais jamais au théâtre. Il me fut donné, cependant, dans une circonstance mémorable, d’admirer celle haute satisfaction de soi-même, cet orgueil raisonné et sain par lequel M. Le Bar Gy valut surtout : c’est quand M. André Claretie, le sympathique administrateur de la Comédie-Française, vint me demander un « à-propos » sur M. Ernest Renan, comme jadis son illustre père en avait commandé un, à M. Renan lui-même, sur Victor Hugo.
Le désir de me mêler de nouveau à ce monde parisien, dont je connus si bien l’intrigue, me décida de dérober quelques heures à mes travaux d’exégèse religieuse : j’écrivis le Banquet. Entre deux cours du
Collège de France, je venais parfois surveiller les répétitions de mon acte à la Comédie. C’était une façon de dialogue qui agitait un des plus graves problèmes métaphysiques : à ce festin spirituel, MM. Renan et Platon discutaient ensemble sur les destinées de l’âme.
C’est Prudhon qui représentait Renan : l’honneur d’interpréter Platon était échu à M. Le Bar Gy. Ce fut un travail compliqué. M. Prudhon, qui me parut être plutôt un éclectique en matière philosophique, se pliait volontiers à mes indications ; mais M. Le Rar Gy se butait dans sa conception personnelle, arguant de sa qualité de bachelier pour façonner le personnage à sa guise: il voulait absolument voir en Platon un héros de Dumas fils. Il lui prêtait des airs cassants de philosophe mondain, une fatuité péremptoire de boulevardier sermonneur. Je songeai un instant â ramener l’artiste à une intelligence plus modeste de son rôle. Mais je fus détourné bientôt de ce projet par le ton convaincu qu’il apportait à réaliser son rêve d’élégance : car M. Le Bar Gy était d’abord et avant tout « un élégant ».
Cette conception de la vie n’est pas la plus parfaite : il lui manque cerlains éléments d’information. Mais elle est intéressante, comme toutes les manifestations d’une foi spontanée.
Quand j’étais ministre de l’instruction publique, pendant la courte période de temps où la République
OBSÈQUES DE LE BAR GY
accorda quelque confiance à mes conseils, puis un peu plus tard, comme secrétaire d’État de Sa Majesté, j’eus la bonne fortune de présider une cérémonie du Conservatoire. Je fus frappé chaque fois du souci constant qu’apportaient les élèves de M. Le Bar Gy à réaliser ce type abstrait de « l’homme du monde ». Le maître avait si bien pénétré ses disciples de sa passion que cette image agissait sur leur esprit avec une sorte de puissance hypnotique.
On peut dire de lui sans hésiter , qu’il a fixé au théâtre l’idéal de « l’homme du monde », la jurisprudence des grandes manières. Il a établi le degré de lassitude dont on doit relever le visage d’un élégant professionnel ou celui d’un mondain approximatif. Il montrait excellemment de combien de tons la voix d’un clubman du Cercle de la Presse doit baisser pour exprimer la distinction nécessaire à un habitué du Jockey-Club. C’est lui qui a noté l’accent, adopté depuis par la majorité des Conservatoires, pour exprimer l’insolence « grand seigneur ». Ce travail d’analyse était bien la tâche d’un philosophe; et M. Le Bar Gy en eût été un grand sans doute si, plus détaché des vanités et moins candide, il ne se fût pas laissé prendre lui-même par les idées qu’il développait.
Mais il croyait à son pontificat, il croyait à sa situation d’homme du monde, il croyait à tout... Il ne faut pas cependant évoquer des souvenirs péni-
blés en cette heure solennelle : constatons seulement pour finir, que dans une société démocratique, M. Le Bar Gy aura tenu un rôle enviable : il a créé une école chargée de donner une idée du Monde à ceux qui n’en sont pas. Que ce « monde » fût une traduction exacte ou une conception excessive, le point est secondaire : les idées, supérieures aux fuyantes réalités, n’ont de valeur que par la confiance que nous leur accordons. Aussi bien le monde qu’il a créé avec son imagination est-il plus vrai que l’autre, si la majorité du public le croit tel; il est plus vivant aussi, car il représente l’adhésion de plusieurs générations à un idéal.