DISCOURS DE M. JEAN COQUELIN
J’ai connu Lebargy étudiant, Le Bargy sociétaire, Le Bar Gy professeur au Conservatoire : du commencement à la tin de sa brillante carrière, aucun malentendu ne vint troubler notre amiiié ni notre admiration l’un pour l’autre.
Nous ne partagions pas les mêmes opinions politiques : nous autres, les valets du répertoire, nous sommes le Tiers État de l’art dramatique. Mon illustre père me le disait souvent : ce sont les Scapin transformés en Figaro qui ont fait la Révolution. Nos ancêtres nous ont transmis une mission civilisatrice, un sacerdoce social. Nous en resterons dignes. Je le disais encore hier à mon excellent ami, le ministre de l’intérieur : La République peut compter sur nous.
Par ses affinités aristocratiques, le tour particulier de son talent, Le Bar Gy semblait être porté plus naturellement vers les idées réactionnaires : cette opinion était une des traditions de son emploi. Mais s’il versa à l’époque de sa première jeunesse dans les errements du passé, il comprit bientôt le
mouvement irrésistible qui entraîne les sociétés modernes dans le mouvement démocratique. La loi fatale du Progrès l’éclaira. C’est qu’aussi bien il avait l’esprit remarquablement ouvert. Il avait coutume de dire :
— J’ai autant de talent que Delaunay, mais je suis plus intelligent que lui.
Jamais il ne le montra plus manifestement que dans celte occasion.
OBSÈQUES DE LE BAR GY
Le dernier service que je lui rendis, ce fut de faire recevoir à la Comédie un drame de M. Paul Delair, notre éminent poète, encore si jeune sous ses cheveux blancs d’octogénaire. Tous les théâtres de Paris avaient refusé sa Dalila : je l’imposai au Comité.
Je jouais Samson; ce fut un de mes plus grands succès. Samson a la bonté large et inépuisable, la majesté tranquille du peuple : je le jouai avec toute mon âme et tout mon cœur. Le Bar Gy incarnait un de ces grands seigneurs inutiles qui sont la plaie des sociétés : il déploya ses qualités ordinaires de séduction dans ce rôle antipathique, qui lui demeura toujours particulièrement cher, car il lui rappelait un des souvenirs les plus doux de sa carrière. En effet, au cours de notre dernière tournée en Amérique, une délégation des dames de Chicago, frappée par sa distinction, lui envoya en signe de reconnaissance, un portrait en pied de Charlie, le grand tailleur yankee.