DISCOURS D'ARSÈNE HOUSSAYE
Les Parisiens ne la connaissaient guère avant un procès célèbre de la fin du dix-neuvième siècle : l’affaire Eyraud, où elle était apparue en Providence de l’Amour habillée par Redfern, véritable Fée du plaisir, montrant sous son domino à demi soulevé, le rire de ses dents blanches, qui déjà, hélas! ne promettaient plus que par procuration.
Je l’avais rencontrée à Bade, dans l’éclat de sa jeunesse, conduisant, du bout de sa baguette magique, les princes et les poètes, qui déposaient à ses pieds leurs rimes et leurs bank-notes. Nonchalante et superbe, elle traversait la vie en daumont, dans un cortège d’habits noirs inclinés et de crânes respectueux. Les deux pur-sang célèbres, qu’elle conduisait parfois elle-même — plus doucement que ses amants
— piétinaient les cœurs que jetaient sous leurs pieds le désespoir et la ruine. C’était une idole. Semblable en cela à notre amie Cora Pearl, elle ne voulait pas qu’on « lui marchât sur les pieds, sinon
avec les lèvres ».
J e l’avais appelée miss Cléopâtre. La beauté pure de la courtisane royale se relevait, chez la souveraine du Chic, d’un art plus savant. Le fard avivait d’un éclat de corail ses lèvres sensuelles, et les gerbes diamantées qui brillaient dans ses cheveux blonds n’humiliaient pas ses regards. C’était Aspasie revue par Ninon, Athéné modernisée par Paris. C’était Phryné duchesse, Vénus Astarté entrée dans l’almanach de Golha.
Je la voyais souvent le matin, à ce moment, ami désintéressé, amusant ses loisirs entre deux visites plus fructueuses. Quand le timbre de l’hôtel retentissait, je prenais mon chapeau, toujours à portée de ma main, pour éviter des présentations délicates.
OBSÈQUES DE MADAME LEPRINGE
Je n ai jamais compris les écrivains qui profitent de leurs amitiés féminines pour se faire des relations, tout en disposant avec science ses fines batistes, elle me montrait parfois ses seins, elle me dévoilait ses bras, elle m’exhibait ses jambes. « Aujourd’hui, me dit-elle un matin, il n’y a plus que des grues et des
imbéciles. Et tu voudrais que je leur montrasse tout ça pour cinq louis? »
C est alors que celte jolie fille, qui avait passé comme une comète éperdue dans le firmament parisien, régla sa vie. Elle cessa de travailler elle-même, se consacrant tout entière aux plaisirs des autres, et dès lors devint l’étoile fixe, brillant d’un tranquille éclat, qui dans la nuit guide les amoureux attardés
et les conduit au port. Elle recevait toujours, dans son coquet liôtel de la rue de la Pompe, quelques camarades de sa jeunesse brillante. On parlait des Vendanges de Bourgogne, de cette époque charmante où les grandes dames et les reines de la galanterie se coudoyaient sous le domino, où l’esprit moussait avec le champagne. La vie se dépensait largement, dans ce rêve de fête galante, en fantaisies luxueuses et en folies brillantes. Nous aimions tous la conversation documentée de cette femme d’esprit, qui avait vu tant de choses et avait gardé, pour les faiblesses humaines, une indulgence supérieure et presque maternelle. Le livre qu’elle a laissé, et qui, dans son idée, devait faire suite à mes Grandes Actrices, a montré sans conteste que cette âme vaillante savait être une plume habile.