‹ Les grands enterrementsChapitre 20 sur 21 · DISCOURS DE TONY RÉVILLON · texte numérisé non relu

DISCOURS DE TONY RÉVILLON

Au nom de la Société des gens de lettres, je dois dire un dernier adieu à la femme charmante qui fut notre collègue. Sans avoir eu l’honneur de la connaître aussi intimement que la pratiqua mon illustre confrère Arsène Houssaye, je puis dire que je la vis souvent et toujours avec plaisir, soit à la Société, où elle discutait les intérêts de tous avec son entente supérieure des chiffres, soit dans son merveilleux hôtel du Rois.

Madame Leprince avait compris admirablement l’utilité d’un cadre luxueux pour les digestions choisies. Dans ma vie littéraire, je connus beaucoup de maisons où l’on dîne, je n’en rencontrai jamais, je dois le dire, d’aussi ingénieusement montée, d’aussi finement servie qu’était celle-là. Là, tous les détails

d’un confort raffiné concouraient à celte harmonie définitive, à ce respect des règles essentielles qui constituent seulement un vrai dîner. Aucun solécisme de goût, aucune erreur de raisonnement, aucune sur

prise d’inexpérience ne troublaientjamais l’harmonie fondue du service.

Mais l’éclat du menu, son atlrait irrésistible, c’étaient les convives habituels et les commensaux ordinaires de celle que nous pleurons. Quelquefois, à la fin de ces soirées charmantes, qui me rappelaient ma jeunesse, je me croyais revenu aux beaux jours du bal de Sceaux, je songeais aux petits oiseaux qui reviennent avec le printemps, et chantent parmi nous l’éternelle chanson de la jeunesse et de la

OBSÈQUES DE MADAME LEPRÏNCE

liberté. J’étais jeune à nouveau : je songeais à Mimi, à Musette, à toutes ces amies qui furent si charmantes, elles aussi, avec leurs robes en indienne. Et parfois, en suivant la fumée des excellents cigares de notre charmante collègue, je me surprenais à pleurer, comme le poète.

Aussi bien la perte que nous déplorons aujourd’hui sera-t-elle ressentie cruellement par la société tout entière, dont je traduis ici les regrets avec l’émotion de mes souvenirs personnels.

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