DISCOURS DE M. RENAN
Une indisposition de mon distingué confrère M. Emile Richebourgme vaut l’honneur de représenter la Société des gens de lettres à l’enterrement de M. Georges Olmet, ce jeune homme enlevé si prématurément à la littérature, à sa famille, à sa patrie. C’est une tâche bien délicate pour un vieux pédagogue comme moi, qui n’est pas du tout un homme de lettres, et M. Richebourg eût analysé avec plus de sûreté que je ne saurais faire, le mérite de notre brillant romancier.
J’ai toujours admiré ces conteurs qui ont reçu du ciel la faculté d’imaginer des fables et de nous intéresser à des drames illusoires. Mon éminente amie madame Sand possédait ce don à un degré qui m’émerveilla toujours. Elle sut mettre dans le regard
de ses petites paysannes le reflet de son ciel du Berri et même le reflet du ciel de Palaiseau; et ils montraient tous deux la même couleur, car avant d’illuminer ces yeux naïfs, ils avaient traversé l’âme de notre grand poète. C’était une bien excellente dame. Elle ne concevait pas, comme moi, le dogme de l’ Incarnation. Cette petite querelle théologique fit qu’elle me bouda quelque temps. Mais M. Beulé nous ayant réconciliés, aucune difficulté ne vint plus troubler la sécurité de nos rapports et de mon admiration pour son âme distinguée.
J’ai moins pratiqué M. Georges Ohnet : à peine le rencontrai-je une fois, un soir queM. Brunetièrenous avait placés côte à côte à un diner chez M. Buloz. Cet homme, alors dans tout l’éclat de la popularité, désira connaître un pauvre professeur. Il me séduisit tout de suite, car je devinai d’abord qu’il avait la foi.
C’est une bien belle qualité, messieurs. Ce n’est pas en vain que le Sage a proclamé qu’elle soulève les montagnes. Elle communique à l’imagination un ressort nouveau : c’est une force exceptionnelle, c’est une vertu indispensable. On ne saurait être un grand artiste, un grand photographe, un grand épicier, sans la foi.
M. Georges Ohnet est un témoignage éclatant de nette vérité. Un de mes jeunes amis, pour lequel j’ai autant de confiance qu’il professe d’admiration pour
la foule. Il avait bien tort de croire que la médiocrité suffit à créer le succès; trop d’exemples démentiraient celte hypothèse. D’autres éléments, plus importants encore, y collaborent, et parmi eux la foi. M. Georges Ohnel crut à ses héros, à lui-même, à son génie : de là sa puissance. Ses personnages portent le signe de cette sincérité. Un spirituel journaliste lui reprocha d’avoir apporté dans sa recherche des élégances morales l’esthétique de la Belle Jardinière; mais mon collègue du Collège de France, M. Deschanel, ne s’est jamais habillé ailleurs, et personne, je suppose, ne conlesla jamais la recherche heureuse de sa tenue.
En somme, si M. Georges Ohnet ne parut jamais avoir une conception bien nette de l’Univers et sembla même ignorer parfois les dures servitudes de la langue, il montra dans son intimité des qualités morales bien autrement précieuses que sont tous les talents : il fut bon. Le souci du style signale toujours une âme égoïste; elle indique une préoccupation de coquetterie, dont le principe, admirable certes chez les femmes, semble être une diminution des énergies viriles. Il n’est pas une de ces futilités qui vaille le royaume des cieux.
Notre malheureux confrère, qui l’avait bien compris, y tient en ce moment la palme qu’il a si justement gagnée.