MONTBEL
Le ministre secrétaire d'état des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique,
. Comte de Guernon-Ranville.
Le ministre secrétaire d'état des travaux publics, ■
Baron Capelle.
CHAULES, PAR LA GRACE DE DlElï , ROI DE FRANCE ET DE
Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut.
Vu l'article 50 de la Charte constitutionnelle,
Étant informé des manœuvres qui ont été pratiquées sur plusieurs points de notre royaume pour tromper et égarer les électeurs pendant les dernières opérations des collèges électoraux,
Notre conseil entendu,
Nous avons ordonné et ordonnons :
Article premier. La chambre des députés des départemens est dissoute.
Art. 2. Notre ministre secrétaire d'état de. l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
Donné à Saint-Cloud, le 25e jour du mois de juillet de l'an de grâce mil huit cent trente,' et de notre règne le sixième.
CHARLES
Par le roi :
Le minisire secrétaire d'état de l'intérieur, Cle DE PeïRO.VNET.
CH\RLES, PAR LA GRACE DE DlEU, ROI DE FRANCE ET DE
Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut.
Ayant résolu de prévenir le retour des manœuvres qui ont exercé une influence pernicieuse sur les dernière? opérations des collèges électoraux;
Voulant en conséquence réformer, selon les principes de la Charte constitutionnelle, les règles d'élection dont l'expérience a fait sentir l'inconvénient,
Nous avons reconnu la nécessité d'user du droit qui nous appartient de pourvoir, par des actes émanés de nous, à la sûreté de l'état et à la répression de toute entreprise attentative à la dignité de notre couronne.
Aces causes,
Notre conseil entendu,
Nous avons ordonné et ordonnons :
Article premier. Conformément aux articles 15, 36 et 30 de la Charte constitutionnelle, la chambre des députés ne se composera que de députés de département.
Art. 2. Le cens électoral et le sens d'éligibilité se composeront exclusivement des sommes pour lesquelles . électeur et l'éligible seront inscrits personnellement, en qualité de propriétaire ou d'usufruitier, au rôle de l'imposition foncière et de l'imposition personnelle et mobilière.
Art. 3. Chaque département aura le nombre de députés
qui lui est attribué par l'article 36 de la Charte constitutionnelle.
Art. 4. Les députés seront élus et la chambre sera renouvelée dans la forme et pour le temps fixé par l'article 37 de la Charte constitutionnelle.
Art. 5. Les collèges électoraux se diviseront en collèges d'arrondissement et collèges de département.
Sont toutefois exceptés les collèges électoraux des départemens auxquels il n'est attribué qu'un seul député.
Art. G. Les collèges électoraux d'arrondissement se composeront de tous les électeurs dont le domicile politique sera établi dans l'arrondissement.
Les collèges électoraux de département se composeront du quart le plus imposé des électeurs du département.
Art. 7. La circonscription actuelle des collèges électoraux d'arrondissement est maintenue.
Art. 8. Chaque collège électoral d'arrondissement élira un nombre de candidats égal au nombre des députés de département.
Art. 9. Le collège d'arrondissement se divisera en autant de sections qu'il devra nommer de candidats.
Cette division s'opérera proportionnellement au nombre des sections et au nombre total des électeurs du collège, en ayant égard autant qu'il sera possible aux convenances des localités et du voisinage.
Art. 10. Les sections du collège électoral d'arrondissement pourront être assemblées dans des lieux différens.
Art. 11. Chaque section du collège électoral d'arrondissement élira un candidat et procédera séparément.
Art. 12. Les présidens des sections du collège électoral d'arrondissement seront nommés par les préfets, parmi les électeurs de l'arrondissement.
Art. 13. Le collège de département élira les députés.
La moitié des députés du département devra être choisie dans la liste générale des candidats proposés par les collèges d'arrondissement.
Néanmoins si le nombre des députés du département est impair, le partage se fera sans réduction du droit réservé au collège du département.
Art. 1/j. Dans le cas où, par l'effet d'omissions, de nominations nulles ou de doubles nominations, la liste de candidats proposés par les collèges d'arrondissement serait incomplète, si cette liste est réduite au-dessous de la moitié du nombre exigé, le collège de département pourra élire un député de plus hors de la liste; si la liste est réduite au-dessous du quart, le collège de département pourra élire hors de la liste la totalité des députés du département.
Art. 15. Les préfets, les sous-préfets et les officiers généraux commandant les divisions militaires et les départemens ne pourront être élus dans les départemens où ils exercent leurs fonctions.
Art. 16. La liste des électeurs sera arrêtée par les préfets en conseil de préfecture. Elle sera affichée cinq jours avant la réunion des collèges.
Art. 17. Les réclamations sur la faculté de voter aux
quelles il n'aura pas été fait droit par les préfets seront jugées par la chambre des députés en même temps qu'elle statuera sur la validité des opérations des collèges.
Art. 18. Dans les collèges électoraux du département les deux électeurs les plus âgés et les deux électeurs le plus imposés rempliront les fonctions de scrutateurs.
La même disposition sera observée dans les sections de collège d'arrondissement, composées de plus de cinquante électeurs.
Dans les autres sections de collège, les fonctions de scrutateur sont remplies par le plus âgé et par le plus imposé des électeurs.
Le secréiaire sera nommé dans le collège des sections de collège par le président et les scrutateurs.
Art. 19. Nul ne sera admis dans le collège ou section de collège s'il n'est inscrit sur la liste des électeurs qui en doivent faire partie. Cette liste sera remise au président, et restera affichée dans le lieu des séances du collège pendant la durée de ses opérations.
Art. 20. Toute discussion et toute délibération quelconques seront interdites dans le sein des collèges électoraux.
$5$. 21. La police du collège appartient au président. Aucune force armée ne pourra, sans sa demande, être placée auprès du lieu des séances. Les commandans militaires seront tenus d'obtempérer à ses réquisitions.
Art. 22. Les nominations seront faites dans les col-
léges et sections de collège à la majorité absolue des votes exprimés :
Néanmoins, si les nominations ne sont pas terminées après deux tours de scrutin, le bureau arrêtera la liste des personnes qui auront obtenu le plus de suffrages au deuxième tour. Elle contiendra un nombre de noms double de celui des nominations qui resteront à faire. Au troisième tour, les suffrages ne pourront être donnés qu'aux personnes inscrites sur cette liste, et la nomination sera faite à la majorité relative.
Art. 23. Les électeurs voteront par bulletin de liste. Chaque bulletin contiendra autant de noms qu'il y aura de nominations à faire.
Art. 1k. Les électeurs écriront leur vote sur le bureau, ou l'y feront écrire par un des scrutateurs.
Art. 25. Le nom, la qualification et le domicile de chaque électeur qui déposera son bulletin, seront inscrits par le secrétaire sur une liste destinée à constater le nombre des votans.
Art. 26. Chaque scrutin restera ouvert pendant six heures et sera dépouillé séance tenante.
Art. 27. Il sera dressé un procès-verbal pour chaque séance. Ce procès-verbal sera signé par tous les membres du bureau.
Art. 28. Conformément à l'article hà de la Charte constitutionnelle, aucun amendement ne pourra être fait à une loi, dans la chambre, s'il n'a été proposé ou consenti par nous, et s'il n'a été renvoyé et discuté dans les bureaux.
Art. 29. Toutes dispositions contraires à la présente ordonnance resteront sans effet.
Art. 30. Nos ministres secrétaires d'état sont chargés de l'exécution de la présente ordonnance.
Donné à Saint-Cloud, le 25e jour du mois de juillet de l'an de grâce mil huit cent trente, et de notre règne le sixième.
CHARLES
Par le roi :
Le président du conseil des ministres.
Prince de Poligxac.
Le garde des sceaux de France, ministre de la justice,
Chantelauze.
Le ministre secrétaire d'état de la marine et des colonies,
Baron d' Haussez.
Le ministre secrétaire d'état de l'intérieur,
Comte de Peyrox.net.
Le ministre secrétaire d'état des finances.
MONTBGL.
Le ministre secrétaire d'état des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique,
Comte de Guernon-Ranville.
Le ministre secrétaire d'état des travaux publics,
Baron Capelle.
charles, par la grace de dleu, roi de france et de Navarre ,
A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
Vu l'ordonnance royale en date de ce jour, relative à l'organisation des collèges électoraux ;
Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'état au département de l'intérieur,
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Article premier. Les collèges électoraux se réuniront, savoir, les collèges électoraux d'arrondissement, le 6 septembre prochain, et les collèges électoraux de département le 18 du même mois.
Art. 2. La chambre des pairs et la chambre des députés des départemens sont convoquées pour le 28 du mois de septembre prochain.
Art. 3. Notre ministre secrétaire d'état de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
Donné à Saint-Cloud, le 25e jour du mois de juillet mil huit cent trente, et de notre règne le sixième.
CHARLES
Par le roi :
Le ministre secrétaire d'état de l'intérieur,
Comte de Peyronnet.
(Voir page 75.)
Le comte de Semallé (Jean-René-Pierre), né à Mamers (Sarthe), le k février 1772, mort à Versailles le 30 janvier 1863, d'une ancienne famille du duché d'Alençon, dont une branche était établie aux environs de Mamers, dans le Maine, sortit du collège des oratoriens de Vendôme pour entrer aux pages de la grande écurie du roi. A l'âge de vingt ans, il suivit le mouvement qui faisait émigrer une grande partie de la noblesse française; mais, comme il avait quitté fort jeune la maison paternelle où il revenait très rarement, comme ses parens n'émigrèrent pas et comme on le connaissait peu au pays natal, il ne fut pas porté sur les listes d'émigrés. D'autre part, exempt de la réquisition, comme natif d'un des départemens de l'Ouest, il ne fut point inquiété, rentra, sortit de France, et fut, de près ou de loin, mêlé à une grande partie des tentatives faites en faveur de la royauté sous le consulat et l'empire. Marié, le 23 mai 1810,
à une orpheline1 qui possédait des propriétés considérables dans la Champagne, il profita de cette circonstance, ainsi que du mariage de la sœur de sa femme en Bourgogne, pour se rendre dans l'est de la France, alors envahi, au printemps de 181/j , dans l'espoir d'y trouver le comte d'Artois.
11 le trouva en effet à Vesoul, et le lieutenant-général du royaume lui donna, pour le service de sa cause, des instructions écrites de sa main et signées. Si laconiques que fussent ces pouvoirs, le porteur, rentrant à Paris au moment de l'écroulement de l'empire, se trouva, plus encore par le fait de la débandade générale que par les termes même des instructions, investi d'une autorité qu'il eût pu rendre presque dictatoriale, s'il eût été préparé à ces événemens extraordinaires, et si l'on eût trouvé dans l'histoire des révolutions subites qui ont succédé des exemples qu'on n'avait point alors. Quand fut improvisé le fameux gouvernement provisoire, M. de Semallé ne voulut point abdiquer et fit de la contre-politique, ce qui lui valut des haines implacables.
C'est à lui que fut due l'adoption, à contre-cœur, du drapeau blanc; ses émissaires obtinrent du maréchal Jourdan sa proclamation historique, qui fit prendre l'an-
1. Claudine-Marie-Zoé de Thomassin de Biémoille, fille du comte Alexandre de ThomassiD, grand bailli d'épée de Saint-Dizior, et d'Alexandrine-Claudine-Félicité de Mandat, née le 25 juillet 1789. Ses père et mère montèrent ensemble sur l'échafaud de la place Louis, le 23 floréal an II (12 mai 1794).
tienne couleur à la division militaire de Rouen. Dès lors, le gouvernement provisoire, dépassé sur cette question, devenue si grosse plus d'un demi-siècle après, dut s'abstenir de nouvelles luttes contre l'ancien drapeau, et le pavillon blanc fut arboré aux Tuileries, peu d'heures avant l'entrée du frère du roi.
Au 20 mars 1815, M. de Semallé dut quitter précipitamment Paris pour éviter la mort. 11 fut nommé commissaire du roi à Bruxelles pendant les cent-jours, et rentra après la défaite de Napoléon. Mais il était du nombre des « hommes du comte d'Artois, » et l'histoire a dit que Louis XVIII craignait, dans l'intérêt de sa popularité, de trop accorder à ces amis de son frère.
A l'avènement de Charles X, celui-ci dut subir des obligations de haute politique, au point que beaucoup de ses anciens amis lui reprochèrent ce qu'ils appelaient, à tort ou à raison, une ingratitude. Loin de se mêler à ces récriminations, M. de Semallé tint bon envers et contre tous, et au moment du danger, lorsque personne ne songeait plus à lui, hors le roi pourtant, il vint se mettre à la disposition du souverain qui le plaça sous les ordres du duc de Raguse.
M. de Semallé reçut de l'état-major l'ordre d'aller à Évreux pour chercher les régimens de la garde, et nous savons comment il trouva encore moyen de parvenir jusqu'au roi, qui lui rendit alors la plus grande justice qui fût en son pouvoir, en le chargeant du sort de son ministre.
Depuis la révolution de 1830, M. de Semallé, quoique
s'occupant toujours de ce qui avait fait l'objet de son activité dans sa jeunesse, ne joua plus aucun rôle dans la politique, mais fit plusieurs voyages auprès du roi et des princes.
Il est peu d'hommes dont le rôle historique ait été à la fois plus important et plus calomnié. C'est ainsi qu'on est allé jusqu'à l'associer aux infamies révélées par le procès Maubreuil. La vérité, c'est que M. de Semallé a puisé dans son amour pour la monarchie et son attachement à Charles X l'audace et le courage, quelquefois imprudent, avec lesquels il servit la cause royale, et qu'au jour du danger, on le vit apparaître oublieux de l'ingratitude que les nécessités politiques avaient imposée à Charles X.
(Voir page 80.)
Au sujet de la fuite de MM. de Montbel et Capelle, nous devons au détenteur des archives du château de Bâville la communication d'un récit du temps qui nous a paru bon à reproduire. Nous avons cru devoir laisser à cet épisode sa forme et sa saveur.
Bâville, on août 1830.
Pendant la possession de M. de Saulty, il s'est passé, au château de Bâville, un fait historique très intéressant, dont nous devons rendre compte.
Le 2 ou le 3 août 1830, dans les journées, par conséquent, de la révolution de juillet, deux messieurs se sont présentés au bureau de la régie de Bâville, demandant à parler à M. ou à Mme de Saulty.
Le régisseur, M. Bailly, s'il avait tenu compte des troubles de Paris et des inquiétudes qui régnaient dans les campagnes, aurait pu trouver la demande quelque
peu indiscrète; mais il se trouvait en présence de deux personnes si parfaitement polies, si convenables dans leur langage, si distinguées dans leurs manières, qu'il n'éprouva aucune hésitation.
« Messieurs, leur a-t-il dit, veuillez me suivre et je vais vous conduire près de Mme de Saulty, la seule présente au château en ce moment. »
Et, en effet, il fit passer les deux visiteurs du bureau de la régie par l'intérieur du château jusqu'au salon où se tenait Mme de Saulty avec sa dame de compagnie.
Sitôt que Mmc de Saulty eut aperçu et reconnu les deux visiteurs, elle jeta un cri de surprise et sortit du salon par le billard en invitant M. Bailly à venir lui parler.
Celui-ci se rendit au plus vite à l'appel qui lui était fait, et, dans le petit salon, Mme de Saulty lui apprit que les deux visiteurs qu'il avait amenés étaient MM. Capelle et Montbel, les ministres de Charles X, qui avaient signé les fameuses ordonnances, et contre lesquels l'opinion publique se montrait si vivement irritée, et lui dit qu'il n'était pas possible de les recevoir à Bàville, parce que si leur présence y était signalée ou seulement soupçonnée par des indiscrétions ou quelques bavardages, il pourrait arriver que le château fût assiégé, bouleversé, pillé, détruit même, pour trouver les ministres coupables et les punir, et qu'en conséquence, il fallait les faire repartir immédiatement.
M. Bailly était un ancien soldat de marine jeune encore ; il avait monté les vaisseaux corsaires chargés
par Napoléon Ier de faire la chasse, de poursuivre et de détruire les bâtimens de commerce anglais, surtout ceux qui se livraient à la contrebande pour faire entrer en France des marchandises prohibées, ce que l'on appelait des denrées coloniales, et il s'était acquitté de ses devoirs avec courage et une bravoure touchant de près à la témérité : c'était donc un brave, et Mole de Saulty a eu raison de lui dire qu'elle comptait sur lui pour la sortir d'embarras, dans la circonstance délicate où elle se trouvait.
D'un autre côté, M. Bailly appartenait à la secte des libres penseurs, et, quoique très susceptible sur les questions de bravoure et d'honneur, comme ses coreligionnaires, il était sceptique, et, comme eux encore, il prêtait volontiers sa croyance à des rêveries, des superstitions, des préjugés populaires, notamment aux diseurs de bonne aventure, et dans la situation où nous le trouvons, il se rappela que Mlle Lenormand , célèbre tireuse de cartes bien connue, qu'il avait maintes fois consultée, lui avait prédit, entre autres choses, qu'un jour il serait appelé à sauver la vie de deux personnages considérables. Selon sa manière de voir, ces deux personnages étaient probablement ceux qui se trouvaient alors entre ses mains, de telle sorte qu'il comprit la nécessité de concilier la double mission dont il fut investi : celle de Mme de Saulty d'une part, et celle que sa destinée lui confiait d'autre part.
Son plan de campagne arrêté dans son esprit, il retourna au salon près de ses visiteurs et il leur dit :
«Messieurs, vous ne pouvez rester ici; mais soyez tranquilles, je vais vous conduire dans ma maison où vous serez en parfaite sûreté, je vous en donne ma parole d'honneur. »
Les deux personnages donnèrent l'un et l'autre leur assentiment au projet proposé et suivirent M. Bailly, qui leur fit traverser silencieusement le parc et les conduisit à Saint-Ghéron , dans sa maison qu'habitait son vieux père iofirme en compagnie d'une ancienne gouvernante, fidèle et dévouée.
Arrivés là, vers les quatre à cinq heures après midi, M. Bailly installa ses hôtes dans son salon, et, prévoyant que leur dernier repas pouvait bien dater d'assez loin, il leur proposa de dîner ou au moins de manger un morceau , « car, dit-il, pour n'éveiller aucun soupçon je vais être obligé , en envoyant chez le boucher, de restreindre ma demande à ce que je pratique assez souvent lorsque je viens voir mon père, un gigot de mouton que nous partageons et qui, avec vous, messieurs, pourra vous aider à attendre mieux. »
Les ordres nécessaires ayant été discrètement donnés, la gouvernante se procura le gigot ordinaire, le ût cuire et le servit sur une table dressée dans le salon , et à laquelle prirent part les deux étrangers et M. Bailly fils seulement.
Celui-ci ût les honneurs de sa table, découpa le gigot, servit ses convives, et mangea et but avec eux.
Le repas fut d'abord assez silencieux , quelques paroles bienveillantes s'échangèrent de part et d'autre et
ce fut tout. Les sujets de conversation ne manquaient pas pourtant, car les événemens du jour préoccupaient siogulièrementles esprits; mais aucun des convives n'en parla, n'y fit même allusion ; les étrangers, sachant qu'ils éiaient connus, n'en ont voulu rien dire ni rien demander pour ne pas s'exposer à des questions sur lesquelles il leur parut utile de garder le silence, et M. Bailly s'est montré discret pour ne pas aggraver la situation pénible, anxieuse, où se trouvaient ses convives.
Cependant, le repas se continuait, et M. Bailly, qui s'est rappelé avoir dans sa cave de très bon vin, crut l'occasion favorable d'en servir sur sa table. Il alla donc en chercher, en servit et provoqua ses convives à en boire avec lui; mais tandis que ceux-ci, voulant garder tout leur sang-froid et se tenir dans la plus grande réserve, ne consentirent qu'à y goûter, leur hôte s'en versait et buvait sec en savourant et faisant l'éloge de son vin, de son vin de Bordeaux d'un cru renommé, qui était déjà vieux et des plus agréables au goût.
M. Bailly fut longtemps très discret et très convenable vis-à-vis de ses deux convives ; mais il avait l'esprit très agité au sujet de l'insurrection de Paris. Tant qu'il fut maître de lui, aucune parole ne sortit de sa bouche sans avoir été parfaitement réfléchie ; mais lorsque lo vin qu'il but l'eut excité, enhardi, il ne put se contenir davantage, mit la conversation sur le sujet qui le préoccupait le plus et fit à ses convives de vifs reproches.
«Gomment, messieurs , leur dit-il, vous avez signé les funestes ordonnances, prescrit les mesures néces-
saires pour en assurer l'exécution ; vos actes ont provoqué une insurrection, et vous n'êtes pas restés à votre poste pour les soutenir et les défendre? Une bataille sanglante s'est livrée entre vos adversaires et vos partisans ; ceux-ci se font tuer pour protéger votre cause, celle que vous croyez la bonne, et au lieu de combattre avec eux et de mourir sur la brèche, s'il le fallait, en la défendant, vous la désertez, vous vous tenez à l'écart, vous vous cachez! En vérité, votre conduite est incompréhensible et des plus coupables. »
Les deux ministres furent sans doute très émus, très agités à la suite d'une pareille algarade. S'ils avaient connu M. Bailly, l'homme incrédule et sans conviction, ils se seraient expliqués en engageant avec lui une conversation dans laquelle ils seraient parvenus facilement sans doute à se disculper; mais leur hôte paraissait convaincu, il parlait haut, et s'ils essayaient de justifier le parti auquel ils s'étaient arrêtés, peut-être s'exposeraient-ils à des récriminations encore plus violentes, qui pouvait savoir? peut-être, à des actes violant l'hospitalité qui leur avait été promise.
Ils se résignèrent donc et déclarèrent qu'ils désiraient beaucoup rentrer à Paris, prendre part active à la lutte qui s'y livrait, mais que les moyens de s'y rendre leur avaient fait défaut jusque-là.
« S'il en est ainsi, dit M. Bailly, je me charge de vous y conduire moi-même, non pas demain, mais ce soir et à l'instant même, si vous le voulez bien. »
Les deux ministres se levèrent en signe d'assentiment,
en. déclarant qu'ils étaient prêts à partir et ne désiraient rien de mieux.
M. Bailly leur en témoigna sa satisfaction.
« Je vais vous conduire à Paris, leur dit-il, et je vous placerai au milieu des vôtres, et il se pourra que je prenne part à la bataille engagée dans un autre camp, sous un autre drapeau que le vôtre, mais jusque-là, soyez assurés qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux. »
Il les reconduisit ensuite à Bâville dans son bureau, donna l'ordre à Pierre Bua, dit Cadet, le palefrenier, d'atteler un cheval à son cabriolet pour être prêt à partir; puis, il se rendit près de Mme de Saulty pour lui annoncer qu'il allait lui-même reconduire les deux visiteurs.
Mme de Saulty s'y opposa.
« Il faut absolument, monsieur Bailly, que vous restiez avec moi pour me protéger au besoin, vous le devez et je l'exige ; à l'égard des visiteurs , faites-les conduire à Paris si bon vous semble, par Cadet ou par tout autre, j'y consens, mais par vous, cela n'est pas possible. »
M. Bailly comprit la réclamation qui lui était adressée, promit de s'y conformer et chargea Cadet de conduire à Paris les deux personnes qu'il avait dans son bureau et qu'il fit monter en voiture, ainsi que le cocher qu'il installa, en lui prescrivant formellement d'avoir à se conformer très exactement à tous les désirs que ces messieurs exprimeraient.
Cadet partit donc, suivit la route de Paris, passa à Bruyère-le-Châtel, rejoignit à la Folie la route d'Orléans
à Paris, qu'il suivit jusqu'à la descente de Linas; là, les deux voyageurs demandèrent à descendre, afin, direntils, de parcourir à pied les deux côtes et vous nous attendrez sur le haut de la montagne, au-dessus de Montlhéry. Cadet obéit, fit mettre pied à terre à ses deux voyageurs et partit pour aller les attendre au point qui lui avait été indiqué.
A ce moment, il était entre minuit et une heure du matin.
Arrivé sur le sommet de la côte de Montlhéry, Cadet attendit ses voyageurs ; il eut la patience de prolonger son attente jusqu'à plus de six heures du matin, heure à laquelle ne voyant rien venir, il se décida à rentrer à Bâville, où il rendit compte de ce qui s'était passé.
11 y a tout lieu de croire que les deux ministres se sont rendus chez le duc de Maillé, au château de l'Ornoy, d'où ils se sont dirigés vers la frontière de l'est pour se soustraire aux poursuites dont ils étaient l'objet, et en résumé, ce sont les deux des trois ministres de Charles X qui soient parvenus à se sauver.
(Voir page 158.)
Le roi Louis-Philippe espéra jusqu'au mois de février 1831 réunir dans le même cabinet M. Lafîitte et M. Casimir Perier. Les lettres qu'il adressait à ce dernier, au moment de la formation du ministère du 3 novembre 1830, sont une preuve de cet espoir qui tint pendant trois mois contre l'évidence même. C'est à ce titre que nous les reproduisons ainsi que celles de M. Mole. Les unes et les autres sont publiées pour la première fois.