‹ Les grands EsquimauxChapitre 11 sur 33 · M OR · texte numérisé non relu

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le fait. Le simple aspect de quelques Esquimaux, une heure passée en leur compagnie, une journée écoulée sous leur toit m'instruisaient plus que toutes le? lectures passées et à venir.

Ah! c'est que expérience passe science en toutes choses, mais surtout à propos des peuples sauvages. La science puisée dans les livres est souvent erronée, spéculative, fondée sur de simples imaginations. L'expérience donne la raison des faits, redresse les écarts de l'esprit et n'admet pas d'hypothèses.

Telles étaient les réflexions que je me faisais en rampant dans le boyau étroit et bas qui conduisait à la hutte de Noutloumalloh'Innonarana, pendant que j'avais à préserver mes mains et mes genoux des immondices accumulées dans cette antichambre primitive.

La hutte ou iglou du chef se trouvait adossée d'un côté à un défaut de la côte, et protégée, de l'autre, par le couloir en question, lequel ressemblait à ces monuments mégalithiques appelés allées des fées; avec cette seule différence que de grands glaçons plats et équarris y remplaçaient les dalles de pierre. Cette allée regardait la mer et était semi- circulaire, présentant sa convexité à l'aire du vent le plus fort et le plus rigoureux : celui de l'est.

Sans un large glaçon parfaitement translucide, encastré au sommet de \iglou qu'il éclairait comme un ciel ouvert, cette hutte aurait ressemblé à une meule de foin enfouie sous la neige. Ce ciel ouvert est la seule issue par laquelle la lumière puisse pénétrer dans ces yourtes arctiques; mais elle y entre joyeusement, abondamment, de haut en bas et en tous sens, sans laisser un recoin qui ne soit éclairé, à l'exception peut-être des alcôves qui divisent la maison.

Au commencement du printemps, c'est-à-dire à l'époque où nous nous trouvons, les Esquimaux sont dans l'habitude

de démolir la partie supérieure du kranitat ou allée des fées qui précède Yiglou, et de la remplacer par une tente conique. Cet expédient leur permet d'allumer du feu à la porte de leur demeure, d*y faire la cuisine, d'y tenir leurs chiens plus chaudement.

Il y avait donc une itsarh ou tente par-dessus le kranitat A'Innonarana. Dans cette tente je vis un jeune garçon, entièrement vêtu de phoque, et qui, armé d'une cuiller à pot en bois, surveillait Tébullition d'une chaudière de fer de fabrique russe.

Si j'avais été tant soit peu physionomiste, j'aurais pu reconnaître celui qui me parut être un nouveau personnage ajouté aux trois femmes que j'avais déjà vues.

(l'était un jeune garçon de quatorze à quinze ans, à la face plate, un peu blême, à l'œil inerte, à la physionomie vide d'idées et d'imagination. Un petit capuchon presque carré l'encadrait étroitement.

Il me fit l'effet d'un grand chat botté. Il en avait même les oreilles. La queue seule faisait défaut. Et, comme le poil de son vêtement à la samoïède était tourné en dedans, on l'aurait pris pour un chat écorché.

A mon entrée peu glorietise dans son appartement, le jeune cuisinier se leva, me sourit agréablement et me tira un pied de langue, à la mode thibétaine ; salut que je lui rendis de la même façon. Il me fît encore d'autres minauderies auxquelles je ne compris rien, et d'un geste me montra la continuation du couloir.

Puis il reprit son poste de surveillance auprès de la chaudière fumante.

Au fond du kranitat, je me trouvai nez à nez avec une muraille. Levant alors la tête, j'aperçus au-dessus de moi une peau grasse de marsouin que je soulevai de mon occiput, et aussitôt la partie supérieure de mon personnage émergea en pleine lumière dans l'intérieur de Yiglou, par

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une trappe en plan incliné qui y remplissait les fonctions de porte.

Je crus pénétrer dans un colombier, ou dans la lanterne d*un édifice très-élevé, tant cette lumière de ciel ouvert me surprit au sortir des ténèbres de Tallée quasi souterraine.

Mais quelles émanations, grand Dieu ! Je crus que j'allais être renversé dans le couloir. Combien je me sentis malheureux d'être condamné à passer j<^ ne sais combien de temps dans une pareille sentine, à respirer les miasmes les plus fétides !

Que faire? Je me trouvais en présence de mes hôtes. Le chef, enfoui dans une robe de renne, souple et moelleuse, occupait déjà Tun des angles du lit; lyoumatounak élait étendu sur le dos dans Tautre; tandis que leurs deux épouses, nues jusqu'à la ceinture, étaient assises entre eux, m'invitant par les plus gracieux sourires à pénétrer dans leur sanctuaire conjugal.

Il n'y avait pas à hésiter. Je rengainai mon dégoût, contins mon cœur prêt à monter dans ma bouche, et, illuminant ma physionomie de l'admiration la plus enthousiaste, je me frappai la cuisse droite en m'écriant : a Kratsia ! Kralé! » comme je l'avais vu faire à ces dames. — « Plaude super fémur tuum potentissime » , disait le Prophète, et j'applaudis cette fois modojudaico sur ma cuisse puissante.

Jamais je n'avais été plus hypocrite de ma vie; mais la politesse a des rigueurs. Ici je fus plus que poli, je fus courtisan. Les rôles étaient changés.

En dépit de leur embonpoint de sultanes, ces deux femmes se nommaient toutes deux Aoularéna, c'est-à-dire la Petite-Aiguille. Elles s'écartèrent pour me faire passer entre elles, tout en me tirant poliment la langue en signe de salutation. Je dois convenir qu'il n'y avait rien, dans les manières de ces femmes, qui ressemblât à la grossièreté peaurouge. On aurait dit des dames chinoises ou japonaises.

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Avec toute la gravité possible, je leur exhibai donc ma langue en les gratifiant du plus courtois des salam.

Mais tout à coup deux cris d'effroi retentissent, et ces femmes me repoussent en riant. Grands dieux! En m^inclinant, ne venais -je pas de saupoudrer de neige leur belle basane couleur de chair! Hélas! j'avais oublié de m'épousseter avant d'entrer, malgré les exemples prolongés que m'avaient donnés mes hôtes.

Sans m'en douter, je venais de commettre une incongruité impardonnable, un véritable acte de sauvagerie. u Ah ! ces Krablounet qui se croient si polis, comme c'est grossier! » durent murmurer ou penser ces braves gens.

Les deux dames saisirent charitablement un lambeau de peau et m'époussetèrent elles-mêmes; puis elles m'attirèrent entre elles sur le lit-divan, où elles se rassirent en . riant aux éclats comme de grandes enfants.

Les peuples sauvages sont très-jovials. Il n'en est point de plus gais lorsqu'ils sont avec quelqu'un qu'ils aiment et dont ils se sentent aimés.

Les deux maris boudèrent cependant, et il y avait de quoi; on serait jaloux à moins. Pourtant, ils demeurèrent convenables et silencieux. N'étais-je pas leur hôte?

Quant à Sidajen, les deux femmes l'engagèrent aussi à entrer et à s'asseoir, mais sans lui faire fête. Le pauvre diable, d'ailleurs, était loin d'être à son aise. Je voyais bien que mon assurance seule lui donnait du courage. Il surveillait tout, de sa paupière pesante et oblique, sans faire aucune remarque. 11 n'était pas chez lui, le pauvre garçon; il savait n'y être pas aimé. 11 se renfermait donc dans ce prétendu stoïcisme que les romanciers ont prêté aux Peaux-Rouges, et qui n'est que l'expression de la méfiance ou de l'indifférence pour des étrangers qu'ils méprisent ou redoutent.

Autant les deux Petites-Aiguilles se montraient aima-

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bles et avenantes, autant leurs maris étaient bourrus et refrognés.

— Ma maison est petite, trop petite pour tant de monde ! observa de nouveau le chef, en regardant autour de lui d'un air ennuyé. Le chef blanc ne pourrait-il aller loger ailleurs?

— Où veux-tu que j'aille, grand-homme? lui dis-je d'un air étonné. Ne t'es-tu pas chargé de ma personne et de celle de mon domestique que voici? N'est-ce pas à toi que Mitchi Paloum (M. Mac Farlane) a fait présent de cinq belles peaux de carcajou en payement de l'hospitalité que tu me donnes et du peu de nourriture que nous consommerons chez toi?

M. Mac Farlane avait eu la délicatesse de ne point me parler de cet acte de générosité; mais Alphonse, qui en avait été témoin, m'en avait instruit. Surpris de se voir percé et découvert, mis en demeure de s'exécuter en honnête homme ou de passer aux yeux des siens et des Blancs pour un félon et un fourbe sans hospitalité, Innonarana, le bandit, grimaça un sourire en montrant un embarras manifeste.

11 ne me croyait pas instruit du fait.

H passa ses doigts dans les poils roides et rares de sa barbe tartare, pour se donner une contenance ; puis il me dit d'un ton tout à fait radouci :

— Katoun, ma maison est bien petite, à la vérité; c'est une toute petite maison , iglauarahuk , n'ayant qu'une seule alcôve; toutefois tu es chez toi, ici. Quitte ton vêtement, mets-toi à l'aise, et montre que ton cœur est blanc comme tes paroles sont bonnes. »

Je ne lui montrai pas mon cœur blanc, il ne faisait pas assez chaud pour cela dans Yiglouarahuk ; mais je quittai mon pardessus, mon casque et mes mitaines, et je demeurai en frac noir et en pantalon de même couleur, semblable à un catafalque ambulant.

A cette vue, les deux dames firent un brusque mouvement d'effroi. Elles se pressèrent contre leurs maris respectifs et plissèrent le nez comme des chattes en colère, en se regardant Tune Tautre; — un signe de méfiance.

— u Dieux ! quelles intentions peut avoir un homme tout de noir habillé? » Voilà ce que je lisais sur leur physionomie ahurie. On aurait dit qu'elles venaient d'être témoins d'une apparition tartaresque.

Je commençai alors à tout comprendre. Ces deux dames m'avaient pris pour le commandant du fort luimême, auquel, par le fait, je ressemblais alors un peu, et c'est cette erreur qui avait dicté l'assaut de galanteries par lequel j'avais été accueilli.

Et maintenant que mon visage boursouflé par le froid, que ma barbe dépouillée de glaçons, et mon costume funèbre leur apprenaient que j'étais un étranger, un inconnu, un Priant, elles s'éloignaient de moi avec terreur ou timidité, cherchant un refuge près de leurs protecteurs naturels.

— Qui est-ce donc? murmurèrent-elles.

— Mitchi Pitchitork, Tchikraynark iyayé. M. Petitot, le fils du soleil.

Deux pieds de langue me furent de nouveau tirés, et deux paires d'yeux s'ouvrirent démesurément pour mieux me reluquer. Tableau !

— Mitchi Piichitork? répétaient-elles; le fils du soleil?

— Hi! oui! répondit le chef, glorieux et triomphant de la frayeur et de la déconvenue de sa moitié.

Ce fut alors au tour des deux maris d'exulter, en se raillant de leurs compagnes.

Je voulus faire disparaître la fâcheuse impression que la découverte de mon origine solaire venait de produire sur ces pauvres et douces petites dames. J'ouvris donele coffret qui contenait tout le bagage que j'avais apporté, et

j'en tirai d43S aiguilles à coudre, objets eitrémemeut prisés par les femmes esquimaudes, aux yeux desquelles ils ont la plus grande valeur, dans l'impossibilité où sont leurs maris de fabriquer des instruments aussi ténus.

Je donnai à chacune d'elles deux aiguilles rondes et une grosse aiguille carrée, servant à coudre les peaux. Des exclamations de joie s^échappèrent de leur bouche. En même temps, madame Aoularéna N** 1, hélant le chat écorché qui cendrillonnait toujours dans l'allée noire, lui cria :

— Illamma, viens donc voir ; des aiguilles !

A ces mots, le jeune garçon que l'on appelait Illamma bondit dans la hutte, joyeux, empressé et me tendant les mains. Puis voyant, à son tour, mon costume de drap noir encadré d'un col blanc, Thabit le plus lugubre que rimagination humaine ait pu inventer, son visage s'immobilisa , ses regards s'hynoptisèrent , et son bras retomba à son côté, inerte.

Il eut à peine le temps de déposer sur le lit-divan, qui devait aussi nous servir de table, une grande sébile de bois pleine de viande et de langues de renne bouillies.

— Hlamma! répéta la mère, en lui tendant son petit trésor. Vois donc!

L'enfant, un peu rassuré, tendit de nouveau la main. Je me mis à rire de sa frayeur et de sa demande.

— Donne-t-on aussi des aiguilles aux garçons? fis-je en langue peau de lièvre, en m'adressant au général Bottom.

— Que dit le chef? demanda Innonarana, Sîdajen lui répéta ma question en esquimau.

Alors ils partirent tous d'un violent éclat de rire, qn^ Hlamma partagea lui-même et me fit partager sans que j'en comprisse la raison.

Alphonse me la fournit aussitôt :

— Ce n'est point un garçon, me dit-il. C'est une fille, la fille du chef. Si tu n'étais pas si étranger chez les Esquimaux, tu t'en serais bien aperçu dès notre arrivée.

Ce fut à mon tour de rire de ma méprise, et je ne m'en fis pas défaut.

Cette petite aventure rompit entièrement la glace qu'un je ne sais quoi avait formée entre Noulloumallok et moi. Le grand-homme riait en se tenant le ventre. lUamma reçut sa part d'aiguilles, le souper fut servi, et je le partageai avec mes hôtes en toute gaieté et sécurité. La même historiette revint plusieurs fois sur le tapis, pendant la soirée, à défaut d'autres topiques, soulevant chaque fois l'hilarité de ces gens simples et naïfs.

Soyez bien sûrs qu'ils en rient encore dans leurs veillées; il faut si peu de chose pour rompre l'extrême monotonie de la vie de ces hyperboréens.

Alors seulement je pus m'expliquer les gestes aimables, les tirements de langue et les minauderies quIUamma m'avait faits dès mon entrée dans le kranitat. Cette enfant, elle aussi, m'avait pris pour le facteur du fort Anderson, tellement un froid de 45** décompose le visage d'un homme qui y a été exposé pendant toute une journée!

Ce que je ne savais pas alors, c'est que Aoulloumallok était un autre Cosme de Médicis. En 1870 seulement, les Esquimaux eux-mêmes, qui, tout mauvais qu'ils sont, ne pouvaient plus supporter la dépravation de ce chef, m'apprirent que, dans cette circonstance, j'avais couru le plus grand danger pour ma vie, n'eût été ma méprise vis-à-vis d'Ulamma. Mon erreur, en prouvant à un père incestueux que j'ignorais complètement sa conduite, sauva la dignité de cet homme ombrageux et dissolu, ainsi que ma propre vie.

Mais le général Bottom, bien qu'il se fût aperçu, sans

pouvoir se les expliquer, des soupçons et de la méGance jalouse A'Innonarana, ne se douta jamais de leur motif ni du péril que nous avions couru tous les deux.

Les demeures des Esquimaux sont des édiGces primitifs, construits comme des cages. [FigA, ) Quatre arbres enfoncés en terre, les racines en Tair, à moins qu'ils ne soient four-, chus, reçoivent des poutres transversales qui supportent un plafond composé de rondins alignés. Il en résulte une sorte de table gigantesque dont le milieu est occupé par le glaçon ciel-ouvert.

Des perches, reposant obliquement sur le sol et aboutissant au plateau de cette table, forment les parois de la demeure. Elles sont chevillées par le haut, et consolidées avec de grosses pièces de bois par le bas.

De la mousse, du lichen, de la glaise, de la neige et de Teau congelée complètent TédiGce, en obturant hermétiquement tous les interstices de cette construction primitive. Le froid arctique est à la fois le meilleur des ciments et le plus habile des maçons. Il a le double avantage de fournir les matériaux et la main-d'œuvre. Ne riez pas, lecteur, ceci n*es4 pas une plaisanterie ; c'est de la plus exacte vérité. Nous devons apprendre à admirer les œuvres de Dieu, là où la nature ne permet pas celles (le l'homme. Nous considérons beaucoup trop le monde et toutes choses à un seul point de vue : celui où nous nous trouvons. Notre jugement n'est. bien souvent que trop concret, tandis que d'autres fois il généralise trop. C'est que nous ne voyons que le moellon, la brique que nous occupons sur terre, et, d'après ce petit coin, nous jugeons de tout le reste.

Cela est injuste et irrationnel.

Quant à moi, j'admire autant et plus la simplicité et la commodité de l'humble yourte de l'Esquimau que les superbes constructions des capitales de l'Europe, lesquelles ici seraient d'immenses glacières sans aucune raison d'être.

Chacune des faces de Tappartement forme une alcôve que Ton munit d'un divan ou estrade, — usage chinois, — qui reçoit deux couples ou une famille.

Celle des faces, qui contient Forifice du hranitai, fait seule exception. Elle est disposée en plan incliné dans lequel s'ouvre la trappe recouverte d'un morceau de parchemin qui tient lieu de porte à ces demeures.

Le plan à terre de ces ingénieux édifices affecte donc la forme d'une croix grecque, à laquelle Vallée sombre servirait de nef; c'est une. catacombe en miniature, dont la chambre funéraire recevrait du jour par le haut de la voûte.

A l'extérieur, recouvertes de terre et de neige, elles ressemblent à des monticules naturels.

Ainsi donc, le pauvre Esquimau est meilleur physicien que bien des civilisés. Il sait que l'air chaud est plus subtil et moins dense que l'air froid. C'est pourquoi il élève sa demeure au-dessus du sol et lui donne pour vestibule un couloir qui lui est inférieur. De cette manière, sa maison est une sorte d'alambic dans lequel l'air tiède est forcé de demeurer. C'est peu hygiénique, à la vérité ; mais le froid forme à cela une compensation suffisante pour que les poumons n'en souffrent pas trop.

Ces demeures sont dépourvues de foyer. On n'y voit que des lampes de pierre ollaire ou de kersanton, dont les femmes mariées ont seules l'entretien. Selon l'usage antique, chaque femme a sa lampe. Leur place est au pied de chacun des quatre poteaux qui soutiennent l'édifice. Elles y sont élevées d'un pied sur des pieux enfoncés en terre.

Un plancher de rondins plus ou moins bien allignés tient lieu de parquet à la maison, et chaque lampe est surmontée d'un gril de bois ou panertsivtk, sur lequel on dispose les ustensiles de cuisine, les viandes que l'on

veut faire dégeler, ou les vêtements qui ont besoin d'être chauffés ou séchés.

La température étant maintenant très-claire, le soleil rutilant, et les jours allongeant de plus en plus, les lampes ne servent guère que la nuit. Encore quelques jours, et TEsquimau les éteindra avec bonheur pour les serrer dans son trésor. Désormais il pourra allumer du feu dehors et s'y chauffer à son aise comme tout le monde.

Mais c'est pendant les longues et noires nuits d'un hiver sans soleil ; c'est lorsque le jour se réduit pour lui à deux heures d'un crépuscule sombre et brumeux ; lorsque l'horrible contrée qu'il habite est ensevelie dans les brouillards que cause la puissante évaporation des glaces et des neiges sous la pression du froid, autant que le refroidissement graduel des eaux de la mer et des fleuves, que ces luminaires de granit sont d'une nécessité absolue et d'un prix inestimable.

Combien seraient heureux ces pauvres hères si nous parvenions un jour à illuminer leurs nuits par des appareils à pétrole, ou seulement par des lampes modérateur! Cependant ils y perdraient peut-être au change, du moins les dames. Elles ne pourraient plus se payer la fantaisie de lécher leur tisonnier et d'avaler les émouchures de leur lampe ; consolation et luxe dont j'apprécie hautement la valeur.

En comparaison de tout ce que j'avais déjà vu et expérimenté en fait de demeures sauvages : loges pointues ou tentes coniques, yourtes arrondies, cahutes eh torchis ou maisons proprement dites en simples branchages, campements en plein air ou feux à double ménage, ces maisons esquimaudes me parurent posséder tout le confort et l'aisance que l'on peut se procurer sous 69** de latitude nord.

La température s'y maintient entre + 5* et + 18* centigrades, ce qui est grandement suffisant pour ne pas souf-

frir du froid. Ni Teau ni Thuile n*y gèlent. Et, certes, on ne peut en dire autant des demeures des Canadiens civilisés, qui, aussitôt le poêle éteint, deviennent de véritables glacières. Aussi TEsquimau, qui demeure nu dans son iglou^ souffre-t-il du froid chez TEuropéen, et gèle-t-il chez le Peau-Rouge.

De plus, ces maisons respirent une certaine aisance, telle qu'il convient à des gens sédentaires ; ce que ne peuvent se permettre des nomades. Ainsi, elles sont munies d'un magasin à provisions ; le kranitat y tient lieu de chenil ; et Ton trouve à l'intérieur une foule de petits meubles et d'objets que l'on ne voit jamais dans la tente des Peaux- Rouges : jarres et outres pour l'eau et pour l'huile, provision de lichen sec et blanc, lits à demeure servant aussi de sièges et de tables, étagères garnies de bibelots curieux, tels qu'ivoires sculptés, coffrets en os gravés et burinés avec soin, sachets en peau de poisson ou d'animaux à fourrure, colliers de griffes d'ours ou de serres d'aigle, hameçons en stéatite rouge, blanche ou verte, d'autres en ivoire qui affectent la forme de petits poissons ayant des yeux en verroteries bleues ou rouges et des nageoires en relief. '

Suspendus aux murs par des chevilles, s'étalent avec complaisance des arcs et des carquois tartares, avec les pointes des flèches en l'air, et non pas les barbes, ainsi que le représentent les peintres ; des vêtements de luxe à demi achevés, des ornements en verroterie, occupation des dames de céans, des bandeaux, des pipes de métal incrustées, des pendeloques d'ivoire, des peaux empaillées d'aigle ou d'autres oiseaux, enfin un vrai muséum de curiosités ethnologiques du plus haut intérêt, capable de donner la fièvre à un collectionneur.

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