MES AIMABLES HOTES
Analogies enlre Innoïi et Chinois. — Les deux Petites-Aiguilles. — Nudités révoltantes. — Faux cheveux. — Salut nasal. — Première nuit dans Viglou. — L'estuaire du fleuve Anderson. — Mauvaise plaisanterie du chef.
Il y a certainement du Chinois dans TEsquimau, et en beaucoup de choses.
Cette espèce de luxe, de recherche de soi-même, ce bienêtre qui préside dans sa demeure m*en seraient garants.
On pourrait encore trouver d'autres vestiges de parenté avec les habitants du Céleste Empire dans la forme et Tusage de leurs pipes, dans celle de leurs bottes, qui leur servent de poches, et dont le modèle et Tornementation semblent avoir été empruntés aux Célestials, dans cette estrade-lit oii TEsquimau passe toutes ses journées et ses nuits, assis, accroupi ou couché , etc. Voilà pour les indices ethnographiques.
Quant aux caractères anthropologiques et psychologiques, voyez ce teint verdâtre, cette face large et ronde, ces petits yeux obliques et bridés ; notez cette exquise politesse, ce génie inventif et imitateur, cette aptitude pour les arts et le commerce; observez surtout cette insolence, cette absence de crainte, ce défaut de toute pudeur et honnêteté.
L'originalité de TEsquimau le distingue des Peaux- Rouges en une foule de choses. Couché, il placera ses pieds contre le mur et sa tête vers le milieu de Tapparte-
ment. C^est afin de n'être point surpris pendant son sommeil et de pouvoir faire face à Tennemi. Sur le divan, il ne s'assiéra jamais au milieu ; c'est la place des enfants et des étrangers. Il prendra place aux extrémités. Et s'il reçoit des hôtes, il les fera coucher en sens inverse de sa moitié. C'est moral, mais peu poli.
Cependant notre repas était terminé. Mes hôtes essuyèrent leurs mains, toutes grasses de bouillon et de moelle, sur leur visage, sur leur torse nu et dans leur chevelure; puis ils prient une poignée de copeaux très-menus, dont les hommes font sans cesse provision en baguenaudant, et ils s'essuyèrent proprement mains, bouche et visage.
Quant aux bains d'urine, que les Esquimaux emploient à l'instar des Hottentots et des Australiens du Sud, ils sont réservés pour certaines cérémonies religieuses ou civiques. L'acide urique est, par le fait, un alcali puissant très-propre à enlever les matières grasses, avec lesquelles il se combine; mais le principal savon que j'ai vu employer par les Esquimaux, c'est le poisson cru.
Cette opération terminée, les deux ménages avalèrent une pipe ; puis les deux maris se couchèrent sur le dos et tambourinèrent sur leur ventre tendu, avec une satisfaction évidente.
Les deux Petites- Aiguilles demeurèrent assises, et se prirent à m'étudier avec une attention piquante et une effronterie mérétricieuse. Leur obstination me déconcertait. Je savais que tous les explorateurs arctiques s'accordent à reconnaître chez le beau sexe esquimau une licence effrénée. Elle n'est peut-être pas considérée comme plus vicieuse par ce peuple qu'elle ne l'était dans l'antiquité païenne ; toutefois je constatais que, chez les Esquimaux, la naïveté, l'absence de coquetterie et l'approbation ou l'indifférence des maris contribuent immensément à donner à ces dames des allures de courtisanes.
Madame Aoularéna N"* 1 avait des yeux chassieux sur une figure tartare fort peu avantageuse; mais sa compagne, la Fine-Aiguille N"* 2, qui n'accusait pas plus de vingt hivers, était une grosse et belle fille aux traits beaux et presque distingués. Yeux droits, grands et noirs comme ceux d'une odalisque, bien qu'aussi vides d'idées que les leurs, lèvre supérieure fièrement retroussée, et nez au vent. En un mot, ce petit air lutin et vainqueur qui donne tant de charmes à la grisette parisienne. Une bouche petite et régulière, une poitrine majestueuse, un pied et une main de duchesse complétaient cette riante et un peu dédaigneuse beauté.
On me dira peut-être qu'il y avait du sang européen là dedans. Dame! cela se pourrait. Tout ce que ma philosophie aurait pu désirer en cette jeune àme, c'est qu'elle fût un peu moins court-vétue. Alais ne nous hâtons pas de condamner chez ces gens pauvres et ignorants un procédé qui, aux yeux de notre pruderie, prend peut-être mal à propos les apparences d'un forfait.
La principale excuse des peuples sauvages, et surtout des Esquimaux, en se dépouillant de leurs vêtements, est le manque de linge, la privation de peignes, d'onguent napolitain, d'insecticides Bouvarel et Vicat, enfin de tout ce qui les empêcherait d'être envahis jour et nuit par une vermine qu'engendrent et entretiennent les pelissons dont ils sont revêtus. Que voulez-vous que fassent ces malheureux pour s'empêcher d'être dévorés vivants, dans les étuves qui leur servent de demeures?
Force leur est bien de se dépouiller de leurs fourrures, qu'ils se hâtent même d'exposer au froid du dehors pour les purifier et les maintenir nettes.
Et puis, ces infortunés désirent montrer à leurs hôtes ou à leurs voisins que leur cœur est blanc, qu'ils n'ont aucune arme cachée sur eux, qu'ils ne nourrissent contre
eux aucun sentiment de haine, aucun désir de nuisance. Et c'est en se montrant à leurs yeux sans vêtement qu'ils espèrent leur inspirer cette confiance. N'est-ce pas de la charité?
Cela est si vrai que, la première fois que je me déshabillai, à Teuropéenne cependant, pour me coucher, chez des Esquimaux, ils me surent tellement gré de cet acte de confiance qu'ils m'en remercièrent les larmes aux yeux.
Après cela, s'il est encore des gens assez rigoristes pai*mi nous pour condamner quand même le costume et les poses académiques de malheureux privés de toutes les jouissances, de tous les plaisirs que possède chez nous l'homme civilisé, je les renverrai à nos monuments publics, où nous soumettons publiquement, à la contemplation de nos femmes et de nos filles, des formes aussi belles mais aussi peu voilées; au Salon, où annuellement nous admirons, nous couronnons et reproduisons ensuite par milliers des indécences autorisées parce qu'elles sont réputées arlistigués; au théâtre, où la grande fureur (je devrais dire l'horreur) de notre époque, — la femme nue, — que ne connut pas le paganisme, s'étale sous un simple maillot qui ht déguise à peine. Et alors, si nous ne nous reconnaissons pas plus coupables que les Esquimaux, il ne nous restera plus qu'à proclamer que le corps humain étant la plus noble et la plus artistique des créations sorties des mains de Dieu, ce qui est vrai d'ailleurs, nous sommes des gens stupides de rougir de ce qui devrait faire notre gloire; que les Esquimaux ont plus de bon goût, de noblesse et de simplicité que les civilisés, et que nous ne sommes, après tout, que des Tartufes, incapables d'avoir le courage de notre opinion ni de la soutenir par nos actes.
Je suis loin de soutenir que les Esquimaux sont meilleurs que nous. Loin de là. J'ajoute seulement que, en considérant leur indécence à un certain point de vue, on peut dire
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qu'il n*est rien comme cette nudité pour éteindre la concupiscence et dégoûter Thomme délicat.
La force d'une habitude invétérée, contractée dès le berceau, la dépouille de tout blâme aux yeux des Innoït et la rend excusable; d'autant plus que ces sauvages seraient blesséi et scandalisés qu'un Européen se permît à leur égard des libertés malséantes ou des regards indiscrets.
Le costume des dames esquimaudes est, à peu de chose près, le même que celui des hommes. Leur sayon en peau de renne, ou kapitouark, est échancré sur les côtés, et seulement un peu plus long que celui de leurs maris. Il ressemble, pour la coupe et l'ornementation, au vêtement des diacres appelé dalmatique.
Ceci me porte à dire que Tethnographie devrait un peu plus se préoccuper des costumes, les rechercher, les collectionner, ou tout au moins les reproduire par le dessin, afin d'établir des comparaisons avec les costumes des anciens peuples. De cette manière, on pourrait tirer bien des conjectures par voie d'analogie.
J'ai déjà dit que les Esquimaux portent des braies gauloises, c'est-à-dire la culotte courte, qui rejoint la botte au-dessous du genou. Leurs femmes portent le pantalon collant, également en peau, et qui se soude avec la chaussure en dessinant les formes.
Mais ce qui n'est ni beau ni élégant dans le costume des matrones tchiglit, c'est ce vaste capuchon en forme de chapeau de garde champêtre, qui est nécessité par le volumineux chignon qui surmonte le chef de ces dames.
Elles se coiflent à la manière des Chinoises, relevant leurs cheveux au sommet de la tête, où elles les lient en botte. Telle est aussi la mode groênlandaise. Mais, ce que les femmes du Groenland ne font point, c^est de fixer à ce chignon toutes les dépouilles capillaires de leurs maris et de leurs amants. Les dames tchiglit font de ces reliques capi-
taies deux grosses pelotes qu'elles attachent de chaque côté de leur botte de cheveux naturels. Cela constitue le plus affreux des chignons. Il ressemble au jouet appelé diable.
Deux autres paquets de cheveux, également postiches, pendent sur leur poitrine sous forme d'énormes boudins ou catogans égyptiens, qu'elles entourent de verroteries bleues. Cela leur donne un faux air de sphinx.
Voilà une coutume louable chez ces bons Esquimaux. Voilà ce que devraient imiter les dames civilisées qui portent de faux cheveux. En se parant des dépouilles de leur mari, elles n'auraient pas du moins à rougir de leur manie, ce qui est au mari appartenant aussi à sa femme.
Ce que j'approuve un peu moins chez les Esquimaux, c'est leur méthode de s'embrasser, en appliquant leur nez contre celui de la personne qu'ils veulent honorer de ce témoignage d'amitié ou d'amour. C'est animal.
On a trouvé le même usage au Groenland, dans toute la Polynésie, dans la Malaisie et chez une foule de peuplades américaines. Les Dènè septentrionaux et les Dindjié le connaissent également. Le capitaine anglais J. H. Lewis l'a constaté chez plusieurs peuples de l'Hindoustan qui, « dans les circonstances oik nous disons : Embrasse-moi ! emploient, dit-il, la phrase bien plus délicieuse, à son avis, de : sens^mot! »
Je ne partage point le sentiment de ce marin. Je persiste à croire qu'un baiser vaut mieux qu'une reniflade, surtout lorsqu'il émane des lèvres de corail d'une jolie femme. Je crois que, sur ce point, beaucoup de gens seront de mon avis , surtout s'ils considèrent que les Esquimaux ne se parfument pas précisément au portugal ou à l'opoponax.
Parmi eux, les hommes ont la voix singulièrement grave et forte ; mais les femmes ont le timbre éraillé, éteint, glapissant. Je crains bien qu'il ne faille attribuer cette aphonie au dérèglement de leurs mœurs.
Cependant je concéderais volontiers que Tabus de Thuile peut ramollir et distendre les cordes vocales ; de même qu'il expliquerait le tempérament mou, lymphatique et scrofuleux de ces dames, si leurs maris s'en ressentaient aussi.
La chassie à laquelle elles sont sujettes peut aussi être attribuée à la grande consommation que les Esquimaudes font de rhuile ; car telle est la raison que des observateurs judicieux ont donnée de la chassie des Juifs égyptiens : Tabus de Thuile de sésame et d'arachides.
11 faisait nuit depuis longtemps, et, bien que je fusse à peine depuis trois ou quatre heures dans Vtglou, il me semblait déjà que j'y avais passé une semaine , tant j'avais fait de remarques, tant j'avais observé de choses curieuses.
Le sommeil me gagnant, je 6s ma prière du soir et m'enfonçai dans le sac de fourrure qui me sert de lit dans les voyages d'hiver, procédé qui m'a admirablement servi pendant les seize années que j'ai passées sous le cercle polaire.
Mes hôtes, je le voyais, n'attendaient que ce signal pour se livrer au repos. Aussitôt, les deux hommes se mirent sur leur séant, ils se recueillirent, se penchèrent en avant, et entonnèrent une vocalisation faible et lente, une sorte de plainte en sourdine qui ne dura que trois minutes.
Était-ce une hymne adressée à quelque génie protecteur du foyer, ou bien un exorcisme contre mes maléfices probables ou supposés? Je ne sais. Toutefois j'avoue que j'éprouvai une sorte de respect devant cet acte de foi en une puissance supérieure et occulte. L'homme qui croit et qui prie est toujours digne de respect.
Les femmes, elles, ne firent pas de prière ; ceci est l'apanage exclusif des chamans ou sorciers ; la prière et le chant,
chez le sauvage, ayant la réputation de pouvoir attirer le ciel sur la terre. N'était-ce pas la persuasion des anciens?
u Carmina vel cœlo possunt deducere lunam. »
Peut-être aussi que ce chant n'avait d'autre but que d'obtenir de Tornrark, pour eux et leurs moitiés, le don de faire des songes plaisants ; car le rêve est le nec plus ultra de la science et du pouvoir des chamans américains. Pourquoi pas? mon Dieu! Le Talmud, qui émane de gens civilisés et savants, ne dit-il pas que le rêve est la soixantième partie de la prophétie? Dame ! c'est une satisfaction pour un homme d'être ou de se croire un peu prophète, ne fûtce qu'un soixantième d'unité.
Cette évocation terminée, mes hôtes s'enfouirent sous les ondes rutilantes de coruscations électriques de leurs robes de fourrures.
Je dormis mal. Le changement, l'incommodité de cette estrade faite pour cinq personnes et où nous nous pressions au nombre de sept, les miasmes de Yiglou et une chaleur sufTocante me réveillèrent souvent.
A la lueur rouge des lampes qui veillent sans cesse dans ces demeures, j'en voyais tous les habitants occupés à se déchirer l'épiderme à belles mains. Les malheureux étaient dévorés par la vermine.
niamma surtout, après s'être grattée au point que son cou et ses oreilles en étaient ensanglantés, se mit à pleurer et à se lamenter, en dépit de ses quinze ans. Sa mère l'attira à elle pour lui fendre cet éminent service social dont les guenons ont inculqué, au dire de Darwin, l'exemple à l'espèce humaine. Les exclamations de surprise et de stupéfaction qui sortaient de la bouche de madame Aoularéna N** 1 me prouvaient que la moisson était abondante et que cette toilette n'avait pas été faite de longtemps...
Mais stop, ma plume ! Je m'aperçois que tu pénètres dans
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un domaine délicat où des yeux et un cœur français te suivraient difGcileraent. Tirons, tirons donc un voile là où... il n'y en avait point !
Mes hôtes interrompirent dix fois leur sommeil pour s'asseoir, faire le réveillon, causer, boire et fumer. Ces bonnes gens auraient voulu que je les imitasse. C^étaitbien là ce que les Dènè disent, dans leurs traditions, des hommes-chiens : a qu'ils ne connaissent pas le sommeil. » Liwingstone en dit autant des nègres des grands lacs africains. La paix et le sommeil ne sont le partage que de rhomme vertueux que n'éveille ni le remords du crime, ni les appétits du vice, ni les terreurs nocturnes.
— Kratétsey (chef), isiïlé (homme), comme tu dors ! Mais éveille-toi donc !
— Et pourquoi faire? demandais-je en bâillant et en me retournant sur l'estrade d'un air maussade.
— Comment ! ne veux-tu pas manger? n'as-tu pas soif?...
— Nullement; j'ai sommeil, voilà tout. Laissez-moi dormir.
— Kratétsey^ disait un autre, passe-moi ma pipe, tu dois être couché dessus. Dis donc, ne veux-tu pas un peu fumer?
— Au nom du ciel, laissez-moi donc dormir! répliquai-je. La nuit est faite pour dormir.
Alors c'étaient des éclats de rire déraisonnables.
— Qu'il est drôle ! comme il dort fort ! Quel dormeur tu fais, tsitlé, matchi! (merci !)
Je vous demande pardon de tous ces détails, chers lecteurs; ils sont d'un prosaïsme si banal, peut-être même si malséant, eu égard à notre politesse, à nos susceptibilités, à nos délicatesses, que j'aurais peut-être mieux fait de les omettre. Mais je suis d'avis que ce sont ces détails de la vie domestique qui font surtout connaître et apprécier un
peuple. A la vérité, les mœurs des Esquimaux sont communistes. Je ne les admire ni ne les approuve; mais elles ont Tavantage d'être naïves et amusantes, et comme telles je les dévoile au public. CVst le seul sel dont elles soient épicées.
Quand je m'éveillai, le lendemain, le soleil entrait à pleins bords par le ciel ouvert de glace. La Cabane esquimaude me parut gaie et joyeuse, et mes hôtes, depuis longtemps levés, étaient de nouveau occupés à manger du lard de baleine et à boire de Thuile de phoque.
Combien les Esquimaux font-ils de ces repas dans les vingt-quatre heures? Dieu le sait. Ils sont, en tout, comparables à ranimai qui paît, digère en se reposant, repaît pour redigérer, et se repose pour repaître. Leur estomac paraît ignorer la fatigue et la maladie qu'un tel exercice nous occasionnerait. Il a la chaleur d'un gésier d'oiseau et l'ardeur d'une fournaise qu'attise un courant d'air glacé. Comme l'autruche, je crois qu'ils digéreraient des cailloux.
Il me tardait de respirer l'air pur et frais du dehors. Je sortis de la hutte avec empressement, afin de donner à mes poumons la satisfaction de se dilater à leur aise, pendant que le général Bottom préparait notre déjeuner commun.
La plus grande solitude, le silence le plus morne régnaient dans le hameau tchiglerk. On ne percevait aucun bruit de voix, nul chant, nul cri, nul bruissement d'insecte. Aucun panache de fumée ne couronnait ces dômes de neige épars dans la neige. On aurait pu se croire dans une nécropole indienne, au milieu de mounds sépulcraux. Le froid était extrêmement sec et mordant; il ne devait pas y avoir moins de 50 à 52* centigrades ; mais l'atmosphère était si limpide, l'azur du ciel si bleu et si pur, les montagnes, dorées par le soleil, si belles et si transparentes; elles dessinaient leur silhouette en dents de scie si délicatement sur la teinte pâle des fonds; la large et dernière expansion du fleuve des Poissons Inconnus respirait un tel calme, une telle paix,
que ce paysage arctique me charma malgré sa désolation et son aridité.
J'en crayonnai promptement un dessin (Fig, 5), puis je me hâtai de rentrer dans Yiglou, car le froid venart de me saisir les doigts dans sa morsure de fer rouge. Dans le kranilal, les chiens vinrent à moi pour recevoir mes caresses . Ils y erraient gentils et résignés, une patte attachée au cou pour les retenir prisonniers, couverts des frimas de la nuit comme tous les objets qui m'entouraient.
Après une journée chaude de printemps, ce boyau, dans lequel ces animaux passent le temps où ils ne travaillent pas, se transforme en un égout où le pied et la main ne rencontrent qu'un brouet noirâtre sentant Thuile, la graisse et Turine de chien.
Quand je rentrai dans Viglou, on y parlait de moi avec admiration. On continua en ma présence.
— As-tu une femme? me demanda fout à coup Innonarana.
Cette question indiscrète me déplut. Je n'y répondis que par l'intermédiaire de Sidajen.
— Dis au chef, lui dis-je, que les Krabhunet peuvent et savent se passer de femmes quand il le faut. Quant à moi, je n'en ai jamais eu.
Je ne saurais rendre l'expression d'étonnement et d'admiration qui se peignit sur le visage de mes hôtes. Cette faculté de pouvoir s'abstenir de ce qui, pour eux, est une nécessité de la nature, comme le boire, le manger et le dormir, leur parut si incompréhensible qu'ils se regardèrent les uns les autres sans rien dire.
— Kratsia! répéta le chef à plusieurs reprises, se parlant tout haut à lui-même, Kraisia! aouyoarmiknahuïyork! Kouyayouiklouark, arkralé! Voyez doncl il n'a pas encore eu de femme, il ignore le mal. Quelle merveille!
Il demeura quelques instants pensif et comme perdu dans
SCS réflexions, cherchant une solution naturelle à ce phénomène incompréhensible pour son intellect de sauvage.
Qui sait? peut-être me crut-il d'une nature autre que la sienne; peut-être me pensa-t-il androgyne, ou bien cryptogame comme le Castor noir, leur ancêtre.
Tout à coup il parut avoir trouvé la solution qu'il cherchait. L'esprit léger, insouciant et superficiel du sauvage se révéla, Noulloumallok fit entendre un grand éclat de rire et s'écria, à ce qu'il me sembla :
— Ptlate!
Ce fut le signal d'une explosion de rire générale. Hommes et femmes se vautrèrent comme des enfants, riant à cœur joie. Sidajen lui-même, si grave d'ordinaire, ne put s'empêcher de partager l'hilarité générale.
Si j'avais compris le sens de ce mot esquimau, je n'aurais pas manqué d'en relever aussitôt l'impertinence , avec gravité et indignation. Mon ignorance de leur langue sauve garda ma dignité ; mais mon calme et mon air sévère ne servirent qu'à déterminer de nouvelles explosions de rire chez ces grands enfants.
Au fond, cela me réjouissait, parce que je voyais que j'en étais aimé, que je leur plaisais, que je n'excitais ni crainte, ni envie, ni méfiance.
— Allons donc, voyons, Alphonse, dis-je au général Bottom , me diras-tu ce que me veut ce loustic en m'appelant Ptlate?
— Il n'a pas dit Pilate, répondit naïvement le Dindjié, il a dit Pilakto, Et il se mit à rire de nouveau.
— Ëhbien, soit! Pilakto ou Pilate, qu'impoHe! Qu'estce que cela veut dire, Pilakto?
— Lia! Je n'en sais rien. C'est un mot de leur langue. Mais en proférant ce mensonge, mon truchman partit
d'un nouvel éclat de rire, auquel les autres firent chorus. Cela commençait à m'impatienter. Ce que les sauvages
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savent le mieux faire, c'est de railler, surtout lorsque leur dignité n'y est point engagée et que leur hilarité s'exerce i regard d'un étranger.
— Comment! tu n'en sais rien, maraud ! Si, tu le sais. Veux-tu bien me dire ce que cela signi6e ?
— Je n'en sais rien, je n'en sais rien. Demande-le au chef qui a proféré ce mot. Moi je ne l'ai pas dit; je ne le pense pas.
Voyant que je ne gagnais rien à le presser, je fis ce que je fais toujours en pareille circonstance. Je me renfermai dans ma dignité blessée, je pris un livre, tournai le dos i la compagnie et me mis à lire avec indifférence.
Il n'en fallut pas davantage pour faire rentrer les rieurs dans le silence. Je ne connus le sens du mot pilakto que longtemps après. Ces gens simples m*avaient pris... le dirai-je? pour un eunuque !
Pendant que je lisais, les chuchotements admiratifs recommencèrent de plus belle. Je vis bientôt un nez, puis deux, trois, quatre nez s'avancer curieusement et allonger leur ombre sur mon livre, et je les eus tous les cinq sur mes épaules, regardant tour à tour mes lèvres, mes yeux et le papier.
Encore un autre mystère. Que diable peut-il faire à regarder ces caractères noirs?
— Tchoum-^tchouva? à\i bientôt le chef; qu'est-ce que cela?
— KraUouyarh, un livre, répondit Sidajen.
— Ah! Tchouna^tchouna tchénaviak. Et que fait-il à ce livre?
— Il lui parle.
— Ah ! oui. Et que dit-il à ce maman-ouriaïl?
— Ah! je l'ignore. Je ne le sais pas plus que vous.
— Quoi! tsiUé, tu vis avec les Blancs, et tu ne sais pas ce que ces gens-là disent aux livres?
— En vérité, je ne le sais pas.
Un sourire méprisant effleura la lèvre du chef esquimau.
Les voyant redevenus sérieux, je leur parlai des mœurs de mon pays, de la chasteté et de la fidélité des femmes mariées, de la douceur et de la bonté des époux, de la pureté des jeunes filles, de la rareté des infanticides, de Famour des mères pour leur nombreuse progéniture, des châtiments que reçoivent le vol, Thomicide, l'adultère ; enfin de tout ce qu il y a de respectable et de vertueux dans une société chrétienne et civilisée. Je me gardai bien de parler des vices et des crimes qui s'y commettent.
Alphonse, qui interprétait mes paroles, les confirmait en assurant ces pauvres Esquimaux que ses parents avaient déjà quasiment atteint cette perfection, qui leur paraissait si idéale.
Alors les rôles furent changés. "Mes hôtes, de sérieux devinrent tristes. Les deux hommes baissèrent la tête comme s'ils eussent reçu une humiliation publique, et gardèrent un air morne. Les femmes firent une grimace significative et fixèrent leurs maris comme pour les interroger. Mais ceux-ci ne répondirent rien.
C'était le durus hic sermo de l'Évangile.
Nouïloumallok essaya encore de détourner l'attention des femmes, assombries et craintives, en lançant dans la conversation son pilakto. Et un éclat décrire fou fut la conclusion dernière qui répondit à mon discours.
J'avais prêché dans le désert.