‹ Les grands EsquimauxChapitre 13 sur 33 · GOMMENT JE PRIS MA REVANCHE · texte numérisé non relu

GOMMENT JE PRIS MA REVANCHE

Ces sorciers de Fils du soleil! — Menu d'un repas esquimau. — Un concert improvisé. — La boîte à Pandore du chef. — Tradition esquimaude. — Manière de calculer. — Soins de ménage.

— Le tiktalerk ou Poisson inconnu.

Mes Esquimaux conçurent beaucoup plus d'attrait pour ma montre, pour ma boussole et mes allumettes chimiques que pour la morale chrétienne et la fidélité conjugale, que je venais de leur révéler.

Le tic tac de mon chronomètre attira plus leur attention que nos théories transcendantes.

Je leur demandai de fabriquer un nom à cet instrument qui leur plaisait tant, et qu'ils considéraient comme une grande médecine, créée par Dieu aussi bien que nousmêmes.

Le chef me répondit :

— Kraviartoan^ un petit objet qui tourne, un petit tourniquet.

— Non, lui dis-je. Ce mot n'est pas exact. Une montre n'est pas un tourniquet. C'est un objet dont le mécanisme est semblable à la fois au cœur de l'homme, avec lequel vous voyez qu'il bat à l'unisson, et au soleil, qui est le cœur et le régulateur de la nature.

Faites-moi un mot qui exprime ces deux choses.

— Tchihreynéralouh, dit une femme, un petit soleil.

— Ce n*est pas encore ça. Une montre n*éclaire pas; elle règle.

— Alors, Innouaralouk , un petit homme, reprît Innonarana.

— Cela ne me satisfait pas davantage.

J*aurais voulu un mot qui exprimât le régulateur da temps. Mais j*eus beau m*évertuer à leur faire comprendre cette définition; elle était trop abstraite pour eux. Le chef 8*obstina avec une sorte de mauvaise humeur. D*après lai, c^était à prendre ou à laisser. Il fallait choisir entre le petit tourniquet, le petit soleil ou le petit homme. Il n*y avait pas à tortiller, je devais opter entre les trois.

Après leur avoir laissé toucher, manipuler et écouter ma montre, j*exhibai à leurs regards stupéfaits ma boussole, leur disant que cela du moins était un véritable petit tourniquet.

' Mes hôtes n*en crurent pas un mot. Ils pensèrent que la petite aiguille tremblotante obéissait au gré de ma volonté, et que je mentais, de crainte d'être pris pour un sorcier, ce qui, chez les peuples sauvages comme partout ailleurs, est une fort mauvaise note.

Or, pour ces gens simples, un érudit n*est autre chose qu*un magicien, un sorcier. Beaucoup de nos paysans n*en sont-ils pas eux-mêmes encore là?

Voilà ce que Ton gagne souvent à dire la vérité, et toute la vérité, et rien que la vérité, à qui n*est point capable de la recevoir ou préparé à la porter. Les hommes d'un esprit faible préfèrent souvent être dupés et se tromper euxmêmes que de voir la lumière et d*être obligés de se conduire diaprés elle.

N'importe ! Je ne regrette pas ce que j'ai dit à ce peuple ; parce que, lorsque la connaissance lui viendra, il ne maudira pas ma mémoire, en me reprochant d'avoir abusé de sa crédulité et de son ignorance pour me grandir à ses yeux.

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Je ne convainquis pas davantage les Esquimaux avec mes allumettes; mais, à l<eur encontre, du moins, je pus leur rendre les risées qu'ils avaient faites de moi avec leur Pilote. Ces gens simples ne m'eurent pas plutôt vu allumer un de ces petits bàlons en le frottant contre mon vêtement, qu'ils s'empressèrent de l'éteindre a6n de se procurer le plaisir de le rallumer eux-mêmes en renouvelant l'opération.

Naturellement, ils ne purent y parvenir; ils s'escrimèrent en vaines tentatives, et je passai décidément pour un Anrégok des plus puissants.

Ainsi se passa notre matinée. Sur ces entrefaites, Hlamma servit le diner. En voici le menu sans carte :

Premier service : viande de renne crue, tant soit peu dégelée sur la lampe qui l'a aromatisée de sa fumée huileuse; lard de baleine rosat, entregelé.

Deuxième service : aileron de marsouin, et huile de phoque proprement filtrée.

Dessert : moelles de renne crues. Boisson : de l'eau; pour moi, du thé. Glaces à discrétion.

Est-il besoin d'ajouter que je m'abstins de toucher à ces mets absurdes et écœurants? Je fis pourtant une exception pour la moelle de renne, dont j'avais appris à apprécier le goût délicat et exquis.

Le repas fini, les deux Esquimaux sortirent pour aller visiter leurs trappes à renards et à martres zibelines , me laissant seul avec les trois femmes. Certes, il fallait que ces deux hommes mariés, si jaloux la veille, eussent bien vite conçu de moi une haute idée pour me confier ainsi la garde de leur ménage. Que de progrès j'avais fait en un seul jour dans leur esprit et leur confiance !

Sidajen me demanda la permission d'aller visiter les autres huttes, ce que je lui accordai.

Les femmes de mes hôtes avaient de petites croix bleues tatouées aux commissures des joues, et une série de petits

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traits parallèles de la bouche au bout du menton. Les mêmes ornements se font remarquer sur les portraits des aimées égyptiennes exposées au Jardin des Plantes, à Paris.

Je remarquai sur le corps de ces créatures de nombreuses cicatrices, soit que ce fussent d'anciennes caresses du couteau marital, ou des marques d'éruptions tuméreuses et scrofuleuses.

Dans le but de me récréer, ces dames entonnèrent un chant esquimau qu'elles accompagnèrent de gestes et d'une pantomime expressive. Comme je n'y distinguais que des éh! yan y an, éh ! répétés à satiété, ce n'était pas bien difficile à retenir. Je m'empressai de faire chorus avec elles, en entonnant la tierce en dessous pour faire l'accord en faux-bourdon.

Elles en furent dans l'admiration.

Afin de ne pas demeurer en arrière de bons procédés, je notai vivement au crayon deux ou trois des airs qu'elles répétaient, je traduisis, à l'aide d'un vocabulaire que je composais depuis que j'étais avec les Esquimaux, un hymne français et l'appliquai à l'air si doux et si naïf de la chanson de Lautrec, dans le Dernier des Abencérages :

Combien j'ai douce souvenance...

puis je le leur chantai.

Les pauvres femmes battirent des mains en signe de joie, et, si je les eusse laissées faire, elles m'auraient embrassé volontiers.

Quand leurs maris rentrèrent de leur chasse, il y avait

grand concert dans l'iglou, et l'enthousiasme desdiletlanlt

émîuins était à son apogée. Il se communiqua aux deux

hommes, qui firent aussitôt chorus et répétèrent mon hymne

jusqu'à ce qu'ils l'eussent appris.

« Comment a-t-il pu faire cela en si peu de temps ? » se disaienl-ils. C'était là pour eux un problème.

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Et pourtant j'ose assurer, sans me flatter, que les paroles de mon chant étaient d'un ordre un peu plus relevé que le thème matériel de ce pasteur anglican qui, plus tard, dans une occasion semblable et probablement pour marcher en tout sur mes brisées, composa sur le bonheur des élus la strophe si cocasse que voici :

Kreylark iglou Kouyok tehouiior, Touktouk anhéyok

Ce qui signiGe, en traduisant librement :

c La demeure céleste n'est pas mauvaise ; c On y voit beaucoup de viande de renne.

« Grand merci ! i

11 avait de Tesprit, ce bon ministre.

Le concert fini, Noulloumallok passa mystérieusement sa main sous sa blouse, qu'il n'avaitpoint encore dépouillée, et en tira un magnifique renard noir de 15 francs. Cette exhibition inattendue fut accueillie par des hourras prolongés.

Aussitôt tous, comme d'un commun accord, me regardèrent en s'écriant : « Matchil matchi! Merci ! merci ! n

Ces bonnes gens étaient persuadés que c'était là un don de ma générosité, de mon pouvoir occulte. Je vous assure, chers lecteurs, qu'il y a dans le calendrier une foule dé saints qui n'ont pas fait autant de miracles que ces cœurs simples m'en ont attribués bien innocemment pendant mon séjour chez eux.

Je crus, un moment, que le chef, confondu à la vue d'une telle merveille, allait s'écrier, comme jadis le centurion : « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je ne suis pas digne que vous demeuriez dans ma maison. »

Je suis persuadé que ma réputation de thaumaturge a grandi avec le temps, qu'elle a pris des proportions considérables, et que mes amis d'Anderson ne parlent qu'avec

enthousiasme et les larmes aux yeux du grand pouvoir de ce Blanc vêtu de noir et fils du soleil, qui prenait ses repas lorsqu'un petit soleil qu'il tenait en poche le lui conseillait, qui se guidait,en marche, d'après un petit tourniquet, qui n'avait qu'à frotter un morceau de bois sur sa manche pour l'enflammer, et qui leur procurait des renards noirs en regardant dans un livre. Oh ! le grand homme, le grand homme !

Ce jour-là, Innonarana parut convaincu que, s'il voulait m'inculquer une haute idée de son propre mérite et du génie de sa nation, il ne devait pas se contenter d'engloutir trois kilogrammes de chair crue par jour, de ronfler sur le dos, dans sa robe d'ours blanc, ou d'avaler la fumée de sa pipe lilliputienne. Il commença donc à chanter aussi, passant en revue tout son répertoire d'homme de médecine.

Sa science musicale exhibée, il voulut me montrer ce qu'il pouvait comme dessinateur ; il prit donc sur une étagère une boîte circulaire exactement semblable à ces massepains qui contiennent les joujoux du Beaujolais; puis, avec de l'ocre rouge et du charbon détrempés d'huile, il y traça une scène de chasse au renne, et une autre de pèche à la baleine, et me le donna.

Enfin il alla chercher un cofTret, œuvre de ses mains, et il en étala avec complaisance le contenu à mes yeux, ayant grand soin de me prévenir que c'étaient des bijoux fort rares que tout le monde n'avait pas. Or ce trésor contenait simplement des coquillages, des pierres polies ramassés sur les grèves, des cailloux de jade et de serpentine, des dards ébauchés et d'autres achevés et vraiment beaux, des queues de faucon disposées en éventail, un petit krayak en miniature, de^ pipes à demi forgées et mille autres bibelots.

De l'ethnographie il passa à la géographie. Il saisit du charbon et, sur le revers d'une peau, il me dessina nettement les contours du rivage de la mer depuis la baie Franklin jusqu'aux bouches du Mackenzie, le canal ou ika^

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ratsark qui fait communiquer ces bouches avec celles de TAnderson, le grand lac des Esquimaux et la prétendue île Nîcholson.

— N'est-ce pas, me dit le grand-homme, que le pays que nous habitons est une île?

— Les IrkréléU en disent autant, lui dis -je. Par le fait, on ne peut y aborder que par mer, de quelque côté qu*on y arrive. Cependant ce n'est pas précisément une fle, ou, si tu veux, c'est une île, mais si grande, si grande qu'elle occupe presque toute l'étendue de cet hémisphère, du nord au sud.

Il agita la main d'un air capable et entendu :

— N'importe, n'importe! Tu avoues que notre terre est entourée d'eau salée; c'est donc bien une fle. C'est bien là ce que disent nos histoires.

— Et que disent-elles, vos histoires?

— Elles rapportent que le Castor noir créa deux hommes, bien loin dans l'Ouest, sur une autre île de la mer, et que de cette île ils abordèrent dans celle-ci pour y chasser les perdrix blanches. Ces tétras, les deux frères les tuèrent de concert, puis ils s'en disputèrent la possession, et finalement ils se battirent pour les avoir. Us se les arrachèrent des mains...

— Ce n'était pas la peine de se battre pour si peu.

— Quand l'homme a faim, continua le chef, il ne raisonne pas. Ce fut la famine qui porta les deux frères à se battre pour cette maigre pitance.

— Le pays où ils abordèrent n'est donc pas riche?

— Oh ! que si , chef, Naiérovik est un bien beau pays situé dans l'Ouest; il y fait plus chaud qu'ici, et le soleil y montre toujours le nez, en hiver. Mais il paraît que la famine régnait sur cette plage, à cette époque. Maintenant

•les choses sont bien changées; les Natervalinet sont bien plus riches et plus heureux que nous/

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— Et quel fut le résultat de cette rixe? continuai-je à demander.

— Ce fut qu'ils en vinrent à une séparation. L'un des deux frères demeura sur notre ile et devint notre ancêtre. L'autre s'en retourna sur l'ile occidentale; celui-là fut le père des Inn&it tchoublouraolit ou Souffleurs , lesquels ne portent pas de lauiaït ou boutons d'ivoire dans les joues.

Nous pensons que tous les Krahlounet sont issus de cette seconde souche, conclut Innonarana avec un sourire courtois.

— Et tu oublies les Irkréléït (Peaux-Rouges). D'où sortent-ils ceux-là ?

— Oh! ceux-là ne sont pas des hommes braves, ingénieux ni illustres. Ils sont sortis, dit-on, des lentes de nos poux, comme l'indique leur nom. Mais, acheva-t-il en riant, sans doute pour ménager l'amour-propre de Sidajen, je n'en suis pas bien sûr.

Les Tchiglit ont une singulière manière de compter. Je vis et entendis le chef énumérer les martres et les renards qu'il avait pris depuis l'automne. Il comptait couramment jusqu'à six, arbnaii; après quoi il reprenait : six-un, sixdeux, six-trois, etc; arhnaii-aypa, arbnali-iUaa, arbnatitchitamat, etc., jusqu'au cbifTre dix, krolit, c'est-à-dire un tout complet.

Ce sont les premiers Américains que je vois compter dé la sorte.

Pour exprimer les dizaines, ils ajoutent les pieds aux mains. Ainsi vingt se rend par : un homme entier; trente, par : un homme et deux mains; quarante, par : deux hommes, innoun mallerok.

Dans ces calculs, les Esquimaux, grands gesticulateurs, joignent la pantomime à la parole, rapprochant leurs pieds de leurs mains étendues devant eux. Tout ceci est rationncL

Mais je ne puis comprendre pour quelle raison ils

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expriment le nombre cent par itchangnerk, qui signifie croisé ou croix, à moins qu'ils ne fassent une croix au charbon sur une latte ou un poteau chaque fois qu'ils ont ce chiffre à écrire.

Les Tchiglit comptent les jours par nuits, les mois par lunes, les années par hivers. Ils reconnaissent beaucoup plus de saisons que nous, d'après les différents états de la terre et les divers degrés de force et de gradation du soleil ; mais ils ignorent les heures, la semaine et toutes les divisions du temps autres que celles que leur fournissent les phases de Tastre des nuits.

Je fus vivement satisfait de l'exhibition que NoulhumaU lok venait me faire de son savoir. Elle le grandit dans mon estime et je lui en témoignai ma gratitude.

Le compagnon du chef, le galeux lyoumatounak, était allé sur le bord de la mer, au-devant d'une bande d'Esquimaux qui, paraît-il, scvrendait au fort Anderson. 11 ne put donc à son tour me manifester son savoir-faire ; mais sa jeune femme, la belle Aoularéna N" 2, voulut le suppléer en m'initiant aux soins et aux apprêts d'un ménage esquimau.

Elle commença par nettoyer sa lampe de pierre, ou hroUrk, des vieilles mèches carbonisées qu'elle contenait, afin de les remplacer par de nouvelles et de mettre ainsi sa lampe en état de lui faire honneur, en présence des hôtes nombreux que l'on allait recevoir par le retour de son mari.

Son premier soin fut d'arroser de l'huile de sa lampe un morceau de poisson entre-gelé mais cru, qu'elle m'offrit ensuite avec toute la grâce dont elle était susceptible. Je déclinai l'acceptation de sa tartine avec courtoisie, et la Petite-Aiguille ingurgita le friand morceau d'une, seule bouchée.

Alors, jirenant sa lampe à deux mains, elle la nettoya

avec sa langue aussi parfaitement qu'une petite chatte gourmande aurait pu le faire d'une jatte de lait.

Finalement, avec ce que ses mains, son nez et son front avaient attrapé de cette huile fétide et du marc de la lampe, Aoularéna oignit sa chevelure, son visage et le haut de son corps avec une satisfaction et une coquetterie dignes d'une petite-maîtresse.

Sa toilette achevée, elle alla chercher un gros Inconnu pesant près de 10 kilogrammes (il en est qui atteignent jusqu'à 1 5 kilogrammes) , le fit à moitié dégeler sur sa lampe ainsi appropriée, et nous le servit tout cru pour notre dîner.

Les Esquimaux ne sont pas les seuls à manger le poisson cru ; on sait que les Japonais ne le mangent pas autrement. D'après Hérodote, les riverains de l'Indus en agissaient aussi de la sorte, et les Dindjié du fleuve Voukon mangent cru un certain poisson rouge et huileux qu'ils nomment dhikhi. C'est ce même poisson que les riverains du Pacifique allument comme des torches, tant il est huileux.

Le Tiktalerk est un poisson inconnu dans nos muséums, et que Franklin ou Richardson a baptisé du nom de Salmo Mackenzii, C'est, en effet, un salmonide comme le Coregonus et autres poissons de la zone glaciale arctique ; mais il est loin de ressembler au saumon. 11 n'en a ni la figure, ni la chair rouge, ni la saveur. C'est un grand poisson à chair blanche et huileuse, au goût fort et vulgaire, sauf lorsqu'on le pêche dans de l'eau de roche. II justifie pleinement le nom d'inconnu que lui donnèrent les premiers voyageurs français du Canada. Les Dindjié l'appellent Schiow, qui est un mot racine, mais qui n'a pas le sens du nom français; et c'est d'après lui qu'ils ont dénommé le fleuve Anderson Schtow-Tchro nillen, rivière des Gros-Inconnus.

Les Dènè Peaux-de-lièvre l'appellent Si, et les Tchippewayans Béroullé, c'est-à-dire Édenté*

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Mes hôtes avaient en magasin une bonne provision de ce poisson. Il est, chez eux, très-savoureux. Au grand lac des Esclaves, jusqu'où il remonte depuis la mer Glaciale, il est détestable et bon seulement à faire de Thuile lampante ou à donner aux chiens.

D'ordinaire, les magasins à provisions des Esquimaux sont des réduits de glace recou^rts de grandes dalles de même matière. Ici, ils sont remplacés par un échafaud ou tréteau qui, outre le poisson ou la viande gelés et abrités sous un prélart huilé, supporte également les vêtements de rechange ou d'apparat, les fourrures des animaux capturés, les kaya'it ou pirogues de peau en vacance, et Youmiak ou bédare de famille, dépouillé de son revêtement de peau de marsouin , les grands tambours de médecine et les talismans domestiques^

Enfin, au faite de Thabitation elle-même, la peau lustrée et chatoyante du renard noir, capturé le matin même, se balance au gré de la brise de mer, suspendue à une gaule comme un drapeau. Elle y restera jusqu'à ce que le froid Tait fait sécher; car la gelée a la propriété d'essorer le linge et de dessécher les peaux tout aussi bien que le vent et le soleil, et avec moins d'inconvénients que la chaleur solaire, laquelle recoquille souvent les pelleteries. Plus le froid est rigoureux, plus l'évaporation est prompte et puissante.

Pendant notre repas, lyoumaiounah revînt du village où il était allé prendre des renseignements; puis, son repas terminé, il repartit avec sa jeune et jolie moitié pour la baie Liverpool, qui n'^est éloignée que de quatre heures de marche de notre ighu. Ils allaient y préparer une autre maison où le chef et son compagnon se proposaient d'aller habiter bientôt, afin d'y vivre à proximité de la fameuse baleine jetée à la côte.

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