NOS VISITEURS
Femmes innoîl, — Costumes d'enfants. — Neypatouna. — Comment le commander Pullen faisait sortir des phoques de la lune. — Ma puissance évocatrice est reconnue. — Irascibilité des Esquimaux.
EnGn, ces visiteurs de la mer si longtemps et si ardemment attendus par mes hôtes solitaires arrivèrent; mais, comme notre maison était fort petite, tous ces Esquimaux ne nous visitèrent pas à la fois. Us se répartirent dans les différentes tglou du village, et ne nous vinrent voir que par petits groupes.
Il nous arriva d'abord quelques femmes, parmi lesquelles se trouvait une vieille extrêmement ridée, noire, décrépite, au visage parcheminé d'une momie, à la chevelure blanc jaunâtre. Cette créature était la hideur même avec ses yeux sauvages bordés de rouge, son rictus sardonique aux dents limées d'où sortait une voix qui n'avait plus rien d'humain , un souffle rauque, étranglé et toutefois énergique.
La pauvre vieille, elle avait dû bien souffrir dans sa longue carrière, pour être si horriblement défigurée : la mort personnifiée !
Elle m'adressa une longue harangue à laquelle je ne compris rien. Je ne pus même dire si c'étaient des paroles affectueuses ou des impertinences qu'elle me débita, car
NOULLOUMALLOK-INNONARANA,
GRAND CHBP DBS ESQUIMAUX KRAGUALIVGIT DE LA BAIE DE LIVERPOOL D'après an croquis de BI. Pititot
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Sidajen n*était pas là pour me servir de tnicheman; mais ses gestes, son timbre de voix, son air de hyène courroucée respiraient une telle sauvagerie que je fus bien en peine d'interpréter le discours de cette sibylle d'Endor.
Par charité, je lui donnai un bout de tabac en carotte, persuadé que cela la satisferait plus qu'une réplique, à laquelle, d'ailleurs, elle ne devait guère s'attendre de ma part.
Une femme toute jeune portait un petit enfant dans l'intérieur de sa dalmatique serrée autour des reins par une lanière. Le marmot était tout nu dans ce nid doux et chaud. Pour l'allaiter, la mère n'avait qu'à se pencher de manière que la tête du petit enfant atteignît le sein.
Cette vue m'inspira^ un grand respect pour ces jeunes mères esquimaudes que leur amour porte à endurer patiemment et pendant de longs mois les incongruités de leur progéniture. En vérité, nous sommes inférieurs aux sauvages au point de vue de la maternité. Qui sait si ces ignorants, ces païens, ne seront pas un jour les juges et les accusateurs d'une foule de chrétiens prétendus civilisés !
Un petit enfant de cinq à six ans suivait cette douce petite mère, la tenant par les pans de sa dalmatique comme le font les enfants du peuple quand ils s'accrochent aux jupes de leur mère.
On sentait l'amour maternel dans l'accoutrement de ce gros bébé, qui semblait déjà avoir perdu la candeur et l'innocence de son âge. Il était vêtu, — ici nous dirions travesti, — en faon de renne, un mignon petit faon avec ses oreilles dressées de chaque côté du front et ses petites cornes naissantes. Les yeux de l'animal avaient été remplacés par des morceaux de drap rouge bordés de verroteries blanches, et son museau surmontait le front du bambin en y déposant trois perles bleues semblables à des larmes suspendues aux naseaux de l'animal.
Le restant du costume, de la tète aux pieds, était taillé dans la peau de Tanimal.
Ce vêtement était si gracieux que je priai aussitôt la mère de me laisser prendre un croquis de Tenfant. Mais, dès qu'elle me vit exhiber papier, crayon et canif, bien vite elle attira à elle le marmot en le pressant contre ses jambes bottées, comme pour le soustraire à mes artifices.
L'enfant d'une autre femme, vêtu de peau de lynx blanchâtre aux longs poils soyeux, faisait Teffet d'un gros chat angora ébouriffé et en colère. La tête de l'animal manquait. A la place, on avait substitué un capuchon garni de ces poils de carcajou longs, fauves et rayonnants, qui entourent la tête des Esquimaux d'une sorte d'auréole diabolique.
Cet enfant, d'ailleurs, était un vrai lutin. On l'aurait cru possédé.
Comme je m'extasiais devant ces gracieux costumes, souriant bénignement aux mères de ces petits bambins, le général Bottom entra, suivi d'un jeune homme de vingtcinq ans environ, nommé Neypaiouna^ et la scène changea.
L'Esquimau s'accroupit devant moi, rabattit son capuchon et se mit à me considérer de cet air béat et toujours souriant qui les fait prendre, de prime abord, pour des benêts et des idiots.
Ce jeune homme était très-beau garçon, mais ses yeux étaient méchants , obliques et injectés de sang. Son teint était celui d'un homard qui sort du pot. Après m'a voir examiné à son aise, il me dit brusquement :
— Que viens-tu faire parmi nous, tsùlé?
— On ne m'appelle pas tsitlé (homme) ; on m'appelle katoun ou hratétsey (chef).
— Eh bien ! que viens-tu faire chez nous, chef?
— Voir les Esquimaux, parce que je les aime. . .
— Oh! c'est bien pensé, répondit-il.
Et toutefois ses traits montraient, par la méCance qu'ils respiraient, que mon interlocuteur ne croyait pas un mot de ce que je lui disais.
— Cependant... cependant, que viens-tu faire ici? reprit-il avec insistance. Car enfin, tu y viens pour quelque chose. Serait-ce pour voir la mer glacée?
— Précisément, lui répondis-je, enchanté qu'il vînt au-devant de mes réponses. Et si tu veux bien m'y conduire, je t'y suivrai avec plaisir ; je te donnerai...
— Mais nous sommes à la mer ici, chef; la mer est là, tout près d'ici ! fit-il en me désignant l'extrémité de l'expansion du fleuve qui s'étendait devant le hameau. D'ailleurs je ne vais pas à la mer maintenant; j'en viens et je me rends chez Mitsi Paloum, où l'on dit que Mitsi Goddem (M. Gaudet) est arrivé.
— C'est vrai, nous y sommes arrivés ensemble, voilà plus de quinze jours. Tu l'aimes donc bien, Mitsi Goddem?
— Ah! ouï, c'est un Kroléarkoutchi {un Fr&nçsiis) que j'ai vu bien souvent, étant enfant, au fort des IrkréUii (le fort Mac Pherson).
— Eh bien ! si tu tiens à le voir, tu peux faire diligence ; car il est probable qu'il se dispose à repartir, s'il n'est déjà en route.
Sidajen m'apprit alors que les Tchiglit entretenaient une vieille rancune contre M. Gaudet pour une fille de leur nation qui leur avait été enlevée et qui est devenue la femme d'un chef de poste orcadien.
Netfpalouna nous fixait avec méfiance de ses yeux ronds et sanglants, qui allaient de l'un à l'autre comme pour saisir nos paroles à la volée.
— Eh bien , tsitlé, que dit le chef blanc ? continua-t-il en s'adressant à mon interprète dindjié«
— Il dit comme ça qu'il veut aller à la mer de glace,
pour voir la baleine échouée.
— Ah! c'est bien. Et puis qu^est-ce qu'il a encore dit?.,. 11 parlé lon(][temps, longtemps...
— Il a dit qu'il veut vous voir pécher des phoques
et goûter de leur chair.
— Ah! c'est bien, cela. C'est toujours ce que nous disait le captain Pullen, lorsqu'il vint nous voir à la mer, pendant l'été, il y a longtemps. J'étais alors un enfant, mais il m'en souvient bien.
Lorsqu'on lui disait : « Krablauna, que venez-vous faire ici? » il répondait sans cesse : « Voir la mer glacée et puis manger du phoque, d Et cela nous faisait plaisir.
Et quand il prenait son grand tuyau de cuivre jaune dans lequel il regardait le soleil et la lune, et que nous lui demandions : u Krablouna, que vois-tu là-haut, dans la lune, ou dans le soleil? » il répondait toujours : « Ah! j'y vois des phoques ; j'y vois que vous ferez sous peu une grande tuerie de phoques, et que vous aurez beaucoup, beaucoup de viande pour l'hiver. » Et cela nous faisait plaisir.
Ah! il était bon, bien bon, ce captain Pullen, qui nous faisait venir des phoques de la lune et du soleil !
Captain Pullen! murmura-t-il d'un ton dévot et
abstrait, comme un lazzarone qui invoquerait quelque santi helli.
Je me mis à rire du fond du cœur ; mais Neypaiouna me lança un regard oblique et méfiant.
— Le grand-homme Pétchitork voit-il aussi des phoques dans la lune? demanda-t-il avec timidité à Sidajen. A-t-il un grand tuyau de métal pour regarder les phoques?
Le pauvre Dindjié avait une grande envie de rire, mais il redoutait Neypaiouna, qui était un mauvais coucheur, un garçon très-colère ; il fit donc tous ses efforts pour garder le sérieux, et répondit en hésitant :
— Je ne sais... Peut-être?... Oh! oui sans aucun
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doute... il est capable de faire venir des phoques, mais... pas de la lune.
— Ah! fit l'Esquimau. Et d'où, alors?
— De la mer, donc, et sans le secours d'aucun tube de métal. Il parle dans un livre, et les phoques accourent.
La foi du Dindjié venait subitement de découvrir cet expédient. Et assurément il croyait ce qu'il disait.
— Ah! fit de nouveau l'Esquimau, et sa mâchoire inférieure, retombant de tout son poids, il demeura bouche bée, comme un homme perdu dans un océan de réfleuons trop profondes pour son intelligence bornée.
Par le fait, il y avait de quoi embrouiller une tête de sauvage. Cet ignare jeune Esquimau n'avait encore vu que deux Blancs à la mer Glaciale , le captain PuUen et Mitsi Pétchitork, et tous les deux faisaient venir des phoques, l'un de la lune en reluquant dans un grand tuyau, l'autre de la mer, en parlant dans un livre. Evidemment ces merveilles de premier ordre étaient de trop difficile compréhension pour être à la portée de ses lumières.
Ébloui et convaincu de ma supériorité , Neypatouna ne poussa pas plus loin ses investigations. Il tira de son carquois deux de ses plus vieilles flèches et, les offrant à Alphonse :
— Tsillé, fit-il, hè, kè, niauveriork! Homme, dis donc, vite, achète cela.
— As-tu encore un peu de tabac à me donner? me demanda l'Indien. Si je refuse à ce gars-là, il va me sauter dessus. Je le connais de longue date; tout souriant qu'il est, il est très-méchant.
— Mon bon ami, je t'ai donné tout ce que j'avais. Je ne possède plus rien absolument. D'ailleurs, quoi que tu en dises, ce jeune homme à l'air bonasse.
— Aypa tchouïtork! Je n'ai plus rien, lui dit le général Bottom d'un air timide.
84 LES GRANDS ESQUIUAUX.
— Kè, hè, hèata, niouverlork ! Vite, vite, te dis-je, achète ceci! continua TEsquimau, patiemment d'abord, puis en pressant de plus en plus.
— Je n'ai plus rien, absolument plus rien! répliqua Sidajen.
Je vis que le pauvre diable se troublait et tremblait, car il n'y avait là aucun de nos protecteurs naturels, les maîtres du logis; pas même leurs femmes. On aurait pu croire qu'ils avaient déguerpi à dessein, pour nous livrer sans défense aux injures ou aux assauts de ceux qui ne nous connaissaient pas .
A ce nouveau refus, motivé cependant avec politesse et d'un ton, ma foi, bien trop humble pour le sire, le visage de Neypatouna, tout à l'heure si gracieux et enjoué, devint pourpre de colère. Ses lèvres pâlies s'amincirent; elles se collèrent à ses dents et tremblèrent d'un mouvement fébrile de rage contenue.
Je vis de la fureur dans ses yeux injectés de sang. Il demeura immobile, sans voix, en proie à un fol accès de colère concentrée.
On n'aurait pu trouver mieux dans un asile d^insensés, au département des frénétiques.
Je fus obligé de lui faire mes plus gros yeux et de lui indiquer la porte ou plutôt la trappe de Yiglou d'un geste impérieux et d'une voix qui ne souffrait pas de réplique.
Il résista un moment, sans parler et toujours tremblant ; mais je le fixais sans sourciller, comme si c'eût été une béte féroce. Il soupira profondément, remit ses flèches dans son carquois et, après avoir lancé au Loucheux un regard de haine, il quitta la hutte.
Ma présence seule épargna à Sidajen un coup de couteau.
A l'exception de cet accès de colère inqualifiable, que Neypatouna put cependant maîtriser assez pour ne pas faire
d'éclat, je n'eus à me plaindre d'aucun de mes hôtes ni de mes visiteurs.
Une aiguille trouvée à terre par un petit garçon me fut rapportée. En tout autre lieu et dans toutes autres circon-stances, le même enfant m'en eût volé mille.
Un bouton qui se détacha par accident de mon gilet me fut rendu. Si notre entrevue avait eu lieu au fort Anderson, ils me les eussent tous coupés jusqu'au dernier, à mon insu.
Un petit coffret qui contenait tout mon avoir ne fut jamais ouvert ni fouillé par qui que ce fût. Dans une autre occasion, me trouvant dans un poste de la Compagnie d'Hudson, des Esquimaux dévissèrent les charnières de ce même coffret pour s'en approprier le contenu.
Ce peuple est donc hospitalier dans toute la force du terme. Il l'est à la manière de l'Arabe nomade et du Bédouin ; mais enfin l'hospitalité est pour lui un devoir sacré qu'il ne viole jamais.
Aussitôt que vous aurez franchi la frontière de ses steppes désolés ou le couloir de sa maison de neige, il vous dévalisera^ et vous tuera même peut-être ; mais tant que vous demeurerez chez lui vous serez un être sacré et inviolable.
Ceci est louable. C'est une vertu, et une vertu trèsantique, que les civilisés modernes tendent de plus en plus à oublier. C'est le droit à'asyle appliqué au foyer domestique, au sanctuaire delà famille, qu'il ennoblit, exalte et consacre, comme le droit à^asyle de nos bons aïeux le faisait jadis des autels, et les Hébreux des villes lévitiques.
Généralement, toutes les relations qui ont été publiées par les navigateurs sur les Esquimaux ont fait un grand éloge de ce peuple, au point de vue de la moralité.
A mon avis, cet éloge a été beaucoup trop pompeux pour être sincère, ou bien, peut-être, ceux qui le leur rendaient ne les valaient pas.
Je ne puis encore, par moi-même, porter de témoignage
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pour OU contre leurs actes, ne les ayant jamais surpris dans des actions répréhensibles ; je dis seulement que rétat de nudité, souvent complète, dans lequel les individus des deux sexes demeurent dès leur extrême jeunesse ne saurait être un indice de chasteté. L'habitude contractée dès Tenfance diminue sans doute pour eux le danger que cet état ferait naître dans une jeunesse élevée dans les lois de la décence et de la moralité chrétiennes ; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils se permettent sans honte ce que Ton ne voit, chez nous, que dans la classe des créatures qui ne savent plus rougir.
Je les ai excusés plus haut, jusqu'à un certain point, de cette immodestie qu'une habitude invétérée rend, sans aucun doute, beaucoup moins coupable pour eux; mais, en homme moral, je ne saurais en approuver la pratique en elle-même.
Les Esquimaux rougissent quelquefois pourtant; c'est lorsque, ayant commis un larcin, proféré un mensonge ou joué un mauvais tour à quelqu'un, il se sont laissé surprendre par celui dont ils comptaient faire leur dupe*.
Ceci prouve que l'étalon de leur moralité n'est pas bien élevé, puisqu'ils ne tiennent pour mal ou injuste que ce qui parvient à la connaissance de leurs semblables, ou plutôt de leurs victimes. Mais je puis assurer que, sous ce rapport, j'ai connu bien des gens civilisés qui n'avaient pas plus d'honnêteté que des Esquimaux , et qui professaient exactement la même théorie.
Un peuple qui n'a pas d'idées plus saines ni plus élevées de l'honneur, de la justice et de la vertu, mérite fort peu de confiance, parce que c'est évidemment un peuple dégradé et corrompu. Mais il reste toujours à décider si les Esqui-* maux le sont plus que la masse de nos chrétiens dévoyés et retombés dans une infidélité systématique.
Je ne le pense pas.