UNB SCÈNE DE JONGLERIE
Pourquoi je ne vis pas la mer Glaciale. — La jonglerie. — Fuseaui rotatoires renouvelés des Ghaldéens. — Congédié.
Le voyage de lyoumatounak ne fut pas de longue durée. En moins de quatre heures de marche à pied, — les Esquimaux sont très-lents, — il avait atteint le bord de la mer. Il en revint le lendemain matin.
Je lui avais proposé de le suivre, et il y avait consenti. Il fallut toutes les épouvantes du général Bottom, qui se croyait déjà mort si je le quittais, pour m'empécher d'exécuter un dessein que j'avais tant à cœur.
Puis, ne devais-je pas retourner à la mer avec M. Mac Farlanc, au mois de mai, pour y passer Tété, ou même avec M. Murdoch Mac Leod, dans un mois?
Il est vrai que, logeant à quatre heures de marche de Tocéan Glacial, dont je voyais de la hutte du chef les hautes falaises montagneuses, je pouvais assurer sans mentir que j'étais allé à la mer Glaciale. Et cependant, qui le croira? je ne me rendis pas jusqu'à son rivage, je ne vis pas la mer, malgré l'immense désir que j'en avais, la sécurité de mon serviteur me faisant un devoir de m'en abstenir.
Quand je réfléchis maintenant à mon indifférence d'alors^ je ne me comprends pas moi-même. Il faut avoir vécu des années en ces contrées reculées; il faut être accoutumé à la sauvagerie, au désert ; il faut avoir compté sur tant et
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tant d^autres voyages subséquents, pour comprendre comment Ton n'a pas 'fait quelques pas de plus, dans une telle occasion, pour se procurer la satisfaction et la gloriole de dire : a Je suis allé telle et telle part, j'ai vu ceci et cela » , dans tant de circonstances où ces quelques pas n'auraient coûté qu'un simple dérangement de quelques heures.
Ce n'est là qu'un travers des grands voyageurs. Ils se disent : « Que verrai-je de plus, deux ou trois lieues plus loin , que je ne vois ici? Vaut-il la peine de me déranger pour si peu, alors que je puis me vanter d'avoir vu telle chose, puisque je m'en suis approché de si près, si près, que personne ne me croirait si je disais que ne l'ai pas vue?^»
Comprendriez-vous l'original qui traverserait la France pour voir la Méditerranée et qui s'arrêterait à une lieue dé Marseille, sans pousser plus loin? Ou, si vous voulez, ce provincial qui, parti de Bordeaux polir voir Paris, s'en retournerait des barrières?
Assurément non ; ils seraient absurdes l'un et l'autre. Mais on comprend que des habitants du littoral de la Méditerranée, vivant depuis leur enfance à une lieue ou deux de la mer, ne l'aient jamais vue que de loin, du haut de leurs collines, sans avoir eu même le désir, d'aller y tremper leurs pieds. Ne sont-ils pas des habitants du bord de la mer?
On conçoit que des maraîchers de la banlieue de Paris passent leur vie aux abords de la grande ville sans avoir jamais admiré le Louvre ni passé sous l'arc de l'Étoile. Xe sont-ils pas Parisiens?
Eh bien ! voilà ce qui m'est arrivé en cette circonstance, comme en une foule d'autres. Je suis allé jusqu'aux rivages de la mer Glaciale, et je ne l'ai point vue ; j'ai descendu le fleuve Youkon, dans l'Alaska, jusqu'à la moitié de son cours, et je n'ai pas poussé jusqu'à la mer de Behring. J'aurais pu parcourir en entier et en tous sens un et chacun des
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grands lacs du Nord-Ouest, et je nePai pas fait. Pourquoi? Mais, mon Dieu! parce que j'étais devenu un habitant du Nord-Ouest; parce que je comptais y passer toute ma vie; parce que je ne pensais nullement alors à la publicité. Ma curiosité n'eût pas été plus satisfaite pour quelques lieues de glace ou de neige que j'aurais vues de plus. Elles ne m'auraient rien appris de nouveau.
Comprend-on maintenant?
Dans la présente occasion j'avais eu une très-bonne excuse pour modérer ma curiosité. Le pauvre général Bottom, qui sans doute avait été moqué et menacé dans ses promenades à travers le hameau, se considérait absolument comme jugulé du moment que je le quittais , ne fûtce qu'une demi-journée. Donc, je restai.
Mais pourquoi lyoumatounah fronça-t-il le sourcil en rentrant dans Yighu et en reprenant sa place sur le lit-divan, à côté de sa belle moitié en costume de Léda? Pourquoi chercha-t-il à m'intimider en me disant à brûle-pourpoint que je lui avais donné un onguent scélérat, et qu'il voulait rejeter toutes mes méchantes médecines?
Cet homme était-il piqué dans sa jalousie d'époux par l'affabilité de sa femme à mon égard, ou bien la colère de Neypatouna et son extradition forcée de la hutte avaientelles déteint sur son humeur de propriétaire?
Je ne me suis pas avisé d'en rechercher la cause.
L'Esquimau qui est mécontent baisse la tête le plus bas possible, et, si vous lui adressez la parole, il ne vous répond point, mais il s'adresse à un tiers. C'est ce que fit lyouma- Umnah, sitôt arrivé chez lui.
— Tsiilé, dit-il à Sidajen, le chef blanc m'a fait me frotter la tête avec un méchant onguent; Vakoutoyarh (galette) qu'il m'a donnée à manger, en voyage et ici, est une méchante médecine. Je n'ai point trouvé de lard de baleine à la mer ; ils ont tout mangé. Et ce sont l'onguent et la galette
du chef blanc qui ont été la cause de mon échec. Dis-lui cela, isillél
— Demande-lui s'il désire un vomitif ou un purgatif, répondis-je à Sidajen.
— Je vais faire la magie contre le chef blanc, répondit TEsquimau d'un air farouche. Il apprendra ce qu'il en coûte de donner de méchantes médecines à un guerrier tchiglerk.
Tout aussitôt il s'accroupit sur le divan, bien en face de moi, prit un bâton flexible terminé par une pelote de peau à laquelle était fixée une lanière qu'il enroula autour du bâton, puis il commença à chanter, en déroulant et enroulant alternativement sa courroie autour du fuseau qu'il faisait tourner rapidement.
Il débuta d'un ton bas et sourd, puis il s'anima petit à petit, faisant vibrer la baguette, la secouant avec colère, lui imprimant des mouvements rotatoires très-vifs, et entremêlant son chant de paroles bourrues, d'ordres violents, comme s'il s^dressait à un être soumis à ses ordres. .
Bientôt lyoumatounak, s'enhardissant de plus en plus, passa du chant aux cris, des cris aux clameurs et des clameurs aux hurlements. C'était toujours des Van! yan! èh ! chantés sur le même rhythnie, mais accompagnés de trépidations, de contorsions , d'affreuses grimaces et d'espèces de convulsions.
Le malheureux suait à grosses gouttes, il soufflait, roulait les yeux, écumait, rejetait de ses vêtements le peu qu'il avait conservé ; il bavait, il se traînait à quatre pattes comme un animal. Enfin, il faisait son diable, et, en vérité, il se mit tellement hors de lui que l'on aurait dit que l'homme avait disparu pour faire place à la brute, mais à une brute pensante et parlante. Quoi de plus diabolique?
En s'agitant d'une manière aussi insensée, il avait tant secoué et fait vibrer son fuseau magique qu'il l'avait brisé . Il le remplaça par sa longue dague, et, tout en rugissant
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et en écumant comme un possédé, il se rapprocha peu à peu de moi, dans un état de surexcitation impossible à décrire.
Il était effrayant, horrible. Son visage avait perdu la forme humaine, ses yeux semblaient vouloir me poignarder. Il s'était tellement rapproché de moi que sa face était presque collée à la mienne, que je sentais son soufOe haleter sur ma figure et ses regards de hyène en colère se plonger dans mes yeux.
Noulloumallok était absent. Je jetai les yeux sur les deux Aoularéna, L'enthousiasme du frénétique s'était communiqué à elles et les avait gagnées par sympathie. Elles chantaient et piaulaient avec lui les mêmes èh! y an! y an! èh! un ton aigre et perçant qui me faisait tinter les oreilles. Elles avaient, comme le jongleur, saisi leur couteau, dont elles se frappaieqt en cadence le dessus de la cuisse ou lu paume de la main gauche. Leur regard était aussi vicieux que le sien. On aurait dit que tous trois se grisaient de bruit, de cris et de contorsions, comme d'autres se grisent d'alcool et de tabac, pour se donner le courage de faire un mauvais coup.
Assurément il s'était comploté quelque méchant projet contre moi à la mer. J'ai toujours pensé que cet homme y avait reçu l'ordre ou le conseil de chercher à m'intimider pour m'empêcher d'aller plus avant ou pour connaître à fond la trempe de mon cœur. C'était quelque chose de si neuf, de si inouï, pour cette troupe de forbans, que de voir un étranger jeune, faible et sans la moindre défense, s'aventurer tout seul au milieu d'eux, que l'on pouvait bien leur pardonner un peu de superstition à mon égard.
Ils voulaient voir maintenant si leur diable ne serait pas plus fort que moi, s'ils ne parviendraient pas à me faire bondir le cœur de crainte, si mon courage ne faiblirait pas , si je n'allais pas me mettre à trembler devant eux
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comme Keypatouna avait tremblé et fui devant mes regards et mon geste, le jour d'auparavant.
Dans ce cas, je le compris bien, j'étais perdu, et le Loucheux Sidajen avec moi.
Ce dernier avait un teint verdâtre. Il s'attendait à chaque instant à voir la dague de lyoumatounah se plonger dans mon ventre.
Mais je demeurai calme, froid, impassible, je dirai plus, méprisant, fixant le sorcier d'un air résolu, quoique sans colère ni irritation, mais avec indifférence.
Quand je sentis son haleine sur mon visage, et mes oreilles tinter de ses stupides clameurs ; quand je le vis promener son couteau à un pouce de ma poitrine, je le repoussai doucement mais résolument en lui touchant la poitrine, et je lui dis :
— Ké, tayma! Allons, c'est assez!
Puis je pris mon livre, je tournai le dos à l'Esquimau et me mis tranquillement à lire.
Cette action si simple fit expirer le chant et les cris sur les lèvres à^ lyoumatounah. Il cessa aussitôt. Mais tout son corps, pris d'un tremblement si violent que le divan en ressentait les commotions, ne put se calmer aussi vite ; son agitation avait été trop forte. Sans doute il se croyait en proie à son esprit familier.
Il reprit ses vêtements en souriant ; mais je voyais qu'il était à bout de force et de voix. Une sueur abondante ruisselait de tout son corps. En cet état, je crois que j'aurais pu le terrasser sans beaucoup d'efforts, en dépit de sa haute taille et de sa corpulence toute chaldéenne.
— Ouninnin! murmura-t-il faiblement. Ce n'était que pour plaisanter!
— Qui en doute? répliquai-je. El je continuai ma lecture.
Mais alors ce fut une autre histoire. Le pauvre garçon,
s^imaginant que j'allais, à mon tour, lui donner, au moyen de mon liyre, un échantillon de mon pouvoir d'enchanteur ou de sorcier, renouvela la scène qu'Atahualpa fit à Pizarro. lyoumatounak prit mon livre, le considéra. Je tourna et le retourna, l'ouvrit et le ferma, l'approcha de son oreille, se mit gravement à me contrefaire en marmottant des sons inintelligibles dans les feuillets, puis finalement laissa tomber le bouquin sur le divan en éclatant de rire.
Je l'avais vaincu en sang-froid, mais pas en magie, évidemment, et il en prenait occasion de se rire de mes prières.
Cependant les choses n'allèrent pas plus loin, et le jeune fou ne me parla plus de son besoin d'évacuer ce qu'il appelait mes méchantes médecines.
Le lendemain, le chef était soucieux. Avant le déjeuner^ il me dit :
— Chef, voilà que je vais bientôt partir pour la mer. lyoumatounak dit qu'il y a là-bas beaucoup de chair de baleine.
Ce jeune homme m'avait donc menti, la veille, en m'assurant qu'il n'y en avait plus.
— Tant mieux, répondis-je à NouUoumalloh ; j'en suis bien aise. II me tarde beaucoup de voir la mer glacée et d'y demeurer avec toi. C'est si près d'ici! quatre heures de marche à peine.
• — Certainement, certainement, c'est bien près, puisque nous sommes ici au bord de mer (c'était une métaphore) ; mais c'est inutile, c'est inutile, ajouta-t-il en se rembrunissant et en laissant percer un mécontentement manifeste.
— Pourquoi donc, inutile? Je te payerai ma nourriture et ne te serai point à charge.
— C'est inutile, te dis-je, chef, reprit-il en agitant vivement la main avec ses grands airs de gentilhomme. Là-bas.
^je ne serai plus chez moi. J'habiterai chez mon beau-père.
La maison y sera encore trop petite. II faut que tu t'en retournes avant mon départ.
— Et quand partiras-tu pour la mer?
— Dans trois ou quatre jours au plus. J'ai faim de baleine, vois-tu. J'ai faim d V/cAoA^ j*ai soif d'huile fraîche. Je ne tiens plus ici.
C'était toujours la même rengaine. Qu'avait donc cet homme pour me congédier ainsi avant que dix jours se fussent écoulés ?
Hélas! chers lecteurs, la raison de ses craintes, je vous Ta! fait entendre au commencement de ces pages. Je ne la connus ni cette journée-là ni les suivantes, mais seulement huit ans après, lorsque ce père dénaturé, ce mari indigne mit publiquement le comble à son infamie en répudiant la femme de son choix, la mère de son enfant, pour épouser qui...? sa propre fille! !
Les Esquimaux ses compatriotes eux-mêmes révélèrent à tous les Blancs cette turpitude, qui faisait autant d'horreur à ces païens qu'aux chrétiens eux-mêmes.
— Telle est l'unique raison qui porta Noulloumallok à se débarrasser de toi le plus tôt possible. Tu mettais, sans t'en douter, obstacle à sa passion coupable. Mais aujourd'hui encore, bien que sa méchante conduite l'ait fait mépriser, bien qu'il ait perdu son rang de chef parce qu'il ne cesse point de vivre dans le crime, il parle encore de ta vaillance et de ta bonne humeur avec amitié et admiration.
Pauvre Noulloumallok! infortunée Illamma !
Quinze ans plus tard, en 1877, je revis au fort Mac Pherson madame Aoularéna N* 1 , triste, tombée au pouvoir d'un autre maître, et pleurant encore sa fiUe incestueuse.
Il y a donc un certain degré d'immoralité que ne foulent pas vainement aux pieds les hommes de la nature, lors même qu'ils se sont fait une réputation d'hommes immo-
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raux. Il y a donc chez les païens une conscience publique devant laquelle doit ployer le sentiment d'un chacun !
Cela réjouit Fâme.
Mais il y a aussi de la contrainte et d'inénarrables douleurs même au cœur de ceux qui jouissent du plus haut degré de liberté qu'il soit possible à Thomme d'imaginer.
Et cela console ceux qui en ont moins.