CHAPITRE IX
NAVIKAN.
Arrivée de plasieurs étrangers. — c L'idéal charmant de l'homme primitif. « — Méfiance réciproque. — Le grand-homme Naoïkati" Pabian. — Curiosité indiscrète. — L'Esquimau est-il heureux? — Triste sort des fenmies. — Grand chef, grand voleur.
Trois jours avant mon départ du village où Noulhumallok était chef, il y arriva de la mer Glaciale une douzaine d'Esquimaux, hommes et femmes, dont quelques-uns venaient même des bouches du Mackenzie.
J'ai rarement vu, dans un salon bourgeois, régner plus de politesse, s'échanger des sourires plus aimables, un air plus affable, plus obséquieux; j'ai rarement entendu employer plus de paroles emmiellées, plus de compliments banals, plus de périphrases et de louanges que dans le taudis de Noulloumaïlok, entre mes hôtes et ces nouveaux venus.
Ceci me confirme de plus en plus dans la pensée qu'un sang chinois ou japonais n'est pas étranger à mes Tchiglit.
Cet assaut de politesse de part et d'autre dura près d'un quart d'heure. Que ceci me transportait loin des Peaux- Rouges et de leur rusticité! Jusqu'ici, les Esquimaux sont le seul peuple aborigène de l'Amérique chez lequel j'ai vu nos règles de politesse en honneur, bien qu'ils ne nous les aient pas empruntées.
Les compliments échangés, nous jouîmes d'un change* ment de décor à vue. C'était à qui des visiteurs montrerait
EXCURSIONS d'hiver. 97
au plus vite son cœur blanc. Ou aurait dit qu'il allait y avoir une séance de lutteurs ou un assaut de nageurs, quelque représentation de pugilat entre buUeys de fête de banlieue. C'est au bain de vapeur que nous allions recevoir que se préparaient ces bonnes gens ; car on peut bien s'imaginer que, eu égard à un si grand nombre de personnes rassemblées dans un espace si restreint, la petite hutte allait bientôt être transformée en étuve.
Dans ces préparatifs, j'admire toujours la simplicité et le sans façon des Inn&it. Ces gens-ci ignorent la honte. On ne sait comment caractériser leur impudeur, puisqu'ils n'y pensent même pas, qu'ils ne rient point les uns des autres, qu'il ne se fait entre eux aucune remarque déplacée. Us seraient même scandalisés qu'on se permît à leur égard une parole ou un regard indécents. Cela serait aussitôt relevé et condamné. C'est pourquoi je les compare aux petits chiens, lesquels ne peuvent rougir parce que Dieu les a créés sans culottes.
Voilà pour ceux qui veulent absolument que les Esquimaux soient l'innocence même, V idéal charmant de Vhomme primitif sortant des mains du Créateur, etc., comme les appelle un sensible Anglais de notre époque.
Quant à ceux qui croient les Esquimaux aussi portés au mal et à la concupiscence que nous le sommes nous-mêmes, je leur citerai cette réponse, que me fit un jour un jeune homme que je réprimandais touchant son manque de pudeur, surtout devant ces étrangers :
— A quoi bon me gêner devant eux? Ce ne sont pas des Blancs. Ils ne sont ni plus respectables ni moins coquins que moi. Nous nous valons tous. Tu ne nous connais pas. A quoi bon me gêner devant eux?
Je trouve ce raisonnement très-rationnel dans son cynisme même, et quand je considère ensuite notre conduite de vertugadins, il me semble que nous sommes des imbé-
ciles. Ne vous fâchez pas, amis lecteurs, mais mettez avec moi la main sur le cœur. Nous valons souvent moins 'que des Esquimaux, et cependant nous nous efforçons toute notre vie de paraître meilleurs que nous ne sommes. Nous vivons d'hypocrisie, trompant les autres, nous leurrant nous-mêmes, et ne gagnant ahsolument rien au change qu'à nous rendre misérables, guindés, composés, méprisants et méprisables ; car nous ne sommes jamais dupes de la fausse vertu ni de la duplicité des autres.
Ne serait-il pas plus simple et plus commode, lorsque nous sommes dénués de certaines vertus, de nous manifester tels que nous sommes, sans affecter de les posséder ou de les priser? Nous mettrions tout le monde à Taise, et, au moins, si nous nous danmions, ne serait-ce pas sans avoir enjoui nos volontés et nos désirs de vices pendant quelque temps. Mais vivre de contrainte ici-bas pour souffrir encore davantage dans une autre vie, voilà le comble de Taberration. On me dira : Nous devons éviter le scandale.
tt Le scandale, dit la Sagesse, vaut mieux que le mensonge. » Et je le comprends, parce qu'il appartient an moins à la vérité. Un seul degré de vérité vaut mieux que cent de fausseté.
Ah! cette police, combien elle est plus exigeante et moins logique que les curés? Voilà cependant ce que Ton gagne à abandonner la loi de Dieu : la police en ce monde et le diable dans l'autre. C'est peu attrayant.
Je trouve les Esquimaux plus rationnels et plus sensés. Je ne les crois pas exempts de concupiscence ; mais je les trouveplus sincères et, partant, plus heureux que nous. Voilà.
Quoi qu*il en soit de la vertu des Esquimaux, cet idéal charmant de l'homme primitif commença à exhaler certain arôme fort peu comparable à de l'essence de rose.
Sous l'impression des effluves chauds et nidoreux qui
sortirent de ces calorifères ambulants, la hutte de NouUoîh maUok, convertie en établissement hydrothérapique, se mit à fondre, à suinter, à distiller comme un parapluie ferté de constellations, par une pluie d'orage. Tic, tic, tic, tombaient les gouttes, d*abord une à une, puis plus pressées, et enfin ruisselantes. Et chacun d'éponger le divan, ou son dos, ou sa tête, de tamponner la voûte et les murailles fondantes avec du lichen, de la mousse, des peaux.
Nous étions vingt-deux personnes dans cet espace de douze pieds carrés, déjà embarrassé d'ustensiles, de sièges, de lampes, d'outrés à eau et à huile. On peut juger à combien de degrés de chaleur avait été subitement élevée l'atmosphère de l'appartement.
Une grosse chaudière pleine de viande bouillie, qui fut apportée et déposée au milieu de Viglou, lui communiqua un degré de plus de calorique, alors qu'elle en avait déjà trop. Une buée épaisse se répandit parmi nos hôtes, les voilant et les dérobant les uns aux autres.
On aurait dit une assemblée des dieux dans l'Olympe, assis au milieu des nuages.
NouUoumalhk semblait avoir hâte de voir les talons de tous ces visiteurs, car il se plaignait souvent des douches qu'il recevait sur la tête ; toutefois l'étiquette et l'hospitalité lui faisaient un devoir de rire de tout, de montrer sans cesse une parfaite bonhomie, sans laisser percer la moindre impatience.
Cependant je fus bientôt amené à comprendre que cette longanimité de l'Esquimau dans ses rapports avec ses semblables ne vaut pas la' rondeur et la franche familiarité des Dènè-Dindjié, bien qu'elles frisent souvent la grossièreté. Les Innoïtse ménagent parce qu'ils se redoutent. Ils cachent leur crainte ou leur haine les uns aux autres sous le masque de la douceur et de l'urbanité ; mais ils sont prêts à jouer du couteau à la première rixe.
ne
Je le compris lorsque je vis Noulloumaïlok et lyoumatounah saisir leur grand couteau dès qu*ils virent paraître les hôtes qui les visitaient, et ne plus se défaire de cette firme tant qu^ils demeurèrent sous leur toit; je le compris encore quand je vis le grand-homme Innonarana gesticuler avec cet instrument de seize pouces de lame sous le nez de son plus proche voisin , le grand-homme Navikan, grand chef des Esquimaux Taréorméout ou gens de la mer Glaciale, un fieffé brigand s'il en fut jamais.
Ah! c'est que nous sommes ici en pleine sauvagerie; c'est que les Esquimaux, en dépit de toute leur politesse, de leurs minauderies chinoises, de leurs allures de gandins et de petits-maîtres, des grimaces prétentieuses de leurs dames et demoiselles, sont de vrais sauvages, les seuls véritables sauvages que Ton rencontre dans le nord du Canada, dès que Ton quitte les tribus hilléni.
Navikan-Pabian est un grand diable d'un soixantaine d'années, aux cheveux gris, au grand nez busqué en bec d'aigle, à l'air cauteleux et perfide, en dépit de l'éternel sourire qui se joue sur sa bouche sarcastique. Sa face de satyre ressemble un peu à celle de Henri IV, moins la bonté.
Pour les Blancs comme pour les Esquimaux, Navikan est un scélérat, un assassin. Ses hauts faits sont inscrits sur sa face en autant de lignes tatouées en bleu qui passent à califourchon sur son nez, en s'étendant d'une oreille à l'autre, qu'il a commis de meurtres ; horribles chevrons qui stigmatisent à tout jamais le Torkrota.
Ce tatouage ne fait point de celui qui le porte un guerrier, ni même un soldat ; encore moins le constitue-t-il un héros. Non, c'est le signe du meurtre, car torkrota vient de torkro, la mort, et de torkron, un meurtre.
Aussi, même parmi les Esquimaux, ce signe, que je crois avoir été primitivement une condamnation, un stigmate imposé par l'usage, inspire-t-il l'abhorrence et l'effroi.
De son côté, Navikan, pendant cette entrevue amicale, ne se défit pas de son arme, un sabre d^abordage troqué ou volé dans FOuest à quelque baleinier russe ou américain.
Tous les autres Esquimaux, même les petits enfants de dix à douze ans, étaient armés. Et dans cette occurrence, Sidajen, quoique pour la forme, avait tiré son couteau de poche, avec lequel il se jouait. J'étais le seul à avoir les mains vides.
Navikan se pencha vers moi avec un sourire de fauve. Il me tàta les poches en tous sens avec un sans gène de pickpocket.
— Ké! Pilikiçt-aria kitor? Dis donc, où est ton petit fusil (revolver)?
— Je n*ai point de petit fusil ni d'arme quelconque, lui répondis-je. Je n'en ai que faire, parce que je n'ai point d'ennemis et que mon cœur est blanc.
Le grand chef sourit, mais il ne répondit rien à l'allusion; elle le condamnait trop.
NouUoumallok recommença pour ces nouveaux visiteurs la narration qu'il avait faite précédemment à tous ceux qu'il avait vus en route ou de passage chez lui. Il raconta comment je mangeais, de quelle manière bizarre je me couchais dans un sac de peau ; il dit que je me mouchais dans un carré de coton, conservant ensuite précieusement dans ma poche, — qu'il appelait des mamelles de vieille femme, — ce que eux s'empressent de rejeter avec dégoût. Il me contrefît chantant, toussant, éternuant, crachant, à la grande délectation des nouveaux venus, qui ne se faisaient pas défaut de me rire au nez.
J'eus beaucoup à faire pour sauvegarder ma dignité, fort compromise en cette circonstance ; car, le récit de la Poire-à-poudre terminé, Navikan^Pabian me pria de pousser la condescendance jusqu'à répéter devant lui et ses gens ces différentes opérations, à l'européenne.
J*étais donc, pour ces civilisés de la mer polaire, une sorte de sauvage ridicule, ou tout au moins un curieux barbare, une sorte de talapoin cynghalais voyageant et me montrant pour le plus grand plaisir de leur société. Si, par malheur, il y avait eu par là quelque Jardin d'acclimatation ou quelque Barnum ambulant, c'en eût été fait de moi ; on m'y eût interné d'urgence, à la manière de nos Omahas et de nos Tamouls nomades, sous l'étiquette : Peau-Blancke barbare et intraitable, venu des pays du soleil brûlant.
Je dois avouer que, à la façon des sauvages qui daignent visiter Paris pour voir couler la Seine, je me prêtai de bonne grâce aux vœux de ces bonnes gens, chantant, toussant, me mouchant, crachant et lisant,. à leur grande admiration.
Je me dispensai seulement de danser, comme d'un acte incompatible avec ma dignité personnelle.
Tout ceci ne m'empêcha nullement de beaucoup rire dans ma barbe, ainsi que doivent le faire les Omahas et les Cynghalais qui nous font l'honneur de nous visiter.
Enfln, lorsque la chaudière fut vide, que toutes les nouvelles eurent été échangées de part et d'autre*, que chacun eut satisfait sa curiosité en contemplant, palpant, manipulant ma montre, mes livres, ma boussole, ma boîte d'allumettes, mon petit couteau de poche et surtout le possesseur de ces objets ridicules et absurdes, l'assemblée se dispersa après avoir repris son costume, parla crainte où ils étaient de voir les murailles et le plafond de notre iglou tomber comme un cataclysme sur nos têtes.
Néanmoins nous demeurâmes encore douze à passer la nuit sur cet étroit lit-divan construit pour cinq personnes. C'est dire combien exigu fut l'espace alloué à chacun de nous. Aussi je ne dormis guère plus cette nuit-là que la première que je passai dans une hutte déneige.
Dans ce cas, je me mets à philosopher. J'envisage sous
EXGUBSIONS D'HIVBR. 103
tous les aspects la vie de ces sauvages, essayant de me ren^ dre compte du degré de bonheur dont ils peuvent jouir.
La conclusion de mes réflexions fut que, considérés en eux-mêmes et sans faire aucune comparaison avec Tétat de vie plus fortuné de peuples qu'ils ne connaissent pas et dont ils ignorent la félicité et la richesse, les Esquimaux sont le peuple le plus heureux qu'il y ait sous. . . la lune. Ils le sont du moins tout autant que Fours blanc et Iç loup arctique au milieu des glaces polaires, aussi contents de leur sort que le phoque dont la chair sert à leur subsistance, et que le marsouin dont ils boivent Thuile en guise de vermout avant le déjeuner.
Qu'est-il besoin de démonstrations par voie de raisonnement ou d'autorité? Du moment que l'Esquimau ne se plaint pas de son destin, qu'il est satisfait et glorieux de sa yourte de bais et de neige, qu'il se contente d'une mince lisière de sables et de steppes au bord de la plus inhospitalière des mers, et qu'il ne lui vient pas même à l'esprit le désir de chercher un climat plus fortuné, cet homme est heureux, très-heureux.
D'idées politiques, il n'en a pas plus que de poétiques. Lui parler des unes et des autres serait se faire traiter d'insensé. Sa politique est la chasse et la pêche; sa poésie, l'embonpoint de sa chère Eve, une bonne pipe et un plat de lard fondu.
Faut-il autre chose sur terre pour faire la félicité d'un homme charnel ?
Au point de vue des sentiments religieux, l'Esquimau n'a aucune de ces craintes que la foi met au cœur du croyant. Il ignore s'il a des œuvres pies à faire, s'il doit mériter pour avoir droit d'entrée dans son Elysée sous-marin ; il ne sait si les crimes qu'il commet peuvent lui valoir des peines dans l'autre vie. Tout ce qu'il connaît, c'est qu'après sa mort son âme s'en ira dans la mer pour y
pécher, y manger du lard et y boire de Thuile avec les mânes de ses ancêtres, tout comme pendant la vie.
Ce qui m'a le plus étonné chez eux, au début, c'est que les femmes y sont traitées plus humainement et avec plus de douceur que chez les Peaux-Rouges. On n'en voît^ aucune qui ait eu le nez coupé dans un moment de jalousie incontrôlable. Ceci est à l'honneur des Esquimaux.
Mais j'eus bien vite la raison de cette différence. Elle est contenue tout entière dans la complète abjection de la femme esquimaude. Chez ce peuple de bandits, les femmes se laissent vendre, acheter, troquer, échanger, prêter, traiter en filles de joie. Elles y ont perdu toute honte, toute pudeur, toute réserve, toute fierté. Elles me paraissent avoir appartenu à une race conquise que les hommes se sont assimilée en en épousant les femmes et les filles. Je ne puis expliquer autrement cette complète servilité du beau sexe.
Voilà toute la raison de la supériorité des maris esquimaux sur les Peaux-Rouges. Ce sont des sultans ou des souteneurs; de maris, il n'y en a point chez eux.
Le lendemain, à quatre heures du matin, la bande de NaviharirPabian continua sa marche vers le fort Anderson, en profitant de la fraîcheur de la matinée, dans cette période des longs jours où le soleil a déjà trop de force, vers midi, pour que des gens vêtus de fourrures puissent cheminer sans transpirer et fatiguer beaucoup.
Navikan me tira par les pieds , en guise de gentillesse.
— Kaloun, anahranan^ Uatiioranouk, Chef, au revoir, BOUS partons.
Et comme je faisais à peine un mouvement impercep* tible, oppressé par le sommeil que me permettait le divan redevenu libre :
EXCURSIONS D*HIVBR. 10^
— Kous partons, te dis-je, répéta-t-il plus fort.
— Eh bien! c'est bon; partez donc! répondis-je en lui tendant la main. Puis, rabattant ma couverture pardessus ma tète, je me replongeai dans les bras de Morphée.
Cette manœuvre sans gène excita Tadmiration et les rires joyeux des Esquimaux réunis pour le coup de Tétrier ; mais je n'en compris nullement la raison. Elle ne me fut révélée que longtemps après, par Tun des assistants.
— Ah! kratétsey, tu nous avais donné, en cette occasion, me dit-il, la plus grande preuve de confiance et d'amitié que nous ayons jamais reçue d'un Blanc.
Les capitaines marins qui nous avaient visités avant toi étaient toujours armés quand ils venaient nous voir , et, lorsqu'ils passaient la nuit chez nous, il y en avait toujours un qui faisait la garde en fumant sa pipe pendant que les autres dormaient.
Les commerçants en fourrures de la baie d'Hudson en agissent de même avec nous.
Mais tu es le premier Blanc qui soit venu nous voir sans armes et qui ait dormi sous notre toit avec la confiance et l'abandon d'un petit enfant. C'est pourquoi tous les Esquimaux t'en ont conservé de la reconnaissance.
Il y a donc du cœur chez ce peuple grossier et sauvage; il est accessible aux bons mouvements, à la bravoure, à la générosité, parce qu'il est énergique et violent.
Malheureusement, hélas! à mon réveil, à neuf heures du matin, ce fut une tout autre histoire, et je dus en rabattre de mon enthousiasme. Tel est l'homme, sous tous les cieux et dans tous les pays : alors qu'on l'exalte, c'est alors qu'on se voit contraint de le mépriser; être double, participant de la nature de l'ange et de celle du démon!
niamma rentra à cette heure, tout effarée, débitant une longue tirade. . . et balalin ! et balalan ! . . . dans laquelle je
106 LES GRANDS ESQUIVAUX.
ne perçus que les mots takelou (raquettes), hreymirk (chien), et mitko (viande sèche).
Sidajen n'était pas là pour m'interpréter, mais grâce à mon excellente mémoire et aux efforts que je faisais pour apprendre, je pus engager conversation avec le chef.
— Qu'y a-t-il ? demandai-je à Innonarana,
— Il y a, chef, répondit-il, que Navikan, qui ^e dit un grand chef, un grand-homme, mais qui, après tout, n'est qu'un forkrola, est aussi un tigiliktork (un voleur).
— Et qu'est-ce qu'il t'a dérobé ?
— Oh! à moi, rien; il a trop peur de moi pour cela. Je suis méchant, moi ; tu ne me connais pas encore, je le vois bien. Les choses ne se passeraient pas bénignement, s'il me volait.
— Cependant tu n'as jamais tué personne, toi, fis-je d'un air con6ant et glorieux; tu n'as pas le nez barré.
II se mit à rire.
— Non; c'est pourtant vrai cela! fit-il avec un petit air de modestie qui me fit rire. Mais le grand -homme Pahian a abusé de ta confiance. Profitant de ton sommeil, il t'a volé. C'est indigne, cela! fit-il en s' animant. 11 aurait dû respecter ma maison. Il a viole les lois de l'hospitalité ; il m'a fait honte. Mais, ajouta-t-il par manière de boniment, il n'est pas de notre tribu, vois-tu. Il est du Mackenzie; c'est un méchant Kravàné; tandis que nous, qui sommes de bonnes gens, nous sommes des Irlsàné,
— Et que m'a-t-il volé, chef?
— Il t'a pris tes raquettes, puis tes provisions; mais non pas toutes, seulement la moitié.
Je compris alors que les rires de Navikan, lorsqu'il me vit me rendormir sans méfiance, cachaient plus que de l'enthousiasme. C'était un rire de renard, faux et narquois.
— II ne faut pas te formaliser de cela, continua le chef avec une petite moue de coquette. Tous les Innoïi ne se
ressemblent pas. lis ne sont pas semblables aux Irkréléït. Il en est de bons et de meilleurs, de mauvais et de pires.
— Comme partout ailleurs ! répliquai-je.
— Où est donc Sidajen? demandai-je à Jllamma.
— Il court après ton chien , me dit-elle , car il n'en reste plus qu'un ; Navikan t'a pris Tautre.
Cettj nouvelle m'indigna plus que la disparition des raquettes et de la viande , parce que je savais que ces chiens étaient nécessaires au bon M. Mac Farlane, et qu'il s'était privé de leur secours pour me les prêter. Il me les avait chaudement recommandés. Sous le Cercle, un chien vaut un cheval.
En attendant le général Bottom, on servit le déjeuner. II fallait que le Loucheux eût une bien grande peur d*étre tancé par l'officier anglais, pour qu'il se résolût à courir seul après les Esquimaux partis depuis quatre heures du matin.
— Chef, me dit Noullaumallok pendant le déjeuner, chef, je te remercie d'avoir daigné manger et dormir sous mon pauvre toit. Tu nous a montré que ton cœur est blanc et qu'il ne connaît pas la crainte, comme celui des Irkréléït, qui nous fuient, et celui des Krablounet, qui viennent chez nous armés de leurs petits arcs détonants (revolvers).
Tu n'as point d'armes sur toi, parce que ton cœur est bon pour nous. Merci!
Mais je ne puis demeurer plus longtemps ici ; les provisions me manquent, et à la mer je ne serai pas chez moi ; je logerai chez mon beau-père. Tu feras donc bien de partir avec la première bande qui montera au fort.
C'est sans doute pour t'obliger à partir avec lui que Navikan t'a volé tes raquettes, ta viande et ton chien.
Ce disant, le chef se trahissait aussi ; mais j'affectai de ne pas prendre garde à toutes ces excuses de voleurs.
Alphonse revint sans chien ni provisions, à dix heures.
Les Esquimaux avaient trop d'avance sur lui pour qu'il eût pu les rejoindre , ou bien il n'avait pas cherché à les rattraper, de crainte de recevoir des avanies.
Je dus faire de nécessité vertu.
Deux jours après, à la nuit tombante, il nous arriva une nouvelle bande de la mer. Elle se composait de trois Esquimaux : Anhoutchinah, Jnoniakrark et Tchimitstark, suivis de leurs femmes et d'un petit enfant.
Ils arrivaient également du Mackenzie par la voie du canal naturel auquel je venais de donner le nom de Napoléon m.
Tous les trois se vantaient d'être des chefs, à l'encontre des grands chefs Navikan et Koulloumallok , qui prétendaient, avec un petit air de modestie ineffable, qu'ils n'étaient pas chefs du tout. Mais chefs je les crus , parce que les Esquimaux, à l'instar des Francs, ne reconnaissent, après Tomrark ou le diable (qui me rappelle Thor, le dieu des Scandinaves), d'autre maître qu'eux-mêmes ou plutôt leur épée ou isavirasiark.
Avec de telles convictions, tous les hommes sont chefs, nobles et grands-hommes.