‹ Les grands EsquimauxChapitre 17 sur 33 · RETOUR AU FORT ANDBR80N · texte numérisé non relu

RETOUR AU FORT ANDBR80N

Anhoutchinak et Inontakrark- — Attaqae bénévole. — Le général est en déroute. — Voleur confondu. — Départ d'Anderson.

Ce serait tomber dans des redites inutiles que de parler en détail de mon voyage de retour au fort Anderson.

Je partis de chez Noulloumallok en compagnie d'Anhou^ tchinah et i^ Inontakrark , Le premier avait une femme qui s^appelait Aoularéna, comme les deux épouses de mes hôtes. Décidément, me dis-je, les Esquimaux affectionnent les aiguilles ! Ce nom doit leur paraître extrêmement poétique pour qu'ils le prodiguent de la sorte.

La première nuit, je bivouaquai avec mes compagnons dans une hutte de neige. Mais aussitôt que nous eûmes atteint la limite des sapins et que nous en aperçûmes quelques rares bouquets dans les ravins qui bordent le fleuve, nous nous hâtâmes, Alphonse et moi, d'aller y camper à la belle étoile, heureux de rendre à nos poumons Tair dense et froid de la nuit, et de permettre à nos jambes fatiguées de s'étendre à leur aise devant un feu de conifères parfumés.

Le matin de notre troisième journée, je jouis de la contemplation de la plus belle parhélie que j'aie jamais vue sous le cercle arctique; et Dieu sait pourtant si j'en ai vu!

Le temps était très-beau, le soleil rutilant, et cependant une brume diaphane comme un voile de femme était

répandue dans Tair et se dispersait sous forme de prismes de glace d'une ténuité extrême, tombant du ciel devant Tastre du jour avec des coruscations de paillettes d'or.

C'est ce météore qui engendra celui de la parhélie, bien plus remarquable encore.

Le soleil apparut tout à coup flanqué de douze spectres solaires, disposés en croix sur trois rangs de cercles concentriques. Chacun des faux soleils était le centre d'autant d'arcs-en-ciel qui, sur leurs tangentes, formaient huit autres spectres un peu plus pâles que les premiers. Enfin, le vrai soleil était lui-même le centre d'une croix rayonnante d'une splendeur sans égale.

Je n'avais encore rien vu de si prodigieusement beau, et je ne vis, par la suite, aucune parhélie comparable à ce labarum polaire. Sur l'azur profond d'un ciel sans nuages, ce météore scintillait comme une décoration splendide de diamants sur un uniforme bleu de roi.

Cette même journée fut témoin d'un incident qui ne fit pas honneur à la bravoure du général Bottom, en dépit de son titre honorifique. Je me convainquis, en cette rencontre, du peu de compte qu'un Européen doit tenir du courage d'un Peau-Rouge, pour sa propre défense, chez des Esquimaux ou parmi des Indiens d'une nation différente de celle de son guide.

Nous venions de prendre notre repas de midi au même endroit où nous l'avions pris treize jours auparavant, en compagnie d'Innonarana. C'était à l'extrémité d'un portage qui coupe une pointe de la rive droite. Comme nous redescendions sur le fleuve, Alphonse me dit tout à coup avec épouvante :

— Voilà la bande de Navikan, qui s'en revient du fort ! Je jetai les yeux sur la glace, et je vis effectivement une troupe d'Esquimaux qui s'en retournait à la mer avec armes et bagages.

— Tant mieux! dis-je à Sidajen, j^aurai au moins mes raquettes ; car je me fatigue à marcher dans la neige sans leur secours.

Mais le pauvre garçon pensait à autre chose.

— Us vont tout nous voler, me dit-il. On voit bien que tu ne les connais pas. Si tu as peur, nous sommes perdus. C'est quand ces gens-là partent des forts qu'ils font leurs mauvais coups.

Pour toute réponse, je Tavoue , j'éclatai de rire au nez de ce jeune homme, qui tremblait toujours. Il s'en formalisa.

— Tu les crois bons, n'est-ce pas ? me dit-il avec humeur. Eh bien ! tu vas voir. S'ils ne nous pillent pas, ce sera une merveille. Ce sera le moins qu'ils puissent nous faire, ces meurtriers de ma nation !

Cette assurance m'intimida un peu. Je commençai à croire que le général disait vrai. Toutefois, je fis le dédaigneux, justement pour lui donner du cœur.

— Si c'est le cas, lui dis-je, le mieux est de payer d'audace et de risquer le tout pour le tout. Au moins je défendrai mon bien et je pourrai peut-être leur en imposer par mon sang-froid.

Quelques minutes après, les Esquimaux nous entouraient sur le fleuve congelé, non pas avec ces égards qu'ont les Peaux-Rouges lorsqu'ils rencontrent des Blancs , non pas en nous mettant la main dans la main, ou le nez contre le nez, mais à la manière d^une troupe de bandits.

Deux jeunes gens arrêtèrent le seul chien qui me restât pour tratner mon mince bagage. Les autres se pressèrent autour de moi et me séparèrent d'Alphonse, que je perdis de vue.

Puis, tout en riant, en folâtrant, en me prodiguant les noms de chef, de père, de krablouna ou couronné, de grand-homme, etc., ils commencèrent bel et bien à fouiller et à retourner mes mamelles de vieille, c'est-à-dire mes

ut LES GRANDS ESQUIMAUX.

poches, ni plus ni moins que Teussent fait des voleurs de grand chemin.

Les femmes surtout excellaient dans cet exercice de pickpocket. Elles m'étonnërent par leur impudence et leur audace.

Sans me fâcher, ce qui n'aurait servi à rien, et avec la même jovialité, la même bonne humeur qu'ils en mettaient dans leur œuvre de filouterie, je distribuai quelques bonnes taloches aux messieurs , je serrai les poignets des dames entre mes doigts, de manière à leur faire crier grâce, afin qu'elles fussent moins impertinentes et indiscrètes.

Je leur arrachai sans pitié des mains tout ce qu'ils avaient accaparé sur moi et qu'ils me demandaient avec instance : mes lunettes, mon mouchoir, ma boussole, mon couteau fermant, ma montre et sa chaîne, mon chapelet, ma boîte d'allumettes, ainsi que des cordons pour raquettes.

Us ne me prirent donc rien, puisqu'ils me rendirent tous ces objets. Ils s'excusèrent même de leur malhonnêteté en me disant qu'ils n'en agissaient ainsi â mon égard que par pure curiosité, pour s'assurer s'il était vrai que je ne fusse pas armé, que j'eusse un cœur aussi blanc et aussi bon qu'on le prétendait.

Convaincus que j'étais sans armes et, par conséquent, sans mauvais desseins, ils se répandirent en cris d'admiration, en Krayanapa! et en Krayanana! sans fin.

Finalement, ils me dirent :

— Kè! kè! isaviktaoun! Vite, vite, hâte-toi de partir!

Ce fut alors seulement que, me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.

Qu'étaient devenus le pauvre général Bottom et mon traîneau? Ils étaient déjà rendus à un kilomètre de distance, courant l'un derrière l'autre aussi vite que faire se pouvait, sans se soucier plus de moi que de Colin- Tampon.

EXCURSIONS d'hiver. 113

— Qu'est-ce à dire? demandai-je aux Esquimaux. Que 8*est-il donc passé? Qu'avez-vous fait à cet homme?

— Nous n'en savons rien, répliquèrent-ils. Il en est toujours ainsi entre nous et les IrkréléiL . .

EnBn, ils me serrèrent tous la main à Fanglaise, avec une joie que la panique du général semblait accroître, puis ils s'éloignèrent en me saluant de Krayanayné! et Ailla-ranayné! retentissants. Ces deux mots équivalent à « Merci! grand merci ! Je suis content ! n

Tant que nous pûmes nous voir et nous entendre, les pauvres malheureux firent retentir les échos du fleuve des mêmes bruyantes salutations.

J'étais ému jusqu'aux larmes.

Je ne rejoignis mon général en déroute que plus d'une heure après, i cause du manque de raquettes. Elles ne s'étaient pas trouvées sur les traîneaux des Esquimaux. Ils me dirent que Navikan les avait cachées sous la neige, ou bien qu'il avait dû les remettre à M. Mac Farlane. Ce chef était encore au fort avec un ou deux hommes de sa troupe.

Quand je pus enfin rattraper mon Alphonse , il était encore livide et à bout de souffle. Je lui reprochai doucement de s'être sauvé lâchement en m'abandonnant à la merci des Esquimaux, sans même m'avertir de sa fuite. Il me répondit :

— J'avais bien autre chose à faire qu'à t' avertir. Tu n'as donc rien vu, pendant que les Esquimaux t'entouraient et t'amusaient?

— Mais certainement non.

— Tu n'as donc pas vu le gros joufflu Neypatouna sauter sur moi, son couteau à la main, et me dépouiller de tout ce que je possédais?

— Mais non, mais jion, mon pauvre ami. Je pensais que les Esquimaux te faisaient les mêmes gentillesses qu'à moi, ou plutôt je ne pensais pas à toi du tout.

lU ^ LES GRANDS ESQUIMAUX.

— Des gentillesses! ah! bien oui. Ils m'ont dévalisé comme des voleurs, comme des ennemis. Ils m'ont pris ma pipe, mon sac à fumer avec tout ce qu'il contenait : tabac, battefeu, silex et amadou, mon couteau de poche, mes lunettes à neige, mes bagues, mes souliers de rechange.

Ils ont fouillé dans ton traîneau, et peu s'en est fallu qu'ils n'en aient arraché tes couvertures.

— Mais enfin, Dieu merci ! tu n'as reçu aucun coup?

— Parce que je me suis exécuté. Mais pendant que l'on me dépouillait, Neypatouna tenait son grand couteau levé sur ma poitrine; il ricanait et grinçait des dents, m'avertissant que si je faisais mine de me défendre ou de crier, il allait frapper.

Et alors, continua-t-il plus doucement, tu comprends que tu aurais été perdu comme moi. Je les connais, te dis-je. Ce n'est pas lorsqu'on demeure avec les Esquimaux qu'ils sont à redouter, c'est lorsqu'on les quitte. Le chat consent à jouer avec la souris et à la laisser vivre tant qu'elle demeure avec lui ; mais si elle s'avise de vouloir se sauver, alors maitre Mitis, d'un coup de patte, vous la tue bel et bien. Voilà.

Navthanr-Pabian était encore au fort Anderson quand j^y arrivai à pied, sanis raquettes, avec un seul chien à mon traîneau. Dieu sait si j'étais glorieux!

Je le trouvai chez M. Mac Farlane. Sitôt qu'il me vit, il vint à moi de l'air le plus câlin, et voulut me prendre la main pour la serrer à l'européenne. Je la lui refusai. Je ne voulus pas même le regarder, et je passai outre en lui disant :

— Tu n'es qu'un méchant voleur.

J'ai dit qu'au physique cet homme ressemblait à Henri IV ; mais combien difTérent au moral !

— Prenez garde, sir, me dit M. Mac Farlane. Il faut ménager ces gens-là, ne point les brusquer de la sorte ; ce ne sont pas des Peaux-Rouges.

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— Il faut ménager toat honnête homme, lui dis-je, — peut-être un peu trop vivement, car j'étais ému contre TEsquimau, — qu'il soit Peau-Rouge, Blanc ou Esquimau; mais il faut au moins savoir reprendre sévèrement les coquins qui le méritent, lorsque Ton est dépourvu des moyens de les châtier autrement.

Cet homme m'a dérobé un de vos chiens, mes provisions de voyage et mes raquettes, alors que j'étais sous un toit hospitalier, qu'il a déshonoré. Ce n'est pas un chef.

Navihan, le grand-homme, s'était fait aussi humble que possible. Il me promit de me rendre mes raquettes, qu'il avait cachées hors du fort, dans la neige. Il assura M. Mac Farlane, qui ne savait rien de sa conduite, que mon chien l'avait suivi malgré lui , ce qui était impossible, et qu'il l'avait rendu aux serviteurs du fort. Ceci était exact. Enfin, loin de se mettre en colère, il finit par me faire mille protestations de respect et d*amitié. Il savait bien, disait-il , qu*il avait tort, qu'il s'était laissé prendre en flagrant délit de larcin, seule faute pour laquelle un Esquimau ait de la contrition, et m'assurait que cela ne lui arriverait plus.

Je lui donnai la main à son départ.

En somme, H. Mac Farlane ne fut nullement fâché de la mercuriale bien méritée que ce forban venait de recevoir de moi, d'autant plus que cet officier n'avait pas eu la responsabilité de cet acte, que j'avais assumée volontiers*

Mes trois compagnons de route esquimaux, ainsi que leurs femmes, n'arrivèrent que le lendemain. On se rappelle que je les avais laissés dès le matin de notre seconde journée de marche.

Je leur avais'confié mon petit coffret, parce que mon chien était trop chargé. Je dois leur rendre ce témoignage qu'ils me le rendirent intact, au grand ébahissement de M. Mac Farlane, qui me dit que ces Esquimaux venaient de réaliser en ma faveur un prodige d'honnêteté jusque-là sans eiemple.

A Anderson, nul ne voulait y croire.

— Je pense, monsieur, dis-je à Tofficier anglais, que la meilleure manière de corriger un voleur est de le traiter en honnête homme et de lui témoigner une entière confiance, parce qu'alors on le met an pied du mur. Jusqu'ici ce système m'a réussi , dans ce premier voyage chez les Esquimaux, sauf auprès de Navikan, dont j'aurais dû mè méfier.

Beaucoup de gens ne sont mauvais que parce qu'ils sont connus et n'ont plus d'espoir de récupérer une réputation d'honnêteté. Ils ne demanderaient pas mieux que de vivre en honnêtes gens , si on les traitait comme tels et qu'on voulût bien oublier leur conduite passée.

Telle fut ma première excursion chez les grands Esquimaux ou Tchiglit, de la baie Liverpool, en 1865. Il avait été convenu, entre l'aimable M. Mac Farlane et moi, que je l'accompagnerais, au mois de mai suivant, à la baie Franklin, où nous devions passer l'été sur les rivages de la mer. Je me promettais beaucoup de plaisir de cette expédition arctique, dont un mois de séjour à Anderson me séparait seulement. Une lettre de mon confrère, datée da fort Bonne-Espérance, vint déranger tous mes plans. Cet -ami me mandait qu'il était malade et impotent, et me priait de ne point prolonger mon absence, mais de hâter mon retour le plus possible.

Je me rendis au désir exprimé par cette dolente épître et retournai au fort Bonne-Espérance peu après mon retour de la mer Glaciale.

Hélas! mal m'en prit. Je retrouvai mon compagnon dans un excellent état de santé, et il ne me fut plus possible, pour cette saison, de penser à la baie Franklin, à la mer Glaciale ni aux pauvres Esquimaux.

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