CONTINUATION DU VOYAGE
Puanteur des hultes de neige. ^- Le dësert arctique. — Les montagues Rouges et le cap Bathurst. — Seconde nuit de bivouac sous la neige. — Tourmente de neige. — Méfiance de mes hôtes. — L'isatis on renard bleu. — Un village esquimau. — Costume grotesque des femmes innoît.
Combien je fus satisfait, quand le jour parut à travers le dôme de cristal qui nous abritait, de voir les rayons d'un soleil radieux en corapénétrer les murailles et se jouer délicieusement à travers cette neige transformée en glace opaline par Teffet du suintement des parois !
Tels que des poussins sortant de l'œuf, nous éventrâmes notre maison et nous nous trouvâmes en plein air, humant le froid du matin à pleins poumons.
J'abandonnai avec satisfaction Tinfàme sentine, hier soir neige immaculée , maintenant latrines puantes et nauséabondes, repaire putride comme un cloaque communal.
Les miasmes s'attachent si fort à cette neige poreuse, ils la compénètrent tellement, qu'un igloriyoark ne perd jamais l'odeur infecte qu'y ont laissée ses habitants d'une seule nuit. En vain, pour l'assainir, y établit-on un courant d'air en perforant la hutte de part et d'autre; les miasmes huileux sont indélébiles. C'est une peste qui s'attache aux murailles de neige, s'y incruste avec le dégel et résiste au froid le plus intense. Il faut les feux du soleil et
la destruction complète du fragile édiûce pour purifier cette souillure, image, hélas! bien fidèle de celle que le vice cause à l'âme.
Nous voilà donc de nouveau arpentant le lit glacé du fleuve des Inconnus. Sa vallée, étroite et tortueuse, est bordée de hautes grèves de 130 à 150 mètres d'élévation qui grandissent toujours, au fur et à mesure que nous approchons de la mer Glaciale, et prennent ensuite les proportions d'une chaîne de montagnes de granit rose ou de dioritc, qui les a fait nommer Chié-intsik, montagnes Rouges, par les Dindjié.
L'extrémité de ce système, parfaitement aride, est le cap Bathurst.
L'embanquement des falaises borde parfois le fleuve de son talus rapide, semblable à un rempart. D'autres fois il s'en éloigne de quelques centaines de mètres, et se trouve remplacé par des langues de terre sédimenteuse sur lesquelles poussent des sapins rabougris, des saules nains et sans tronc, dont les rameaux flexibles s'élancent à même le sol glacé.
Ces derniers vestiges de végétation arborescente ne servent qu'à mieux faire ressortir l'extrême désolation de ces lieux reculés. La mort règne ici en maîtresse. On la sent vivre. Elle y commande et vous domine. La gloire de leurs habitants est de lutter avec elle tous les jours de leur vie, de la dompter, de la briser comme un animal féroce. Il y a un certain plaisir, une satisfaction réelle dans ce duel pour la vie, — the strugglefor life, — et c'est peut-être ce qui attache tellement l'Esquimau aux horribles plages de cette mer solaire, aux rivages arides et nus de ses affluents glacés.
Si l'absence de végétation arborescente se fait cruellement et hideusement sentir dans ces parages arctiques, à défaut, le bois sec ne manque pas. Le fleuve Anderson en
charrie d'immenses quantités pendant la belle saison, déposant ces arbres, arrachés et transportés depuis sa source, sur tous les bancs de vase et de sable, sur toutes les pointes de terre, les entassant surtout à la mer Glaciale, où ils forment de grands deltas entièrement composés de vase et d'arbres empâtés, dont le niveau s'élève d'une aniiée à l'autre.
Les arbres que n'arrêtent pas les bancs dérivent jusqu'au pôle, loin, bien loin des forêts qui les ont vus naître et qui les ont nourris. Ils fournissent aux Esquimaux, perdus dans les îles, le combustible dont ils se chauffent en été, et les matériaux dont ils construisent la charpente de leurs maisons d'hiver.
De grands et nombreux fleuves ont reçu de la Providence la mission de répandre les richesses végétales de leurs rives jusqu'aux extrémités du monde. La nature est une bonne mère qui connaît et pratique admirablement le système des compensations. L'exubérance de bois de chauffage et de construction sur les plages esquimaudes semble défier le froid mortel et les longs hivers des climats arctiques.
Outre l'immense et majestueux Mackenzie, le tortueux Anderson, les pétulants Mac Farlane et La Roncière, la Coppermine blanchissante de chutes, la Natowdja qui sort du grand lac des Esquimaux, la Colville, le fleuve Back avec ses innombrables rapides, le Wiseman et autres longs cours d'eau tout aussi inconnus des géographes et dont plusieurs ont été dénommés par moi-même, roulent dans leurs eaux fougueuses les détritus des forêts et les dégorgent dans l'océan Glacial.
Plus on se rapproche de cette mer glacée, moins la neige )Bst épaisse, plus les glaces le sont. Lorsque l'hiver est trèssec et très -rigoureux, il n'y a même pas de neige du tout.
C'est ainsi que les extrêmes se touchent.
Ce second jour, au coucher du soleil, nous atteignîmes
le confluent d*un large cours d'eau qui descend des montagnes Rouges, la Chié-intsik nillen, pour se jeter dans le fleuve Anderson. Elle y forme plusieurs grandes îles qui divisent le cours de ce fleuve sur un parcours de deux lieues environ.
—7 11 y a douze ou treize ans, me dit le général Bottom, cet endroit fut le théâtre d'un drame de sang. Des Esquimaux nous y surprirent pendant la nuit et assassinèrent cinq de mes compatriotes.
— Comment! tu te trouvais là aussi, toi? demandai-je à Sidajen.
— Oui, dit-il, et bien que je ne fusse qu'un petit enfant de quatre à cinq ans, je m'en souviens comme si c'était d'hier.
— Est-ce que tous les Dindjié de ce camp furent tués?
— Oh! non. Seulement cinq hommes qui ne se réveillèrent pas à temps pour échapper aux ennemis. A cette époque, continua- t-il, nous étions encore bêles. 11 nous arrivait de chasser et de demeurer avec ces têtes pelées d'Esquimaux; nous espérions pouvoir les adoucir. C'est ce qui me fait dire que nous manquions d'esprit.
— Tu considères donc les Esquimaux comme bien féroces?
— Ah! chef, fit-il, ce sont de vrais loups que nous n'apprivoiserons jamais. Ils sont trop sauvages pour vivre jamais en hommes !
Et l'homme qui me tenait ce langage était un sauvage lui-même !
— N'y a-t-il jamais eu d'unions matrimoniales entre vous et les Esquimaux? repris-je quelques instants après.
— Jamais de mariage proprement dit. Quant à des relations sexuelles, il y en a eu plusieurs fois. Peut-être y a-t-il de notre sang dans les veines de quelques-uns de leurs enfants. Je ne sais. Mais parmi les Dindjié, il n'y a pas un
seul métis esquimau, et chez les Sambos issus du croisement des femmes Dindjié avec des hommes Dènè, je ne connais qu^un seul enfant qui soit réputé né d'un Esquimau ; c'est le plus jeune fils de Yékkéri-Winhkwin, et c'est pourquoi on l'appelle TEsquimau.
L'une des principales raisons qui fit naître la haine des Esquimaux contre les Dènè-Dindjié fut que ces Peaux- Rouges appellent les Innoït Anahrén, ce qui, dans leur langue, signifie Pieds Ennemis. Mais en langue esquimaude ce même nom signifiant Stercoraires, il excite l'indignation et la colère des voisins des Dindjié.
Nous devions camper au confluent de la Chié-inisik'-nil' len. Mes hôtes y avaient construit, en venant au fort, une hutte dans laquelle ils comptaient coucher encore. Le vent l'ayant comblée de neige, Sidajen et moi nous la vidâmes à l'aide de nos raquettes. Néanmoins, elle exhalait une telle puanteur que je me demandais comment je pourrais me résoudre à y passer la nuit.
11 le fallut bien pourtant, car on n'apercevait plus de bois nulle part.
Quand Innonarana, que nous avions ' devancé , arriva, je gelais sur place, malgré le mouvement que je venais de me donner. J'avais hâte de voir la hutte garnie de ses fourrures, le bienheureux lampion allumé et la porta fermée sur nous ; ce ne fut donc pas sans terreur que le chef nous apprit qu'il n'avait plus de lampe, qu'il en avait disposé en faveur des deux jeunes gens, qui, en manquant, la lui avaient empruntée, et que, si je n'avais pas de bougie dans mon bagage, force lui serait de construire une autre lampe.
Construire une lampe ! mais je gelais debout ; comment aurais-je jamais le temps de la voir achevée? J'allais être transformé en glaçon.
Cependant, il fallut en passer par là.
,32 LES GRANDS ESQtJIM .) (JX.
Dans Tun des portages que nous avions franchis pendant la journée, NouUoumallok avait coupé un morceau de bois, li lui donna, à Taide du couteau, la forme d'une lampe esquimaude, y incrusta trois cailloux ramassés sur un îlot, tressa une façon de mèche avec trois brins de peau de renne, et l'ustensile se trouva prêt pour la nuit.
Il était temps que nous nous missions à Tabri ; mes pieds ne pouvaient plus endurer le froid de la glace qui nous portait.
Moins comprimé que la nuit précédente, je pus goûter dans cette hutte un sommeil réconfortant et ininterrompu.
Avant de me coucher j'avais donné à lyoumatounak de la pommade camphrée pour qu'il en oignit sa tête galeuse. Quel compagnon de chambre et de lit ! grands dieux !
Pendant la nuit, il venta très-fort. Le vent descendait d'aplomb et par rafales des hautes montagnes blanches de neige. Ne rencontrant aucun obstacle dans cette vaste expansion du fleuve, large comme une petite mer, il fit table rase sur la glace, il en balaya toute la neige et en accumula un banc de trois mètres de haut sur trois côtés de notre hutte, enfouissant hommes et chiens dans ses strates glacés.
La glace du fleuve, secouée et pressée par le vent, oscilla tellement que nous craignîmes bien des fois qu'elle ne s'entr'oiivrît sous nos personnes. Le cas n'est pas rare. J'ai vu une de ces larges crevasses se former presque sous nos pas, sur le grand lac du Carcajou, au mois de novembre suivant. L'eau en jaillit comme d'un puits artésien, mais avec l'apparence et le développement d'une large et longue vague qui vint se répandre sur la surface de la glace. Nos chiens durent se mettre à la nage, et nous-mêmes ne pûmes traverser la fissure qu'en nous jetant à plat ventre sur nos traîneaux et en nous laissant atteindre par l'eau.
Dans la présente circonstance, nous en fûmes quittes pour la peur. Les protocarbures d'hydrogène enfermées
EXCURSIOXS D'HIVER. 33
entre le fleuve et la glace y occasionnèrent toute la nuit des roulements et des détonations semblables à ceux du tonnerre. La glace craquait, tremblait et se secouait comme si elle allait s'entr'ouvrir, mais aucun autre phénomène ne se produisit. J*eus seulement l'avantage d'obtenir une démonstration prise sur le fait de la formation des phénomènes volcaniques.
Le soleil était haut dans le firmament quand nos paresseux d'Esquimaux se résignèrent à sortir de notre clapier. A cet effet, nous dûmes creuser un véritable tunnel sous la neige qui l'encombrait, opération qui nous fit découvrir nos chiens, que la poudrerie avait littéralement ensevelis vivants. Les pauvres bêtes n'en paraissaient nullement fâchées. Jamais elles n'avaient dormi plus chaudement et plus moelleusement que sous cette neige foulée par l'ouragan.
Durant la troisième journée, nous dépassâmes une bifurcation des bouches du fleuve Anderson, que nous laissâmes à gauche pour suivre la branche mère. Cette bouche se jette, au dire des Esquimaux, dans un grand canal naturel d'eau salée ou ikaraisark qui sépare la prétendue île Nicholson de la terre ferme. Je donnai à ce canal le nom du grand empereur Napoléon III, lequel était alors dans toute sa gloire.
Ce canal n'a encore été vu ni exploré par aucun voyageur. En ce lieu, nous fîmes un nouveau portage.
Le pays que nous parcourions était devenu d'une stérilité affreuse. Pas un seul vestige d'arbre, pas un saule, pas un buisson, mais des pentes neigeuses à droite et à gauche, des falaises escarpées s'élevant par rangées superposées dans une aridité sépulcrale, des montagnes désolées qui ressemblent à une chaîne de gigantesques glaçons, avec leurs pointes acérées, leurs aspérités tranchantes, leurs déclivités rapides, leurs précipices presque perpendiculaire*.
34 LES GRANDS ESQUIMi^UX.
C'est plus qu'un deuil de la nature ; c'en est la mort, mais une mort vivante, animée, mille fois plus horrible que celle du tombeau.
La vie, par le fait, s'affiche dans cette mort par cette multitude d'empreintes de carnassiers dont la neige trahit le passage ou le séjour. Le sol est jonché de leurs pas, de leurs pistes: arvicoles jaunes, gerboises du Nord, martres, hermines, renards de toutes les variétés, loups. Ces derniers, à en juger par l'écartement et la largeur des empreintes, accusaient une haute stature.
Ces pistes nombreuses font tressaillir de joie les deux Esquimaux, qui y voient l'espoir d'une chasse abondante et d'une brillante campagne pour le printemps.
Après avoir traversé une lagune, nous redescendîmes sur le fleuve, où nous trouvâmes encore une toute petite oasis de sapins rachitiques et clair-semés. Ces arbres n'y avaient pas plus de trois mètres de haut. Nous nous y réfugiâmes pour prendre notre repas de midi.
A dîner, je remarquai avec un certain étonnement que mes hôtes refusaient avec obstination le thé, les galettes et même le beurre. Le galeux lyoumatounak ne voulut plus s'oindre la tête de mon onguent à dartres. Quel revirement mystérieux l'esprit étroit de ces sauvages avait -il donc subi tout à coup? Avaient-ils reçu quelque important avis de leurs génies, ou bien avaient -ils fait quelque rêve effrayant à mon endroit? L'Esquimau est demeuré enveloppé de tant de superstitions !
Sidajen, qui reçut cette observation, répondit :
« C'est parce qu'ils se trouvent tout à fait chez eux qu'ils en agissent ainsi. Il ne faut pas t'en étonner et encore moins t'en formaliser.
a Tant qu'ils étaient en pays neutre, sur un territoire depuis longtemps consacré aux échanges, ils se croyaient permis de vivre comme les Indiens et les Blancs.
EXCURSIONS d'hiver. 35
tt Maintenant, ils sont sur leurs terres, où jamais Dindjié ni Dènè n'ont mis le pied. Ils croiraient offenser leur bon dieu en se conformant à nos communs usages. C'est à nous maintenant de les imiter. »
C'était bien le cas de se rappeler le dicton des anciens : u Romœ viviie sicut Romœ, »
Nous repartîmes en longeant le pied des montagnes Rouges, lesquelles nous accompagneront désormais jusqu'à la mer.
Sur le fleuve, j'aperçois et examine une trappe à renards entièrement faite de glaçons. Elle me fait admirer le génie des Esquimaux une fois de plus. Aucune difficulté n'arrête ce peuple. U surmonte tous les obstacles.
Des pas nombreux àepichoukié, V isatis des Russes, se font remarquer sur la glace, dans ce pays des fourrures chanté par le romancier Jules Verne. En effet, nous longeons le prolongement du cap Bathurst, ce fameux cap de granit que son imagination fit se détacher du continent pour aller se promener, je crois, dans le Pacifique !
Que les lecteurs se désabusent, le cap Bathurst est toujours à sa place, et la diorite dont la nature l'a bâti subsistera autant que le monde.
Il existe plusieurs variétés de renards en pays esquimau, mais elles n'appartiennent qu'à deux espèces, la jaune ou vulgaire, et l'arctique, qui donne des sujets de cinq ou six couleurs : le tériennak ou renard blanc de neige, la plus abondante et la plus commune des fourrures ; elle ne vaut ici que 2 fr. 50 ; le kéatsarolik, qui est noir avec l'extrémité des poils blanche : c'est le renard argenté des Canadiens. Une autre variété de même nom est le Ten&r à croisé, dont le pelage noir est coupé, le long du dos, par une raie blanche. Le renard bleu, ou isatis, qui, à mes yeux, est gris de plomb avec des reflets métalliques, porte le même nom que le renard blanc et est encore moins estimé. Quant au
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superbe krénertorh ou renard noir, le plus rare de tous, qui a la couleur et le lustre du corbeau, sa peau est payée 15 francs aux Esquimaux, cette peau que la Compagnie d'Hudson vendait alors jusqu'à 1,000 francs la pièce aux mandarins du Céleste Empire !
Depuis que les Américains ont trouvé le secret de teindre les fourrures d'une manière qui défie Tœil le plus exercé, on fabrique des renards noirs du plus beau pelage, et les véritables krénertorh ont perdu de leur ancienne valeur.
Le soleil se couche. Il est temps de camper, et cependant Innonarana ne parle pas de bivouac, ni de lampe ; mais il s'est singulièrement rembruni et presse le pas, soucieux. Quelle préoccupation agite donc le noble chef?
Nous quittons une quatrième et dernière fois le lit du fleuve des Inconnus pour gravir la rive gauche et nous enfoncer dans l'intérieur , un autre grand circuit de l' Anderson nous obligeant à ce nouveau portage dans un steppe aussi désolé, aussi morne que les précédents. Les hauteurs du canal ou ikaratsark, dont j'ai parlé plus haut, le bordent à gauche. C'ejt pour la première fois que nous apercevons cette chaîne de collines qui nous annonce l'approche de la mer Glaciale.
Tout à coup, au bout de deux heures de marche, le sol manque devant nous. Il descend par plusieurs terrasses rapides jusqu'au rivage. L'Andersôn reparaît de nouveau, mais élargi, formant une vaste et dernière expansion dont le terminus a^i son déservoir dans la baie Liverpool. (Fig, 4. )
Entre ses rives de 60 à 70 mètres, qui ne sont plus des falaises, mais de simples rivages sédimenteux, j'aperçois une douzaine de grandes huttes de neige disséminées, comme des nids de rats musqués, sur le bassin du Kraksi-torméork. C'est le village le plus méridional et le plus oriental des Esquimaux Tchiglit. 11 appartient à la tribu
des Kragmalioéït, dont Noulloumalloh'Innonarana est le grand-homme ou chef.
Sitôt que les chiens esquimaux aperçoivent leurs huttes, ils font entendre des hurlements de joie, échappent à leurs conducteurs et, s*élançant à fond de train sur les déclivités du sol, ils roulent pêle-mêle, leur traîneau sur les talons, jusqu'au bas de la côte, et atteignent les premiers la plus rapprochée des huttes.
Tout paraissait congelé et mort à notre approche : point de cris d'enfants jouant et se vautrant dans la neige; pas de jeunes gens faisant rebondir leurs légers fuseaux sur la surface du fleuve ; pas un seul panache de fumée blanche au-dessus de ces dômes blancs et mornes. Mais, aux cris des chiens, plusieurs êtres étranges surgissent de terre à quatre pattes, et se dressent comme des ours sur leurs jambes de derrière; puis ils lèvent vers le ciel leurs pattes de devant et font entendre des Krayanapa! Krayanana! répétés. La plus âgée de ces hôtes singulières, douées de queue, de poils et d'oreilles pointues, se frappe sur la cuisse dans un enthousiasme inexplicable : u Kratsia! kralé! Merveille! merveille! » répète-t-elle.
Mes lecteurs ont deviné. J'avais sous les yeux ihe femelles, les femmes et la fille de mes hôtes ; des femmes vêtues comme des ours avec des sayons de poil, des pantalons velus, des bottes velues, et la têle renfermée dans un affreux et immense capuchon semblable au chapeau à claque d'un suisse que l'on aurait garni d'une auréole de longs poils roux.
On aurait dit une mascarade.
Mon apparence grave et mon vêtement noir firent expirer sur les lèvres de ces dames les rires et les exclamations de joie. Elles prirent un air sérieux et presque farouche.
J'allai à elles en souriant, et je leur tendis la main avec toute la gentillesse possible. Elles ne comprirent rien à
mon geste et se défendirent de me donner la leur, cachant leurs bras derrière le dos comme autant de petits enfants craintifs et boudeurs.
Cependant Noulloumallok et son galeux compagnon, plus hargneux, plus refrognés que tantôt, s'cpoussetèrent pour la dernière fois et se jetèrent Fun après l'autre dans le trou ténébreux et visqueux qui avait vomi leurs compagnes. Celles-ci les y suivirent, et nous demeurâmes seuls, le général Bottom et moi, à nous morfondre au dehors, avec les chiens pour compagnons.
C^était une réception sinon discourtoise, du moins bien étrange : de grands éclats de rire, un refus absolu de nous donner la main, des regards maussades, puis une éclipse totale de Tune et de Tautre nymphe. Peste de Fentrevue!
Cependant tout cela s'expliquait. AFaspect de sa demeure, plus semblable à un grand nid de castors qu'au palais d'un chef puissant , le grand-homme des TchigKt Kragmalivéïl venait d'éprouver cette dépression d'esprit que ressent le pauvre qui reçoit le riche, cette gêne, ce malaise de l'humble qui héberge le puissant ; car, il ne faut pas se le dissimuler, dans ma pauvreté et mon dénûment, j'étais encore un riche et un potentat aux yeux de ces déshérités de la nature.
Le visage d'Innonarana s'était donc assombri ; il avait témoigné une tristesse manifeste, que son sourire forcé n'avait pu déguiser, en me disant :
— KraUlsey, chef, ma maison est petite, bien petite, trop petite pour tant de monde !
C'est ainsi que j'expliquai plus tard la scène peu hospitalière que venaient de nous donner nos hôtes. Mais alors et de prime abord, je ne compris pas celte réception si peu cérémonieuse. Combien elle différait de la franche gaieté, de l'empressement jovial, de l'enthousiasme enfantin que me témoignaient les Dènè et les Dindjié.
Sîdajen, le pauvre général , n'en parut que médiocrement flatté.
— Le chef n*est pas content, me dit-il. Et cependant je ne devine pas pourquoi. N'importe; entrons toujours. 11 ne nous arrivera rien sous son toit. Et, se baissant sur les mains et les genoux, il pénétra dans le clapier, après avoir mis en sâreté mon traîneau et son contenu.
J*imitai Sidajen dans cette marche à quatre pattes ; un apprentissage, ma foi ! peu glorieux pour la nature humaine.