‹ Les grands Esquimaux [microforme]Chapitre 32 sur 54 · ÉTÉ · texte numérisé non relu

ÉTÉ

tambours. On ne les bat poiit sur la peau, mais sur les bords, tout en marquant la mesure par le balancement du corps et un mouvement de va-et-vient imprimé à l'instrument. L'harmonie qu'on en tire est à peu près celle que l'on obtiendrait en heurtant ensemble deux tibias ou deux crécelles d'office des ténèbres.

À peine les tambours ont-ils donné le ton, que des piailleries s'élèvent de la galerie qr'' forme en même temps le chœur musical; les hommes d'une voix sourde, les femmes en fausset glapissant : « £h! yan yan yan yan hé! Eh! yan yan yan...! » Ainsi va la musique, avec rhythme etcadence, mais sans diversion. Toute l'assemblée se balance, tressaille, ressaute, comme transportée par cette harmonie macabre, tandis qu’un ou plusieurs danseurs s'élancent dans l'arène, étonnant l'assemblée par leurs évolutions, leurs poses outrées, leurs gestes véhéments, (Fr. 6.)

Pnontakrark ouvrit la danse. Il avait la réputation d’un parfait danseur. Il s’élançca dans le cercle, capuchon hérissé en tête et un long couteau à la main, pour battre la mesure. Sa danse fut gracieuse. Il commença par sauter et retomber en cadence, rebondissant encore, faisant avec la tête, les bras et le torse, des gesticulations singulières. Tantôt on aurait dit un oiseau étrillant son plumage, tantôt les contorsions bizarres que font les perroquets devant un miroir. D'outres fois il me semblait reconnaitre les allures ridicules du coq de bruyère qui se pavane et fait la roue devant ses poules.

Le rhythme chaugeant, il prit un air sévère et martial. Ce n'était plus un oiseau, c'était un guerrier défiant un ennemi invisible. I tendait en avant son bras armé du glaive, en poussant le hurlement du loup arctique, cri de guerre des Innoït; il se cabrait fièrement, frappait du pied la terre avec fureur, bondissail sur son insaisissable proie, la déchi-

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rait, la brisait, pour redevenir ensuite et tout à coup souple, doux et gracieux comme au début de la danse.

Cette danse de caractère a certainement du mérite.

À Inontakrark succéda un quadrille composé de deux jeunes hommes et de deux matrones. Les premiers étaient superbement vêtus de costumes en peau, blancs comme neige et bordès de lisérés de fourrure de différentes couleurs. L’un portait un bandeau en loutre surmonté d'une aigrette de grue. Il avait aux reins une grosse queue de renard noir qui trainait derrière lui et lui donnait l'aspect d'un animal dressé sur ses jambes de derrière.

Le second portait un corbeau pendu derrière son échine, plus une hermine sur chaque épaule. Sa tête était ceinte d'un bandeau en peau de plongeon arctique, au plumage bleu métallique tiqueté de blanc. La tête de l'oiseau et son long bec noir étaient placés sur le front du danseur. On aurait dit des cimiers égyptiens ou tapuyas.

Les deux dames, en chasubles de peau ouvragées, leur immense capuchon à plumets en tête, se dandinaient d’un air qui affectait la majesté et qui était suprêmement niais. Toute leur action consistait à fléchir à peine les genoux alternativement, à la manière des Cris, pinçant les lèvres d'un petit air précieux, fermant leurs petits yeux obliques, et balançant la tête en présentant tantôt un bras et tantôt l'autre, avec des minauderies affectées.

J'ignore ce que pouvaient signifier des gestes aussi ridicules.

Quant à leurs deux partners, ils tournaient autour des deux dames avec des poses furibondes et dévergondées, roulant des yeux hideux et se démenant'comme des frénétiques.

Il fallait voir le dédain que manifestaient les Dindjié spectateurs de ces danses d’un caractère tout polynésien. Ils pouvaient à peine contenir leur mépris et me disaient, en me montrant ces beaux et élégants danseurs :

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— Nachi kouttchin ! Quelles folles gens!

Toutefois ces critiques impitoyables ne laissaient pas d'applaudir par courtoisie, criant plus fort que les autres :

— Anakranan! anakranan! Encore! encore!

Tout à coup les tambours font un vigoureux appel au silence. Un air vif et rapide est entonné, et une horrible petite vieille, la mère du grand-homme Navikan, s'élance dans le cercle en affectant les allures et la vivacité d’un jeune homme.

Elle est vêtue en homme, sans le capuchon ni les iouglit de son sexe; son visage ridé et parcheminé est décoré d'une moustache au charbon et d’une barbiche postiche; elle a la main armée du glaive des guerriers.

A l'aspect de ce hideux personnage, âgé de quatrevingts ans, une immense hilarité s'élève de la foule, qui pousse des anakranan frénétiques. L'enthousiasme fait redoubler les chants, les tambours battent furieusement, et les yan! yan! hé! deviennent intolérables pour des oreilles musicales.

La vieille gambade, bondit, grimace et se démène comme les mimes d'un autre sexe. Elle imite à la perfection les gestes grotesques des hommes, leurs contorsions véhémentes, ululant tout le temps comme le loup et se tordant comme le carcajou.

La joie et l'admiration de la foule tenaient du délire. Mais la folie de la vieillesse qui singe les espiègleries du jeune âge est un spectacle trop navrant et trop hideux pour que je pusse lui accorder un seul sourire. J'avais presque envie de pleurer sur un tel dévergondage dans la femme caduque.

Le dernier acte de cetie représentation scénique, qui ferait fureur à Paris, comsista en une danse de médecine. Ce furent Ararayalok et un autre jeune Esquimau qui s’y

livrèrent, en l'honneur des morts de l'hiver qui venait de s'écouler.

Dès les premiers sons des tambours, changeant leur rhythme après l’exitus de l’affreuse vieille, un Dindjié me dit :

— Ah! cela va tourner mal. Les voilà qui vont danser pour leurs morts. Leur pensée devient mauvaise.

Je me ris des appréhensions de ce chrétien et voulus voir la représentation jusqu'au bout.

Krarayaloï et son partner s'étaient élancés dans le cercle d'un air gai et jovial. Après quelques poses gracieuses et innocentes, semblables à celles du comique Znontakrark, ils parurent se recueillir et changer tout à coup de genre.

Leur visage, jusqu'alors naturel et souriant, s'attrista. Ils cessèrent de hurler comme le loup et demeurèrent silencieux, les yeux rivés à terre et pleins de mélancolie. Ils se prirent à sautiller d'une curieuse façon, feignant probablement d’imiter la démarche des mânes, des esprits des morts.

Peu à peu le visage des danseurs s’assombrit davantage et se décomposa, je ne sr's trop comment. Leurs traits changèrent au point d’être méconnaissables. C'était une transfiguration inexplicable dans le genre horrible. Ces jeunes hommes devaient évoquer intérieurement toutes les imaginations les plus lugubres, former les projets les plus sinistres, pour que leur extérieur s'en ressentit aussi vivement. Ils interprétaient admirablement leurs sentiments. Quelque chose de diabolique, qui respirait la haine et la vengeance mêlées au deuil le plus noir, au désespoir le plus complet, se dépeignait sur leurs traits.

Plusieurs Loucheux ne purent soutenir davantage la vue de ces deux hommes effrayants; ils s'éloignerent épouvantés, en disant :

— Tschizjé, Anabren nizjen krwa ! En vérité, les Esquimaux sont de méchantes gens !

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En même temps que changeait leur visage, les danseurs changeaient aussi de mode. Xrarayalok bondissait comme un énergumène, les bras pendants, les yeux fixés sur la pelouse. Ses sauts atteignaient près d’un mètre de haut et, ce qu'il y a de plus inconcevable, c’est qu'il retombait sur Ja pointe des pieds et qu'après avoir trottiné quelque temps sur cette pointe, à l'instar de nos danseuses, il rebondissait sur lui-même au milieu du cercle, sautillant tristement et remplissant le rôle de l'âme. L'autre était l'évocateur. le chaman, le vengeur.

L'enthousiasme des danseurs et des spectateurs avait atteint son plus haut période; le chef du poste et ses serviteurs se hâtèrent donc de se retirer; aussitôt les portes du fort se fermèrent, et ordre fut donné de prendre toutes les précautions nécessaires pour parer à une attaque nocturne.

De leur côté, les Dindjié s'étaient éclipsés l’un après l'autre, et se renfermèrent dans leurs yourtes, où ils ont toujours leurs fusils chargés à balle et leurs dagues préparées à leur chevet.

Il paraît, en effet, que c’est à l'issue de leurs danses, surtout quand ils se livrent à la danse de médecine ou des morts, que les Esquimaux tentent leurs mauvais coups.

J'ignorais ce fait; je demeurai donc seul jusqu'à la fin. Mais rien de tragique ne se passa. Lorsque les /Znnoït virent qu'ils n'avaient plus d’admirateurs ils cessèrent leurs chants et leurs gambades, et rentrèrent sous leurs tentes ; il était deux heures du matin.

Seuls, les jeunes gens continuèrent à jouer toute la nuit (une nuit ensoleillée) à la paume, à la berne, à la perche ou à la corde. Ils n’allèrent prendre du repos qu'à cinq ou six heures,

Les Esquimaux avaient répandu la rumeur qu'ils voulaient s'emparer du fort Mac Pherson et en piller les magasins, sous le spécieux prétexte que ce sont les Blancs qui leur

apportent des épidémies jusqu'ici inconnues d'eux. Mais ils n’en firent rien. Ils auraient trouvé d’ailleurs, dans les Dindjié, des amis et des alliés des Blancs qui ne sont point à mépriser lorsqu'ils sont en corps et qu'ils ont des Européens à leur tête.

Il arrive quelquefois que ces danses des Esquimaux, qui, comme on le voit, sont très-innocentes, ne se passent pas d'une manière aussi décente. De jeunes femmes, des filles, dans le dessein de plaire aux hommes et de s’attirer leurs applaudissements, y laissent tomber tout à coup une pièce essentielle de leur costum, à la jubilation et à l'hilarité générale des assistants.

Mais ces manières insensées n'ont plus lieu au fort Mac Pherson, depuis que le chef de poste actuel, un fort honnête homme, ai-je dit, les leur a expressément défendues. Ceci m'est une preuve que là-bas, sur leurs rivages solitaires, les Esquimaux sont loin d'observer dans leurs danses et leurs jeux les règles de la modestie et de la bienséance.

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