CHAPITRE IV LA NIRO-KILOV-ALOUK
Départ pour la mer Glaciale. — Une rixe. — Sur la Peel. — Le voleur Navikan reparaît sur la scène. — Méfiance de mes hôtes. -— [a rivière du Sang versé. — Mes protecteurs se montrent. — Avances mérétricieuses. — Un vieux pêcheur de baleines. — Tentes esquimaudes. — Identifications avec les Celtes. — Les éléments se déchaînent contre moi.
Enfin le jour du départ arriva, ce jour si impatiemment attendu. Eu égard à la fête officielle de la nuit, la majeure partie de la journée fut cependant consacrée au sommeil; de sorte qu'il était deux heures de l'aprèsmidi lorsque je pris congé du personnel du fort Mac Pherson.
Moyennant finance, je reçus du chef de poste un ballot de cinquante kilogrammes de viande sèche, un pain de graisse de cinq à six kilogrammes pour nous aider à manger cette viande par trop maigre, et huit mètres de tabac en corde pour payer ce que les Esquimaux pourraient me fournir en fait de nourriture.
Quant aux autres provisions, je les avais apportées du fort Bonne-Espérance, ainsi que je l'ai déjà dit.
J'eus le grand tort de partir dans ma pirogue d’écorce de bouleau et d'amener avec moi mes deux jeunes Peauxde-lièvre Jean Trou-Kwéyé et Jean Oulla-Yan. En pareil cas, dans une démarche de cette importance et offrant
autant de dangers, on doit imiter Annibal et Cortès, on doit brûler ses vaisseaux.
Déjà l'oumiak ou barque de peau de mes protecteurs dansait au rivage, renfloué. Les dames y avaient pris place, les mains armées des larges gaules munies de palettes qui leur tiennent lieu de rames, de vraies pelles de boulanger. Leurs chiens blancs, les pattes attachées, gisaient au fond de la bédare, à côté du bagage, tandis que les enfants des deux familles, trois petites filles de huit à dix ans, nues comme des vers à soie, pataugeaient dans la rivière limoneuse sous l'œil maternel, n’attendant que le signal du départ pour sauter comme des grenouilles de leur baignoire dans la barque de peau.
Inontakrark et Anhoutchinak eux-mêmes s'étaient affalés dans leur mince, long et léger krayak, ou pirogue de peau. L’aviron double en main, ils attendaient impatiemment que je descendisse de l’esplanade où j'épuisais toute ma rhétorique pour persuader mes serviteurs de me suivre.
Les deux Peaux-de-lièvre faisaient la sourde oreille; :ls affectaient d'avoir oublié quelque chose ; ils allaient, venaient, manifestant une hésitation bien naturelle. Mais leur agitation provoquait les sourires de mes deux Esquimaux.
À peine eus-je pris place avec eux dans mon canot qu'un cri de femme aigu, déchirant, un de ces cris qni vous remuent et vous bouleversent, retentit ausommet de la falaise. C'était un appel strident comme celui d'une personne qu'on assassinerait. Il attira une foule de sauvages et d'Esquimaux, et je suivis le mouvement de la foule.
Je trouvai sur l'esplanade un Esquimau à l'air altier (celui-là même avec lequel j'avais eu une altercation au sujet de mon coffret), un couteau en main, les traits con-
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