‹ Les grands Esquimaux [microforme]Chapitre 49 sur 54 · CAMP ESQUIMAU SUR LA RIVIÈRE NIROKIROVALGUK · texte numérisé non relu

CAMP ESQUIMAU SUR LA RIVIÈRE NIROKIROVALGUK

D'après une aquarelle de Al. Pxritor.

mauvais exemples de ses compatriotes depuis trois ans, par l'interprète peau-de-lièvre du fort Mac Pherson, Joseph Tchia-wéllé (le Garçon apathique).

Maintenant, comparez cet enfant avec n'importe quel petit paysan de nos campagnes, — le gavroche des grandes villes excepté, car il ne vaut guère mieux qu'un Esquimau, — et vous me direz, de bonne foi, s’il est permis d'admirer le prétendu homme de la nature, et surtout de le placer au-dessus du chrétien.

Arviouna (le Baleinier) appartenaii à la tribu des Taréorméout ou Gens de la haute mer, qui habitent à l'ouest des bouches du Mackenzie. Orphelin à dix ans, sa tante, ou plutôt la femme de son oncle paternel, le recueillit et l'éleva.

À douze ans, on devait lui faire subir la perforation des joues et du cartilage des oreilles, opération qui donne l'admission parmi les guerriers à titre d'émancipation. L'enfant conçut une si grande appréhension de cette opération douloureuse, qu'il quitta sa famille adoptive et demeura avec l'interprète Tchia-wéllô, refusant dès lors d'avoir aucune communication avec ses compatriotes.

— Si je retourne avec eux, me disait-il, ils me perceront les joues, ils me fendront les oreilles. Mieux vaut que j'abandonne mes parents.

Pendait l'été de 1870, Tchia-wétlô devant s’absenter du fort Mac Pherson pour se rendre au fort Simpson, il consentit volontiers à me confier son protégé, qu'il devait me reprendre à son passage à Bonne-Espérance, en automne. C'était pour moi une excellente occasion de continuer la composition de mon dictiv:naire esquimau, de traduire des prières et des hymnes en cette langue, enfin de recevoir des leçons que je ne pouvais oblenir au fort Mac Pherson.

La crainte que manifestait ce jeune homme pour une

opération que tous les Esquimaux mäles subissent courageusement, m'étonnait d'autant plus qu'Arviouna était loin d'être un lâche. Dès l’âge de neuf ans, il avait déjà fait ses preuves de guerrier en lardant à coups de couteau un enfant de son âge, à l'épaule droite. De son côté, il montrait avec fierté une large boutonnière que ce petit camarade lui avait amoureusement pratiquée sous le sein gauche, à l’aide de son tsaviratsiark.

Quels furent ses autres exploits d'enfance? Arviouna se garda bien de me les raconter. IL avait ceci de commun avec les hommes de la libre pensée qu'il ne se reconnaissait coupable d'aucune faute, tout en voulant que chacun se mit à ses pieds.

— Qu'entends-tu par péché? me disait-il souvent. Moi, je ne sais pas ce que c'est. Je n'ai jamais commis de péché.

Et quand je iui faisais l'énumération de toutes les fautes dans lesquelles l'homme tombe si fréquemment : mensonges, actes de colère, impudicités, intempérance, rixes, railleries, larcins, fornications, et autres plus grands encore qui sont le pain quotidien des pauvres infidèles, Arviouna n'avait qu’une réponse :

— Nalouiyounha, nalouïyounha. Je n'en sais rien, je n'en sais rien. Et cependant il changeait de couleur, prenait un air d'épouvante et s'enfuyait aussitôt.

Gras, replet, fortement membré, ainsi que tous ses compatriotes en général, Arviouna avait les épaules larges, carrées, le col court et épais, la tête carrée aussi, informe; les jambes droites, musclées et bien faites, les picds et les mains extraordinairemert petits; tous les indices d’un tempérament herculéen. Sa démarche n'était ni traînante comme celle du Peau-Rouge, ni dégingandée comme l'allure du nègre; mais aisée, noble, alerte comme celle de l'Euxopéen. A voir marcher cet enfant sans prétentions,

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on aurait dit un fantassin bien dressé, plein de résolution et d'énergie.

De l'énergie, oh! certes, il en avait.

Quant à ses charmes juvéniles, ils étaient tels qu’on ne pouvait nullement l'accuser d'avoir dans ses veines un mélange de sang européen. C'était du malais tout pur. Teint de café au lait animé encore un peu de cet incarnat qui leur passe à douze ou treize ans; de petits yeux obliques, noirs, pétillants, mais point du tout méchants, et accompagnés de ce renflement de la paupière inférieure qui caractérise la race esquimaude, ce renflement vicieux de l'œil qui, à Paris, ne se rencontre que dans cette classe qui hante fréquemment Saint-Lazare. Quoique large, sa bouche, point encore déparée par les ouvertures des toulaïit, n'était ni béante ni pendante comme celle des adultes de sa nation; et ses dents n'avaient point été limées. Des cheveux noirs, frisant comme les dents d'une herse, coupés carrément au-dessus des sourcils comme ceux des moudijiks, recouvraient un front un peu oblique et déprimé vers le haut, signe d’entètement et de dégradation.

Il y avait certainement de la laideur dans cette face lunaire, et il m'était bien difficile de le trouver beau garcon, quand le sourire, ce rayon de soleil de la face humaine, ne venait pas illuminer son visage. Cependant, grâce précisément à la rotondité de sa large et bonne figure, Arviouna passait pour un joli garçon parmi les Peaux-de-lièvre du fort Bonne-Espérance, parce que, aux yeux de ces sauvages, c’est dans la rondeur que consiste le nec plus ultra de la perfection. Pourquoi pas? Hogarth n'est-il pas de leur avis? La ligne courbe, dit-il dans son Traité du beau, est la caractéristique de la beauté. Or quoi de plus courbe que la circonférence ?

Voilà ce qu'était Arviouna au physique.

Je ne l'avais pris et gardé avec moi que dans l'unique

dessein de me perfectionner dans l'étude de la langue esquimaude, tout en sondant les dispositions religieuses d'un individu de cette race mécréante d'instinct.

Dans ce double but, je le traitai beaucoup mieux que je ne le faisais des Peaux-de-lièvre et autres Indiens à mon service. Je ne lui demandai jamais d'autre travail que deux heures de classe d'esquimau par jour, l'une Île matin, l’autre le soir. Il ne s’en acquittait jamais sans une reluctance manifeste. Il fut nourri des restes de notre table, qu'il prenait dans notre vaisselle, sur la même table que nous, mais après nous; ce qui, dans ce pays, est un honneur que l’on ne fait qu'aux métis d'origine européenne ouaux serviteurs canadiens ou européens. Les purs sauvages mangent toujours à la cuisine et des mets qu'ils se sont apprêtés eux-mêmes.

Tant qu'il fut avec nous, Arviouna ne manqua jamais de rien ; il n'eut jamais ni faim ni froid, ne ressentit aucune fatigue, n'éprouva de notre part aucune contrainte, aucun obstacle à sa liberté; et, bien qu'il n’eût jamais travaillé, nous l’habillâmes de neuf, à son départ, et mîmes tout en œuvre pour le garder avec nous.

De son côté, il était à l'aise, gracieux, avenant, effronté même et tracassier comme le sont les enfants gâtés et tous ses chers compatriotes. Au demeurant, Arviouna était un enfant insupportable, un vrai maringouin, comme l'appelaient les Peaux-de-lièvre. Par cette épithète, qui désigne le petit insecte que nous nommons cousin, ces Indiens veulent dépeindre cette importunité tenace, ces harcèlements de mendiant que les Esquimaux mettent dans leurs incessantes demandes, ces chansons sempiternelles, ces danses, ces grimaces dont ils vous obsèdent sans cesse, à l'instar des cousins qui assaillent l'humain bipède, pour obtenir de lui ce qu'il ne peut ni ne veut leur donner : son sang.

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— Erakhé khiwoi lakhintté : les Esquimaux sont semblables aux cousins. Jamais proverbe n'a mieux dépeint le caractère quémandeur, tracassier et irritant d'un peuple.

La paresse est le défaut dominant du sauvage. Tous ses vices découlent de là. Un sauvage laborieux n'a presque pas de défauts ; c'est un stoique. Mais les Esquimaux sont paresseux à leur manière. Rien ne leur coûte à faire lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes; par contre, travailler pour autrui est un labeur auquel ils ne se prêtent point. En d'autres termes, ils ne sont paresseux que par égoïsme, non par nature; tandis que le Peau-Rouge l'est si foncièrement qu'il préfère manquer du nécessaire que de travailler.

Il nous fut donc impossible de rien obtenir d'Arviouna sous le rapport du travail. Dès qu'on essayait de lui faire faire quelque tâche, qui d’ailleurs lui aurait été rétribuée, il allait trouver Basile Tsontran, notre plus jeune serviteur, un Dindjié de même âge que lui et fils de chef comme lui, et lui disait dans un jargon ineffable qu'il avait inventé :

— Tchiglerk (homme), tu vas faire ceci pour moi, entends-tu ? Et lorsque Basile s'en défendait, comme ayant déjà reçu sa tâche de notre part :

— Ah! tu ne veux pas? lui disait-il, eh bien! tiens... tiens. tiens... ! Il vous le saisissait par la chevelure, le renversait, Jui mettait un genou sur la poitrine, et frappait à coups redoublés, jusqu'à ce que le petit Dindjié eût obtempéré à ses désirs.

Nous surprimes souvent Basile pleurant, se lamentant d'un air découragé. À nos questions, il répondait invariablement : — Anakren tsell se dhelr'en ! Le petit stercoraire m'a tué!

De lui-même, il ne se plaignait pas.

Je dus menacer bien souvent Arviouna de le renvoyer de chez nous, s’il continuait à fuer son camarade. Mes menaces avaient pour but de le porter à s'amender durant

quelques jours; puis il recommençait de plus belle. Contre ses coups, Basile, le doux enfant, n'avait que des larmes.

Quant au travail, Arviouna n'y mordait pas davantage. Sitôt qu'on lui commandait la moindre chose pour le service de la maison, il avait toujours la même réponse prête :

— Moi, je ne suis point un esclave; je suis un homme (tchiglerk) comme le sont les Blancs. Commandez cela à ce pouilleux de Basile.

Une fois son refus motivé et exprimé, il s'y entêtait comme un vrai mulet. Rien ne pouvait le faire revenir sur sa décision.

Il ne faut pas croire, cependant, qu'Arviouna demeurût inoccupé. Il travaillait sans cesse, mais pour lui-même, selon les goûts, les aptitudes et les idées des Esquimaux. Il faisait ce qu'il avait vu faire à ses compatriotes, bien qu'il n'eût aucun espoir ni aucun désir de retourner parmi eux, de crainte d'en avoir les joues percées et les oreilles fendues.

Tantôt il cherchait des clous et de vieilles ferrailles autour des maisons et en faisait provision dans un sac; tantôt il dérobait quelque vis, quelque lime, dans l'atelier, et se hâtait d'ajouter l'outil à son petit trésor. Puis il fabriquait des flèches, il forgeait des dards de lance ou de zagaie. D'autrès fois, c'étaitune pipe à plateau, une arbalète, un arc, une blague à tabac qu'il façonnait.

El quand je le taquinais :

— Mais, Arviouna, à quoi passes-tu ton temps, voyons? Qui donc, sur la terre! pense ici à se servir de ces engins d'un autre temps et d'une autre époque?

— Tais-toi, Ayontey (mon oncle), tais-toi. Ce que je fais n’est pas inutile : c'est pour le vendre aux pouilleux.

Il désignait ainsi les Dènè et les Dindjié, infiniment moins pouilleux que lui.

Faire du cemmerce, c'était toute sa pensée, sa seule

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préoccupation. Son habileté émerveillait mes sauvages, qui étaient la plupart très-maladroits, et bien vite il eut des commandes. On lui demandait des dards de flèche, des pipes en plomb ou en bois sculpté ; les femmes voulaient en avoir des boîtes à ouvrage. Pour les Dènè, ces objets étaient de vraies curiosités, des chinoisvries qu'ils se disputaient. Et Arviouna était rétribué en vieux clous, en tabac, en verroteries, en souliers de peau de renne et autres objets utiles.

Nous le laissions faire, puisque c'était dans son ordre.

Ce petit phénomène comprenait bien sa supériorité sur les autres sauvages, au point de vue du génie, de l'art. I] en prenait des airs d'importance, quelque chose de l'homme fait qui ne nous plaisait pas dans un enfant. Involontairement, je pensais à ces petits Yankees de douze à treize ans que j'avais vus sur les bateaux à vapeur du Mississipi, le cigare au bec, le poing sur la hanche et l'air ravageur, s'en allant gagner leur vie dans les fermes lointaines and make money.

Arviouna nous tenait tête; il se cabrait contre nous comme s'il eût eu trente ans. Il raisonnait, s'obstinait, sans montrer plus de crainte ni de déférence que si nous eussions été ses égaux. Lorsqu'on le contrariait dans ses volontés, souvent absurdes, je l’ai vu quelquefois larmoyer, mais c'était de rage. Je ne l'ai vu pleurer de crainte qu’une fois qu'il ressentit je ne sais quelle légère indisposition. Dans ce cas, où le Peau-Rouge manifeste un stoïcisme qui ressemble à de l'insensibilité, Arviouna se désolait, il pleurait à chaudes larmes, il demandait avec supplications qu'on le guérit bien vite, tout de suite, mais tout de suite.

Tels sont tous les Esquimaux, placés dans le même cas que cet enfant.

J'ai dit que nous étions dans l'habitude de donner à Arviouna les restes de notre table, alors que le pauvre et

doux Basile Tsiontran avait à faire griller ou bouillir la viande ou le poisson qu'il recevait pour ses repas. Cette déférence, qui n'était point due à l'Esquimau, aurait dû le rendre reconnaissant; elle ne servit qu'à le faire plus prétentieux et exigeant. Il était convaincu que cet honneur était dû à la supériorité de sa race, à la noblesse de son rang. Un fils de chef!

Un jour, il arriva, par hasard, que le mets servi sur notre frugale table arctique fut moins abondant que de coutume, et qu'il n'en resta point pour Arviouna. Notre repas fini, on lui donna donc un morceau de viande crue avec le conseil de l'apprèter lui-même. Dans son pays, il l'eût mangée toute crue avec autant de délices que sielle eùût été cuite. Chez nous, ce fut tout autre chose. L'Esquimau se crut méprisé ; il refusa cette viande d'un air hautain, et, avec un beau mouvement de noble indignaiion, il jeta la viande dans un coin et alla se jeter lui-même sur son lit en murmurant :

— Je le raconterai à mes parents, va

Cette menace était le nec plus ultrà de la fatuité, à cent trente lieues de la mer Glaciale, seul au milieu d'étrangers qui eussent pu”en faire leur esclave. Ah! il savait bien, le petit, à qui il s'adressait.

Personne d’entre nous n'y fit attention.

Se voyant dédoïgné, Arviouna se mit alors à pleurer. Des pleurs H passa aux cris; des cris, aux coups. Et voilà une tempête effroyable qui remplit la maison de clameurs et rassemble les voisins. Il était entré dans un de ces accès de rage indicible que l’on ne rencontre que dans les cabanons de fous et chez les Esquimaux, frappant du pied contre les portes et les cloisons, hurlant, vociférant, enrageant. Il en était bleu.

Malheureusement, de la part d’un enfant et chez nous, cette scène était plus propre à exciter l'hilarité qu'à nous

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chez nous, qu'à nous

inspirer de la crainte ou de la commisération. Nous rimes et le laissèmes continuer à son aise, mais sans le toucher ni l'invectiver.

De guerre lasse, Arviouna avise Basile, qui apprètait son diner, et lui dit d'un ton altier et bourru :

— Kreymirk (chien), tiens, fais cuire ma viande!

L'Indien refuse, naturellement, et alors mon Esquimau le prend par les cheveux, le terrasse et le foule aux pieds. Aux cris du petit Loucheux, nous accourons et nous trouvons l'Esquimau qui lui dansait sur le ventre en vociférant. Il était hors de lui, hideux.

Le pre:dre par les oreilles, lui donner deux taloches (cette fois seulement) et le pousser sur son lit fut l'affaire d'un instant. Les pleurs et les clameurs recommencèrent de plus belle, avec accompagnement de tambourinades aux portes et aux cloisons.

On le laissa seul.

Tout à coup Arviouna se présente à la porte de ma chambre, dans laquelle j'étais occupé à écrire :

— Ayontey (mon oncle), je veux m'en aller.

Je dois dire ici, entre parenthèses, qu'il n'avait jamais voulu m'appeler : mon père, parce que, disait-il, ce titre, il ne le devait qu'à Joseph Tchia-wétl, qui l'avait adopté. Tout ce qu'il pouvait m'accorder, ajoutait-il, c'était de m'appeler son oncle. Il était roiïde, le petit.

— Ayontey, je veux m'en aller.

— C'est bien, va-t'en.

— Mais je veux m'en aller pour tout de bon, loin, bien loin, pour ne plus revenir.

— Eh bien, c'est entendu; va-t'en pour tout de bon! loin, bien loin, pour ne plus revenir.

— Tu ne me suivras pas?

— Certes non! Tu es maitre de tes actes. Tu le fais assez voir en dansant sur le ventre de ton camarade, méchant!

— Oh! ça, c'est un pouilleux, ce n'est pas un homme.

— Assez d’injures. Tu veux t'en aller, eh bien ! va-t'en.

Arviouna fait un paquet de ses effets, il ramasse son sac à ferrailles, son arc et son carquois, et, sans prendre autrement congé de nous, il s'en va droit au fort Bonne- Espérance, qui était distant de trois cents pas seulement de notre demeure.

De temps à autre, il se retournait pour voir si je ne ferais pas mine de courir après lui pour le retenir. S'apercevant que nul n’en faisait de cas, le pauvre enfant s’en revint pitcusement ; il se réinstalla à la cuisine et recommença son tapage de plus belle. Rien ne fit écho à cet appel du dépit, de la colère et de l’amour-propre froissé. Ni rires, ni menaces, ni remontrances; rien, absolument rien que le silence.

Une heure après, Arviouna, après avoir fait lui-même rôtir sa viande et avoir bien diné, retourne chez moi tout souriant et en chantant. Il s'assied à côté de ma table detravail et me dit du ton le plus doux et le plus càlin possible :

— Mon oncle, £raléouyartowouk ! travaillons tous deux aux écritures !

Il venait me donner ma leçon d’esquimau, après en avoir reçu une autre de savoir-vivre. Nul ne fit allusion à cette scène; je ne lui en parlai pas, je le traitai comme si rien ne s'était passé.

Dès ce jour, Arviouna fut dompté ; mais il ne mangea plus à table, dans mon assiette et après nous. Il reçut sa part de viande ou de poisson crus, comme Basile, et, comme lui, apprèta lui-même ses repas.

Très-enjoué, comme le sont ses compatriotes, Arviouna était vu avec plaisir par un chacun, et traité, certes, par les Peaux-de-lièvre et les Dindjié , avec beaucoup plus d'affection et de bienveillance qu'il ne les traitait luimême. On avait pitié de son isolement, de sa jeunesse, de

un homme.

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sa faiblesse d'orphelin. La religion a tant adouci et fondu l’âpreté de cœur des sauvages!

Bien loin de reconnaître et d'apprécier la charité de ces bons procédés, l'enfant s’attira bientôt la malveillance générale par son dévergondage, ses attaques vis-à-vis du sexe, ses facéties mordantes, ses railleries déplacées, ses injures même. Son immoralité devint notoire; les enfants de son âge et les jeunes gens se virent par lui poussés à des querelles et à des rixes qui auraient pu devenir sanglantes. Bref, on ne l’appela plus, au bout de quelques jours, que Enakhé tsintè, le méchant petit stercoraire.

Un jour, il s’oublia même gravement à l'égard d'un Canadien à cheveux blancs qui l'aimait, homme très-fort d'ailleurs et qui aurait pu le pulvériser. Le Canadien était occupé, au fort, à varloper et à embouveter des planches pour une cloison, lorsque Arviouna alla le voir dans son échonpe. Le taquiner, le turlupiner, manipuler et essayer ses outils, voilà ce que fit le jeune gars, en digne maringouin d'Esquimau. Le bonhomme lui ordonne de laisser ses outils. Au lieu de lui obéir, l’Esquimau prend un couteau-croche et se met à taillader les planches déjà préparées. Il est facile de comprendre la mauvaise humeur de l'ouvrier. Il donne une taloche au jeune homme et veut le mettre à la porte de sa boutique ; mais l’Esquimau entra de nouveau dans une de ses colères bleues; il reprit le couteau et essaya d'en frapper le Canadien dans le ventre. Celui-ci ne put se débarrasser de ce forcené petit bonhomme qu’en se barricadant dans son atelier.

Depuis lors, Arviouna ne manqua pas de parler de son ami d'autrefois, le Canadien Jérôme Saint-Georges de Laporte, comme d’un très-méchant homme.

Une autre fois, j'aperçus mon protégé aux prises avec deux Peaux-de-lièvre âgés de vingt-cinq ans. Maigré ses quatorze ans, l'Esquimau leur tenait tête. Ceux-ci, qui ne voulaient

que se payer un petit spectacle de la vaine colère du jeune garçon, le tenaient éloigné d'eux à bout de bras, se jouant avec lui et de lui, sans le frapper ni l’insulter. Arviouna s'élançait sur cux avec une rage inconcevable, Repoussé, il se jetait de nouveau en avant, comme s'il eût voulu les dévorer. Il poussait des cris rauques, inarticulés, où se traduisaii une colère poussée jusqu'à la frénésie; puis il fouillait dans ses poches pour en tirer son couteau. Mais aussitôt ses bras Ctaient retenus captifs et ses forces paralysées par les efforts de ses deux partners, qui lui riaient au nez. Il fallait voir alors comme ces rires, €sii: 1 qu'il leur inspirait excitaient en lui de haine, de dépit, de désespoir. Il jetait sur le ventre de ses adversaires des yeux de tigre altéré de sang. Il aurait voulu que ses regards fussent des épieux acérés pour les y enfoncer.

Je fus obligé de faire cesser ce jeu des deux Peaux-delièvre, dont les effets auraient pu devenir funestes pour celui qui en était l'objet. Mais les deux amis d’Areiouna allèrent rejoindre le vieux Canadien, ainsi que mon compagnon, qui lui avaient tiré les oreilles, dans la liste de ceux pour lesquels 1”: juimau avait conçu une aversion et une rancune désor.:1...s indélébiles,

La colère est certainement la passion dominante : + Esquimaux; mais elle tient à leur sensibilité, qui est plus développée que chez les Peaux-Rouges et qui est accompagnée d'une plus grande dose d'amour-propre.

La sensibilité d'Arviouna éclata surtout lorsque, à l’arrivée des barques du fort Simpson, le 5 septembre suivant, nous apprimes la mort subite de Joseph Tchia-wétl6, son père adoptif, Get homme tomba dans le flenve en 1511-

vernant sa barque et s’y noya malheureuse: nt, en «+

rendant au chef-lieu du district Mackenzie. Interprète des Esquimaux depuis nombre d'années, il avait éte une véritable puissance dans les forts frécuentés par ce peuple. Il

re du jeune s, se jouant r. Arviouna . Repoussé, ùt voulu les ulés, où se sie; puis il uteau. Mais forces parai lui riaient us qu'il » dépit, de res des yeux ses reyards

x Peaux--denestes pour d’'Arciouna e mon com-

la liste de ne aversion

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lorsque, à tembre suichia-wétl, ve en fuitant, @ii si!

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peuple. Il

était sincèrement attaché à la religion et baptisé depuis quelque temps; mais il s'était fait des ennemis, et on attribua sa mort à la haine ou à la vengeance des Dindjié, comme cela a toujours lieu dans ces cas de mort inopinée.

Sitôt qu'Arviouna apprit cette perte, il se mit à pleurer à chaudes larmes et ne cessa de se lamenter toute la journée. Les parents dènè de l'interprète défunt n'en firent pas autant. En vain i'essayai de déterminer mon protégé à demeurer avec nous, en vain le comblämes-nous de présents que nous savions être de son goût; je ne pus en venir à bout. Je lui offris de l’adopter en lieu et place de Tchiawëllé ; il branla la tête d'un air découragé. Il n'était pas assez indépendant, à la mission ; il lui fallait trop se contraindre, affecter des vertus qu'il ne possédait pas. Il redoutait cependant de retourner parmi ses compatriotes, pour ses joues et ses oreilles, qu'il ienait à conserver intactes; mais sitôt que le nouveau chef du poste Mac Pherson l'eut assuré de sa protection, il se sépara de nous sans aucun regret et même avec un plaisir sensible.

Au point de vue du sens moral, cet enfant, qui était presque un jeune homme, n'était qu'un épicurien. Notre contact ne lui apprit que l’art de dissimuler ses vices sous le niasque de l'hypocrisie. Il ne blessa jamais la modestie sous nos regards, de crainte d'être grondé. Il condamnait ouvertement le déportement des nœurs de ses compatriotes et affectait une moraïiié qui n'était ni dans sa nature, ni de son âge, ni de son éducaiion Toutefois, nous savions, par les gens qui nous entouraient, qu'il ne valait pas mieux que les autres Esquimaux.

À la peinture que je lui fis plusieurs fois de l'état de ruine auquel le mal réduit une âme, de la laideur du vice, de la méchanceté de l'esprit malin et de la bonté infinie de

-Dieu, des châtiments qui attendent les pécheurs à leur

mort et des récompenses réservées aux justes, etc., sa

jeune âme s’ouvrait et s'attendrissait, son émotion se pei-

gnait sur sa face et il s'écriait avec une sorte d’enthousiasme :

=. — Mon oncle, vite, baptise-moi !

Mais lorsque je lui disais qu'il fallait pour cela qu'il se repentit de sa vie passée, qu'il avouât ses fautes, qu'il réformt sa conduite, qu'il fût décidé à vivre désormais en chrétien, il s’assombrissait et répondait d'un air effrayé :

— C'est bon, je t'écouterai une auire fois.

bien :

Mon oncle, ne me parle plus de telles choses, je ne lés comprends pas. Je n'ai jamais péché ; je ne sais ce que c'est que de commettre des fautes. Et son esprit, épouvanté par la vérité qu'il ne comprenait que trop, se repliait sur lui-même et se replongeait aussitôt dans cette torpeur propre aux coutumiers de fait.

Tel fut Arviouna. 11] nous donna, en petit, un échantillon de ce que sont les Esquimaux adultes, en grand, individuellement aussi bien que comme nation. Il partit de chez nous tel qu’il y était venu, à l'exception d'une certaine instruction religieuse qu'il retint suffisamment pour pouvoir en rendre compte dans sa langue, au besoin. Puissent les germes de vérité qu'il y reçut s'être gravés dans son jeune cœur, y avoir fructifié et l'avoir régénéré!

Une foule de circonstances m’empéchèrent de retourner visiter les Esquimaux, de 1870 à 1873, époque où je quittai le fort Bonne-Espérance pour retourner en France. Je ne revis plus Arviouna qu'au mois de septembre 1876, au fort Simpson, où il avait accompagné M. Murdoch Mac Leod, alors commis du fort Muc Pherson. Le jeune homme m'apprit qu'il était devenu chrétien ct se nommait Georges, qu'il avait épousé une jeune fille dindjié et n'avait pas quitté le fort Mac Pherson, dontil était l'interprète, parlant assez bien l'anglais et le dindjié pour servir de

otion se pei- ‘te d’enthou-

cela qu'il se fautes, qu'il ésormais en air effrayé :

106$, je ne sais ce que épouvanté repliait sur te torpeur

| échantiland, indipartit de l'une cernent pour u besoin.

re gravés régénéré !

retourner ue où je | France, re 1876, Murdoch : jeune 1ommait t n'avait erprète, ervir de

trucheman entre ces deux langues et sa langue maternelle.

— Malheureusement, me dit-il, les Dindjié ne m'aiment pas, parce que je ne suis pas circoncis. Mon oncle, prendsmoi en pitié; tu as dans ta trousse tous les instruments nécessaires pour cette opération; viens me circoncire.

Je n'aurais pas hésité à satisfaire le pauvre garçon; je considère la circoncision comme une excellente chose, au point de vue hygiénique; mais notre conversation fut interrompue par des visites. Je remis l'opération au lendemain, et le lendemain il partit sans que je l'eusse revu. Depuis lors, j'appris que la majorité des Esquimaux Tchiglit avaient adopté la circoncision à l'exemple des Dindjié,

‘tout en faisant les plus grandes instances pour qu'on leur

envoyät des prêtres catholiques qui pussent les instruire et les faire chrétiens.

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