DERNIÈRE VISITE AUX ESQUIMAUX
Cinquième voyage au fort Mac Pherson. — Moulinets produisant du calme, — Bonnes dispositions des Esquimans. — Le grand-homme
Tsapoutaytok. — Nouveaux assassinats. — Le chef Terter. — Opposition systématique des Dindjié chrétiens. — Fourberie de
Zjen. — Douleur touchante des Innoït. — Fausscté d'Arviouna. — Retour au fort Bonne-Espérance. — Liste des fossiles recucillis le long du Mackenzie.
C'était en 1877 et le 5 juin, c'est-à-dire six longues années après ma dernière visite aux Esquimaux, que je prenais place dans une barque que le chef du district Mackenzie envoyait au fort Mac Pherson, dans l'espérance de pouvoir lui faire franchir les montagnes Rocheuses, par le portage qui sépare la rivière aux Rats de la rivière Bell, afin de doter le fort Lapierre de cette embarcation. Vain espoir, que les diflicultés des lieux empêchuient de réaliser.
Huit Peaux-de-lièvre du fort Bonne-Espérance et deux Loucheux prirent place à bord de cette barque pour la conduire à destination, à la rame ou à la voile; un matelot écossais nommé Angus Macdonald s'assit au timon, et nous partimes.
Je n'avais pu devancer ce bateau et partir en canot d'écorce. Défense m'en avait été faite par mon supérieur. On ne voulait plus entendre parler de me voir suivre les
Jroduisant du rand-homme l Terter, — 'ourherie de d'Arviouna.
les rccucillis
x longues IX, que je u district espérance uses, par ière Bell, on. Vain vient de
» et deux r la con.
matelot mon, et
canot bérieur.
ivre les
Esquimaux chez eux. Toute la mission devait consister à m'aboucher avec eux au fort Mac Pherson, dans un local que le nouveau chef de poste, bien autrement complaisant et tolérant que l'ancien, devait mettre à ma disposition.
Bien que le printemps eût été actif, la température était froide et triste; le vent soufflait de la mer et entravait notre marche, en dépit de toutes les conjurations et de tous les exorcismes des Indiens contre ce vent intempestif. Les Loucheux s'évertuaient à fabriquer de petits moulinets d'écorce qu'ils exposaient au vent pour les faire tourner. Les Peaux-de-lièvre confectionnaient de petits poissons en bois qu'ils suspendaient dans les airs, à l'extrémité d'une ligne de pêche, afin que le vent les fit osciller. C'étaient là leurs médecines pour conjurer le vent et en pallier la violence. Mais le vent se riait de leurs puérils jouets renouvelés des Thihétains. Nous n'arrivämes av fort Mac Pherson qu’une heure avant le 11 juin.
Le fort était bondé d'Esquimaux. Ils y étaient au nombre de cinq cents. Je comptai quarante-deux grandes tentes et près de quatre-vingts oumiaït. Les Loucheux n'étaient guère que cent cinquante à deux cents. Depuis dix jours, les /nnoïl étaient arrivés. Ils me revirent avec une satisfaction des moins équivoques. C'était la première fois que je leur voyais un peu d'enthousiasme. J'en fus assailli comme je l'étais ordinairement par les Peaux-de lièvre au fort Bonne-Espérance et au grand lac des Ours, par les Dindjié à Anderson et à Tsi-kka-tchig.
Ils m'assurèrent qu'ils n'avaient attendu si longtemps que dans l'espérance de me revoir et avec la ferme confiance que je les accompagnerais à la mer Glaciale, afin d'y construire une maison de prière pour eux seuls. Ah! si l'on ne m'avait pas fait une défense absolue de me rendre au désir de ces pauvres abandonnés !
Ils étaient bien changés, ces malheureux, depuis les
six longues années de silence de notre part! Ah! que n'étais-je maître de mes actes! que ne pouvais-je les accompagner et satisfaire leur faim de la parole de Dieu, leur soif du baptême et d'instruction !
Toute la satisfaction que j'eus, à Mac Pherson, fut d’être entouré jour ct nuit (une nuit où il fait beau soleil, à la vérité) de ces catéchumènes, qui prenaient enfin le parti de se déterminer à embrasser la religion, après avoir tant hésité, après s'en être moqués si longtemps. Maintenant ils s'enquéraient de la signification des images religieuses, ils admiraient la doctrine chrétienne, ils étaient avides d'enseignement catholique, ils m'assuraient qu'ils ne voulaicnt pas des ministres protestants, qu'ils n'avaient confiance qu’en celui qui, le premier, les avait visités chez eux. Le moment de Dieu était venu.
Afin de me convaincre de leur véracité, ils me parlaient avec confiance, ils m’amenaicnt leurs malades, ils me demandaient des médicaments. J'en étais vivement touché, et je déplorais encore plus la prohibition qui m'empêchait de satisfaire, pour le moment, le désir bien légitime de ce peuple.
Hélas! il avait été cruellement éprouvé. De tous mes amis d'autrefois, peu, bien peu, vivaient encore, Anhoutchinak, Inontakrark, Kroanark, Toulerkisen étaient morts. Kréyouktark, le bon et doux Kréyouktark, s'était gelé à mort avec toute sa famille, dans un affreux moment de famine qui l'avait obligé de se mettre en route pour le fort Mac Pherson. Un même suaire de neige les avait recouverts tous les six, ces pauvres faméliques. Navikan aussi était mort, ainsi que Nahkoyork. Mais le frère du grand chef, Tsupoutaytok, au nez barré comme son frère, et guère meilleur que lui, lui avait succédé dans ses fonctions de grandhomme, /nnoktoyok.
Ce chef au fucies de François I“ vint me rendre visite
t! Ah! que uvais-je les ole de Dieu,
n, fut d'être soleil, à la n le parti de y avoir tant Maintenant religieuses, ient avides ils ne vouvaient cons chez cux.
e parlaient les, ils me ent touché, ’empéêchait time de ce
tous mes
» Tsuüpoumeilleur e grand-
re visite
par deux fois, dès la première journée. Il se donnait des airs de grand seigneur et de souverain que ne prenait pas Navikan, quelque méchant qu'il fût. Il s'enquit aussitôt si je ne devais pas aller construire une maison de prière à la mer Glaciale, afin que j'eusse pour son peuple les mêmes sollicitudes que pour les Peaux-Rouges.
— Nous mourons tous, me dit-il, nous nous éteignons de jour en jour, et nul n’a souci de nous; nul ne nous soigne dans nos maladies, nul ne compatit à nos malheurs.
J'eus grande envie d'acquiescer à sa demande, à la condition que lui ou son peuple me nourriraient pendant que je travaillerais à construire une maison; mais le souvenir de la prohibition traversa mon esprit, et je n'osai l’enfreindre. Des militaires seuls auraient apprécié ma position.
— Nous avons appris à aimer le prêtre et la religion, continua Tsapoutaytok; nous n’aurons pas d'autres prêtres que vous. Je ne comprends pas pourquoi vous hésitez à venir vous fixer chez nous ; nous ne sommes venus en aussi grand nombre que pour bénéficier de ta visite, que le commis du fort nous avait promise.
Je ne voulus pas blesser ses susceptibilités en lui rappelant la conduite de ses compatriotes à notre égard. Je n'osai pas lui dire qu'il nous fallait d’autres preuves de leur bonne volonté que de simples paroles que rien ne confirmait. Je prétextai seulement la défense transitoire de mon évêque, ou plutôt le manque d'ordre d'agir de sa part. Il ne put goûter ni estimer cette raison, qui lui parut -entachée de faiblesse et de timitidé. Il murmura du bout
des lèvres d’un air dépité :
— Raisons de femme! Et il me tourna le dos.
Ah! si j'avais connu en ce moment les deux meurtres affreux qui venaient d'être commis par eux, je n'aurais pas
manqué de raisons à alléguer à ce chef vaniteux. Son propre fils, un beau jeune homme blanc et rose, à l'air mâle, venait de tuer par derrière, en lui plantant sa dague dans le dos, un pauvre vieillard de l'Anderson qui s'était refusé à lui vendre une ceinture!
Le meurtrier, coi dans sa tente, ne paraissait pas au milieu du fort, tant il redoutait la colère et la juste vengeance des Esquimaux d'Anderson. Et c'était pour avoir, dans ma présence, une garantie contre la vengeance des gens du chef Terter, que Tsapoutaytok s'efforçait de m'entraîner avec lui à la mer (laciale.
Mais dans la bande de Terter également le tsaviratsiark avait joué des siennes. Sans parler du double meurtre que ce chef lui-même avait commis en tuant les deux assassins de son unique frère, ce qui, après tout, dans l’état de nature, n'était qu'un acte de justice selon la loi du talion, d'autant plus excusable que les deux assassins avaient poussé à bout sa patience et sa mansuétude, Terter avait aussi un assassin parmi ses guerriers, et c'était justement Tchialsiark au grand nez, mon compagnon de hutte sur l'Anderson, en 1865. Mais lui n'avait pas peur; il se promenait partout, le nez au vent et l'air vainqueur, narguant tous les Tchiglit du Mackenzie, que cet assassinat avait offensés à juste titre. :
Conséquemment, Terter vint m'adresser les mêmes instances que son rival du Mackenzie, et il n’y eut pas jusqu'à Aouninana, présentement chef des Esquimaux de l'Ouest, qui ne me fit les mêmes demandes à titre de pacificateur, parce que tous redoutaient une collision entre les trois peuplades de l'Est, de l'Ouest et du Centre.
M. Murdoch Mac Leod, qui connaissait les Esquimaux depuis quinze ans qu'il séjourne parmi eux, m'avoua ne s'être jamais trouvé dans des circonstances si peu rassurantes. Une jalousie invétérte, une rivalité sans nom
iteux. Son se, à l'air t sa dague qui s'était
ait pas au juste venour avoir, jeance des t de m'en-
avtiralsiark eurtre que UX Assass l'état de du talion, s avaient erter avait justement butte sur il se pro-
mêmes eut pas
régnaient entre ces peuplades de même race et les rendaient mutuellement ennemies, telles que l'étaient les tribus Dènè et Dindjié avant la venue des Européens.
Beaucoup de dames esquimaudes vinrent me voir dans la pièce que le commis avait mise à ma disposition, et qui n'était autre que l’ancien appartement d’un ministre anglican. Elles me tirèrent la langue de la façon la plus gracieuse, s'agenouillèrent même devant moi pour que je leur fisse faire le signe de la croix et réciter des prières, chose que je ne leur avais jamais vu faire auparavant. Tant il est vrai que les efforts des hommes sont vaius lorsque Dieu n'a pas parlé au cœur. En toutes choses, il faut attendre, mais savoir prendre à la volée, le moment de Dieu, cet appel de l'Esprit qui souffle où il veut et quand il veut. Les hommes furent encore plus nombreux que les femmes à venir me visiter, et je n’eus à déplorer et à repousser que bien peu de ces avances et de ces propositions galantes que les malheureuses Esquimaudes n'ont aucun scrupule de faire aux Blancs et aux Indiens, par un mobile d'intérêt,
Ces infortunés Esquimaux, et mêtue les Dindjié protestants ont, d’ailleurs, de la religion et de la morale des idées si confuses et si mal assises, que ces avances criminelles n'empêchaient nullement leur empre:sement à se faire instruire. La seule chose qu'hommes et femmes n'aimassent pas plus que les Parisiens, c'était de se mettre à genoux pour prier; affaire de douilletterie et de soins pour la blancheur immaculée de leurs belles culottes en basane.
Tout aurait marché admirablement pour cette peuplade, sans la jalousie des Dindjié ou Loucheux, que je n'avais pas encore vus si bien dénommés Quarellers que dans cette occasion. L'opposition tantôt secrète, tantôt ouverte, qu'ils me firent auprès des Esquimaux, par simple jalousie
Em
CARS Lune AA mm
et absence de jugement, mais aussi par absence d'esprit chrétien et de charité, me chagrina beaucoup. Aux yeux de ces Dindjié, les Esquimaux ne valent guère mieux que leurs chiens. Ils s'indignaient que je prodiguasse mes soins à leurs ennemis, que je les entourasse de ma sollicitude, comme s'ils eussent été déjà chrétiens. Tel est le sauvage, si exclusif, si méprisant, si envieux de tout ce qui n'est pas de sa petite peuplade, qu'il ne goûte et n’admire que ce qui est à lui et ne saurait comprendre qu’on puisse aimer ct admirer quelqu'un, à part lui.
La plupart du temps, ce sont ces petites ligues, ces rivalités mesquines, suscitées par l'envie, de peuplade à peuplade, qui font avorter nos travaux et gr 'ntravent notre œuvre. Toutefois, jamais encore une tell ‘osition ne m'avait été faite par des chrétiens réputés fervents. Il y avait donc là un fanatisme que je ne pouvais ni approuver ni tolérer.
Un nommé Firmin Z7en (le Rat musqué), que j'avais baptisé au mois de novembre 1865, fut le principal instigateur de cette ligue antichrétienne. Ce malheureux commença par casser la bouteille dans laquelle je tenais le vin du sacrifice, de sorte que je ne pus célébrer une seule fois pendant mon séjour à Mac Pherson. Après l'arrivée des Dindjié de Tsi-kha-tchig dans ce fort, au nombre de deux cents environ, ces Indiens prétendirent au monopole de ma personne. Ïls m'’entourèrent comme des bébés, voulurent absolument que je leur donnasse, matin et soir, les exercices d'une mission auxquels ils refusèrent impitoyablement l'accès aux Esquimaux. Jamais Yankees ne bannirent d'un ostracisme plus absolu les gens de couleur de leurs assemblées. MM. les Loucheux affirmaient devant ces pauvres hères une supériorité qu'ils n’ont que du côté de la moralité, de la douceur et du bon sens, mais qu'ils me parurent abdiquer en cette circonstance par leur
ice d'esprit . Aux yeux > mieux que e mes soins sollicitude, le sauvage, 2e qui n'est nidmire que l'on puisse
ligues, ces peuplade à ntravent dosition rvents. Il y approuver
‘avais bapal instiga-
ais le vin seule fois rivée des
de deux
par leur
jalousie et leur manque total de charité chrétienne. Avec cela remuants, outrés, tapageurs et pleins d’esbrouffe. De temps à autre, pendant la journée, ils me conduisaient quelques Esquimaux, leur montraient les gravures qui représentent l'enfer, la mort du réprouvé, et leur disaient :
— Voyez-vous, voilà ce qui attend votre méchanceté, vos impudicités, vos meurtres, tas de brigands que vous êtes!
Et c'était à moi de mitiger cette véhémence par quelques regards paternes, de modérer ce zèle aigre de huguenot par des paroles de bienveillance à l'adresse des pauvres Esquimaux, et par un coup d'œil de reproche à l'adresse de ces prédicants intrus.
Cette vogue, cet empressement des Dindjié catholiques à profiter des enseignements de la religion, stimula la jalousie de leurs frères anglicans. Ceux-ci, à leur tour, vinrent me voir et me serrer la main; ils me demandèrent des médicaments, me convièrent à visiter leurs malades, me remercièrent d'être revenu les visiter; mais, en général et à l'exception de cinq familles, ils s'excusèrent d'embrasser la prière des catholiques à cause de leurs antécédents angjlicans. Je fus loin de les presser.
J'avais le Rat musqué pour m'interpréter auprès de ses compatriotes de la rivière Plumée, croyant à sa bonne foi et à son orthodoxie. Quel ne fut pas mon étonnement de découvrir que j'avais affaire à un fourbe, à un faux frère, et que je réchauffais un serpent dans mon sein ! J'entendais dire par cet homme aux pauvres Dindjié qui venaient se faire inscrire au rang des catéchumènes :
— Que venez-vous faire auprès de ce prêtre? Il ne vous comprend pas, il ne vous aime pas même; toute son affection, tous ses soins sont pour les Esquimaux, nos ennemis. Et d’ailleurs, avez-vous besoin du prêtre? Est-ce que je ne
vous suffis pas ? Est-ce que je ne prie pas pour vous, moi, chaque printemps, quand je viens ici ?
Stupéfait d'entendre sortir de teis discours de la bouche d'un homme que je ne priais de m'interpréter auprès des Dindjié qu'afin d'être bien sûr que ces nouveaux catholiques me comprendraient bien, je les pris à part et leur en demandai l'explication.
— Tune sais donc pas que le Rat musqué est un voyant, me dit Schækoutahyiw, le principal d'entre les convertis. Voilà deux ou trois ans qu'il a reçu, dit-il, des révélations. I se dit prêtre; il prie et chante pour noës, chaque printemps.
Alors tout s'expliqua. J'étais en présence d'un de ces fous théomanes comme toutes nos missions en ont vu; les plus dangereux de tous les fous, parce qu'ils sont convaincus qu'ils reçoivent du ciel des avertissements, des révélations, et qu'ils jouissent du don de prophétie.
J'avertis ZJen, je le tançai de sa mauvaise foi à mon égard ; mais, voyant qu'il niait tout, je dus lui siz:ilier que je me passerais désormais de ses services, parce que j'étais capable d’instruire les Dindjié sans son concours.
Ainsi donc l'œuvre de Dieu souffre violence de partout ; et c'est toujours l'envie, la jalousie, source initiale des maux de l'humanité, qui est le principal obstacle à la prospérité et au progrès du bien sur la terre. Contre de telles difficultés, que l'esprit humain ne saurait prévoir, la meilleure volonté se cabre vainement, les efforts du zèle sont paralysés, la charité est dénigrée, la vérité redescend dans son puits, et son ministre est bicnheureux de se contenter de coups de chapeau, de marquesd'une déférence « d'un respect qui ne sont qu'extéricurs,
Les Esquimaux reprirent leur vol vers la mer, le 15 juin, non sans m'avoir accablé de prières et d'instances pour me
posséder. Depuis deux jours il n'était question, au fort Mac