‹ Les grands GuignolsChapitre 10 sur 34 · RENTRÉE DE MADAME UGALDE · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE MADAME UGALDE

pour voir s'il avait son compte. Au fond, ce n’était qu’un sentiment de bienveillance extrême, d’intérêt sérieux et sincère, et on voyait bien, aux applaudissements qui éclataient de toutes parts à chaque note, à chaque trait réussi, combien ce public était heureux de retrouver sa cantatrice.

Le rideau s’est levé au milieu de la plus fiévreuse attente. On a eu beau promener triomphalement les pâtés, le gibier, les fruits dorés et les mets succulents; ce défilé gastronomique accompagné des plus joyeuses fanfares n’a trouvé que des palais blasés et des oreilles distraites. On n’a pas faim quand on est si agité. A telle enseigne que sir John Falstaff, sentant qu’il devait avoir de la verve et de l’appétit pour tout le monde, a dit rondement ses couplets, comme si tous les yeux n’étaient point fixés sur le fond de la scène, d’où l’on attendait l’entrée de M“* Ugalde. Elle a paru enfin, suivie de M ll ° Grimm. On sait que les deux actrices sont masquées. Je ne parlerai point des applaudissements qui ont retenti longuement et à diverses reprises. Ceux qui n’assistaient pas à cette soirée ne pourront jamais se faire une idée de lemo-

tion profonde et vraie que le public a montrée dans

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cette première entrevue. Plus d’une femme avait des larmes aux yeux. M me Ugalde tremblait comme une feuille et pâlissait sous son masque au point que j’ai cru qu’elle allait se trouver mal. En ce moment, le silence était si grand, que l’on aurait pu entendre les pulsations du cœur de l’artiste.

Le premier morceau qu’elle a pu chanter avec une certaine assurance, ce sont les couplets du Roi Richard, qu’elle a fort bien attaqués. Je ne saurais dire avec quelle anxiété le public aspirait chaque note, et combien sa douleur était visible lorsqu’il craignait, par instants, que ce beau timbre ne fût altéré.

Après le beau chœur des gardes-chasse, redemandé comme de coutume, et le duo si coloré de Falstafif et de Latimer, une roulade se fait entendre dans la coulisse. C’est la voix d’Élisabeth s’élevant comme une gerbe argentée sous la voûte sombre des chênes de Richmond. Rien n’est plus poétique ni plus doux. C’est là que M me Ugalde nous a été tout à fait rendue. Si quelque doute pouvait exister encore, ces vocalises l’auraient dissipé. C’était bien là sa verve, son audace, sa témérité heureuse, à qui tout réussit. Mais c’était

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