RENTRÉE DE M A D A M E U 0 A LD E
Dans le courant d’avril, voilà bientôt quatre mois, on annonça la répétition générale du Songe d'une Nuit d’été. M mc Ugalde affectionnait le rôle d’Élisabeth, écrit pour elle, et se préparait à le jouer avec cet emportement de zèle qui est un des caractères particuliers de cette forte et impatiente nature. Elle éprouvait depuis quelques jours un peu de fatigue; une ou deux notes de sa voix si jeune et si pure avaient subi une légère altération. On l’engageait à prendre du repos. M me Ugalde passa outre. Elle n’écouta que
son démon familier, cet amour forcené de l’art, qui ne connaît chez elle ni frein, ni limite. Elle vint à la répétition. On avait admis, je ne sais pourquoi, plus de monde qu’à l’ordinaire. La salie était à peu près garnie comme à une première représentation. M me Ugalde entama le premier acte avec beaucoup de courage; mais on s’aperçut bientôt qu’elle souffrait; on saisissait à peine ses paroles. On la pria doucement de donner toute sa voix. — Mais je donne toute la voix que je puis donner, dit-elle avec un accent déchirant que je n’oublierai de ma vie.
Ce fut alors un deuil général. Personne ne voulait croire à ce malheur si soudain, si imprévu. — Elle est peut-être fatiguée, s’écriait le public. Qu’importe, après tout! Qu’on nous la rende avec ses faiblesses,
ses défaillances, ses défauts mêmes si elle en a. Ne
voyons-nous pas tous les jours nos plus grands ar-
listes, nos cantatrices les plus renommées suppléer par le talent aux moyens qui leur manquent! N’est-on pas souvent tenté de bénir ces obstacles, dont le génie triomphe en s’ouvrant de nouveaux horizons ! Qu’on nous rende M me Ugalde telle qu’elle est, elle saura bien se tirer d’affaire. Il est certain que si l’on
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était venu dire à la salle consternée que M m ® Ugalde avait seulement trouvé la moitié de sa voix, on eût battu des mains comme à une heureuse nouvelle. Mais l’espoir n’était point possible. Il ne s'agissait pas d une corde brisée, c était 1 instrument tout entier frappé d impuissance. L artiste se sentait oppressée, suffoquée. C’étaient les sources même de la jeunesse et de la vie qui, soulevées par un impétueux élan, bouillonnaient dans sa poitrine et l’étreignaient au gosier.
La Faculté, consultée, ordonna un changement d’air ; c’est ce que les médecins ordonnent toujours quand ils sont à bout de leur latin. Vous croyez peutêtre que M me Ugalde, prenant au sérieux ses vacances, n’a songé qu’à s’abreuver de l’air tiède et parfumé de l’Espagne, et à couler des jours nonchalants sous le plus beau ciel que Dieu ait créé. Vous connaissez bien peu cette nature ardente et ce caractère indomptable. On n’a jamais pu l’arracher à son piano. Elle n’a pas passé un jour, une heure, sans penser à son cher public de Paris. — Il faut que je travaille mon medium , il faut que je porte moins haut ma voix de poitrine, il faut que je prépare de nou-
veaux traits, de nouveaux points d’orgue. C’est ainsi qu’elle entendait le repos ; c’est ainsi qu’elle a suivi l’ordonnance de son docteur. Si bien que lorsqu’elle a été prête et retrempée, reparaissant tout à coup comme elle avait disparu, elle est venue rendre compte au public, non pas de ses loisirs, mais de ses travaux, de ses progrès. Je vais raconter tout à l’heure cette soirée de rentrée plus émouvante qu’aucun drame; mais qu’il soit bien constaté avant toutes choses que M”' Ugalde nous est revenue de son voyage cantatrice accomplie et parfaite, et que jamais elle n’avait fait preuve auparavant d’un talent plus mûr, plus élégant, plus correct, d’un plus beau style et de plus grandes ressources.
Au demeurant, ni l’artiste ni le public n’étaient ce soir-là dans leur assiette ordinaire. Il y avait autant d’émotion dans la salle que sur la scène. On doutait de part et d’autre. M*"' Ugalde, craignant de ne pas faire assez, dépassait le but en commençant. Le public était d’une attention si soutenue, si tendue, qu’il en paraissait presque sévère et méfiant. On eût dit que chaque spectateur, un chronomètre et un choriste à la main, mesurait chaque pause, pesait chaque son