RENTRÉE DE MADAME UGALDE IW
J’entendais dire autour de moi, qu’au premier acte elle avait atteint l’apogée de son succès, soutenue par sa volonté ardente et fébrile ; mais qu’elle s’affaiblirait par degrés dans les actes suivants. Je n’ai pas un instant partagé ces craintes. C’est le contraire qui a eu lieu : M me Ugalde a grandi de scène en scène. Elle a eu des mouvements admirables d’énergie et de noblesse. Voilà le talent! voilà ce qui distingue l’excellent du remarquable. La limite en est presque imperceptible. C’est ce je ne sais quoi d’arrêté, de franc, de net, qui donne de la valeur et du relief aux choses les plus simples et les plus vulgaires, qui, sans hésiter ni tâtonner jamais, va droit au but et grave son ineffaçable empreinte sur des riens qui passaient inaperçus.
Et maintenant, je supplie M me Ugalde de ne point se livrer sans ménagements à toute l’ardeur de son inspiration. Tant qu’elle éprouvera quelque difficulté à attaquer la note, quelque gêne dans la respiration, conséquence inévitable de l’atteinte qu'elle a subie, et dont il ne restera bientôt plus trace, elle ne saurait trop se modérer et prendre patience. Rien n’est plus fragile qu’une voix, et M ra# Ugalde n’a pas le droit de
disposer en étourdie de la sienne. Son talent nous appartient. On n’apprécie les biens dont la nature nous a été prodigue que lorsqu’on a été sur le point de les perdre. Je ne conseille certes pas à M me Ugalde de prendre exemple de Rubini et des artistes de son école, qui ne chantent qu’un seul morceau, et que rien au monde ne peut faire sortir de leur béate immobilité pendant le reste de l’ouvrage. Mais il ne faut pas non plus se tuer à la peine et jeter ses richesses par la croisée. Par exemple, je conviens que M me Ugalde a mieux chanté la seconde fois que la première la romance du Rêve qu’on lui a fait bisser sans pitié ; mais j'espère qu’aux représentations suivantes, quelqu’un se lèvera dans l’orchestre pour dire joliment aux spectateurs : Messieurs, pardonnez-moi, mais vous êtes des indiscrets et des mal-appris. Quand on veut entendre deux fois un morceau, on revient le surlendemain.
t“> septembre 1830.
INSTITUT DE FRANCE. — ACADÉMIE DES BEAUX- ARTS. Séance publique annuelle du samedi 5 octobre 1850.
La séance a commencé par une ouverture de M. Gastinel, élève d’Halévy. Nous ne voulons pas juger M. Gastinel sur ce premier travail. Nous savons qu’il est studieux, intelligent et capable de mieux faire. Son ouverture trahit une recherche pénible et vaine; le style en est mou, diffus, terne par endroits, bruyant dans d’autres. Après tout, l’inspiration n’obéit pas à heure fixe, et il est fort probable que lorsque le jeune harmoniste sera libre de toute préoccupation, de toute contrainte, il profitera mieux des conseils de son illustre maître.
Le rapport sur les ouvrages des pensionnaires de
l’Académie de France à Rome, rédigé parM. itaoul- Rochette, a été lu par un de ses collègues.
On a procédé ensuite à la distribution des prix avec l’accompagnement ordinaire de bravos, de trépignements et d’accolades aux professeurs.
Après quoi M. le secrétaire perpétuel a lu une notice historique sur la vie et les ouvrages de M. Garnier, peintre laborieux et modeste, dont la longue carrière a traversé la Révolution de 93, le Consulat, l’Empirç, la Restauration et le gouvernement de Juillet. Cette notice attachante, substantielle, remplie de faits et d’anecdotes, a captivité constamment l’attention de l’auditoire.
Le lecteur nous saura gré de mettre sous ses yeux l’épisode de la mort tragique de Basseville, qui a servi d'occasion ou de prétexte à un des plus splendides monuments de la poésie italienne : La Basvilliam, de Yincenzo Monti. Cet extrait, dont nous devons la communication à l’obligeance de l’auteur, intéressera d’autant plus le public, que la notice de M. Raoul- Rochette n’est pas destinée à l’impression :
« Ce fut au mois de mars 1793 que M. Garnier revit la France, qu’il avait quittée quatre ans seulement
auparavant, à la fin do 1788; et je n’essayerai pas de dire à quel point il la trouvait changée, dans un si court espace de temps. Mais il avait eu déjà, dans les derniers moments de son séjour à Rome, un formidable exemple de l’effet des révolutions, qui pouvait le préparer au terrible spectacle qu’ elles donnaient à Paris. A la suite de l’événement du 10 août 1792, qui avait porté l’elfroi dans toute l’Europe, la cour de Naples s’était vue obligée de recevoir, comme ministre de la République, M. de Mackau, d’abord parti de Paris en qualité d’ambassadeur du roi de France. Son premier secrétaire d’ambassade, Hugon de Basseville, fut expédié par lui à Rome pour y remplir les fonctions diplomatiques retirées au cardinal de Bernis, et l’on sait qu’une de ces fonctions, la plus honorable et la plus enviée, est de maintenir notre Académie de France et d’étendre partout sur ses pensionnaires la protection de la France. Mais déjà l’effervescence produite en Europe par les journées de septembre s’annonçait à Rome par des mouvements populaires, qui menaçaient tout ce qui appartenait à la France; son agent crut donc nécessaire de pourvoir à
la sûreté des jeunes artistes confiés à sa garde, en les
Ifii LES GRANDS GUIGNOLS
faisant partir pour Naples, où M. Garnier se trouvait alors avec un congé qui expirait, et en leur recommandant de le ramener avec eux à Naples, s’ils le rencontraient en route. Mais l’effet de cette bienveillante précaution se trouva manqué, par une circonstance trop ordinaire en des temps et en des pays de révolution. Retenu plusieurs jours dans les Marais Pontins par l'examen de ses passe-ports à la frontière, M. Garnier ne vit personne, ne reçut aucun avis, et le 12 janvier au soir, il rentrait au palais de l’Académie qu’il trouva désert ; car il n’y restait plus un seul pensionnaire, et le directeur Ménageot se disposait lui-même à partir pour se réfugier en Allemagne.
» C’était surtout contre le palais de France, où était établie notre Académie, que se portait la fureur populaire , accrue de moments en moments par ces mille rumeurs que la haine invente et que la peur propage. M. Garnier passa une nuit terrible dans cette maison déserte, menacée par une multitude ivre de colère, et le lendemain matin il se rendit chez M. de Basseville qui demeurait près de San-Lorenzo in Lucina , et qui crut pouvoir, en ramenant lui-même notre jeune pensionnaire à l’Académie de France et en
suivant avec lui à pied la longue rue du Corso, faire respecter à la fois son caractère et son pays parce qu’il remplissait son devoir. Mais le courage, qui devrait toujours imposer aux hommes, et qui devrait toujours plaire au peuple, manque souvent son effet dans les temps de révolution, où les hommes n’appartienent plus à l’humanité, et où le peuple ne s’appartient plus à lui-même. Les groupes hostiles d’hommes enveloppés de manteaux qui suivaient l’agent français et M. Garnier, et qui d’abord se contentaient de les menacer du regard, devinrent bientôt plus pressés et plus hardis; et, comme cette foule ennemie se disposait à envahir le palais de France, et que l’envoyé français, seul pour la repousser, se présentait ainsi à ses coups, 1 infortuné Basseville est assailli d’une grêle de pierres, arraché d’une voiture où il avait cherché un refuge, poursuivi jusque dans son logis, qu’il avait pu gagner u travers toutes les violences et tous les outrages, et là, frappé d’un coup de baïonnette qui 1 atteignit au côté et le renversa. On le transporta dans un corps-de-garde voisin, où il expira dans la soirée, après avoir reçu les secours de la religion. »
La cantate qu’on a exécutée ensuite, est de M. Auguste Chariot, élève de MM. Zimmermann et Carafa. M. Zimmermann a du bonheur. Pendant sa longue carrière de professeur, il a formé cinquante-sept premiers prix de piano ; depuis deux ans qu’il a été nommé inspecteur du Conservatoire, il compte déjà trois nominations à l’Institut. M. Carafa, dont il serait superflu de faire l’éloge, a de son côté soigné parfaitement l’éducation musicale du jeune lauréat. M. Chariot n’est âgé que de vingt et un ans; il est doué des plus heureuses dispositions, et possède, au dire de ses maîtres, deux qualités qui s’excluent souvent, une grande facilité de conception et une aptitude non itoins grande à s’approprier, par la lecture, les chefsd’œuvre de l’art. M. Carafa se propose de le recommander particulièrement à Florimo et à Mercadante qui mettront à sa disposition les richesses du Conservation de Naples.
M. Chariot remportait, il y a trois ans, le second prix; l’année dernière il s’est abstenu de concourir. Celte année, il a obteuu le prix de Rome. Voici de quelle manière on adjuge ce premier prix : on commence par un concours d’essai, où tout le monde est
admis, à la condition d’écrire un chœur à grand orchestre et une fugue. Après cette épreuve préparatoire on fait un premier triage, et on choisit, à la majorité des voix, les candidats qu’on juge dignes d’entrer en loge. Ces loges ou cellules, situées sous les combles du palais Mazarin, ont la prétention de rivaliser avec les plombs de Venise, prétention justifiée, il faut le dire, pendant les mois d'été. Onze concurrents se sont présentés cette année. Sur les onze, six ont été élus et voici dans quel ordre :