M. Jonas
La cantate qu’ils devaient mettre en musique, également couronnée par l’Académie, a pour titre : Emma et Eginhard. C’est la légende si connue qui a fourni à M. Scribe le sujet de ta Neige. Emma, la fille de Charlemagne, emporte son amant dans ses bras pour qu’il ne laisse point d’empreinte sur la neige récemment tombée. Bien peu de Parisiennes auraient
la force nécessaire pour accomplir cet acte héroïque. J’en connais qui se feraient un plaisir de laisser tomber leur fardeau au milieu du chemin. Mais on n’est pas pour rien la fille dü grand' empereur.
Après être resté vingt-quatre jours sous les plombs, ce qui est déjà assez méritoire, un nouveau supplice était réservé à M. Chariot. Il s’agissait de trouver trois artistes de bonne volonté qui voulussent exécuter sa cantate devant les sections réunies de l’Institut le jour du concours définitif. M" 0 Dobré, Barbot et Génibrel avaient promis gracieusement de se charger de la besogne. Voilà M. Chariot qui se met à copier lui-même ses parties (les lauréats ne sont pas riches), et se rend chez M lle Dobré. Celle-ci le reçoit avec une bienveillance extrême, et lui dit qu’à son grand regret elle est forcée de partir pour Trouville.
— Ah I mon Dieu) s’écrie M. Chariot, voici mon soprano qui s’en val Heureusement j’ai encore six jours devant moi ; je tâcherai de remplacer M lle Dobré. Ma basse et mon ténor me restent.
Il courfchez le ténor et lui expose son embarras.
— Ne vous tourmentez pas, cher ami, lui dit M. Bar-
bot, j’ai votre affaire. Ma femme, que vous avez connue au Conservatoire sous le nom de M lle Douvry, vous chantera cela parfaitement.
— Vous me rendez la vie ; je rentre à l’instant chez moi, je fais quelques petits changements à la cavatine et je remets au net le rôle d’Emma.
Le soir, il retourne chez Barbot et lui trouve un air consterné.
— Qu’y a-t-il? ditle pauvre auteur devinantquelque mauvaise nouvelle.
— Ah! mon ami, il y a que ma femme est très-mal. Elle vient de faire une fausse couche.
— J’en suis vraiment désolé, bien plus pour vous que pour moi. Enfin ! vous me restez, Barbot; j’ai ma basse. Tout espoir n’est donc pas perdu ; j’irai demain chez M 1,e Louise Lavoye; c’est une excellente fille; elle me 'rendra ce petit service. J’ai encore trois jours devant moi.
— M lle Lavoye demeure ici ?
— Oui, monsieur, répond la portière.
— Y est-elle?
— Je crois que oui; montez au quatrième étage,
au-dessus de l’entresol. Ah! monsieur, monsieur... descendez... mon mari vient de me dire que cette demoiselle n’y est plus. Elle est partie pour Marseille.
— Bon! se dit M. Chariot, c’est décidément un sort que l’on m’a jeté; je vais faire expatrier tous les artistes de Paris. Patience! j’ai mon ténor et ma basse; c’est toujours cela de gagné.
De retour chez lui : — Personne n’est venu? dit-il à sa bonne.
— Personne. Ah! si. Un commissionnaire a laissé cette lettre.
M. Chariot décacheté la lettre à la hâte et lit ce qui suit.
« Mon cher camarade,
» Je regrette infiniment de ne pouvoir chanter mon air de Charlemagne, auquel je tenais beaucoup; mais je pars demain pour New-York. Vous avez lu sans doute les dernières nouvelles de ce pays de Cocagne. Je vais rejoindre Jenny Lind, et sans gagner précisément mille dollars par soirée, j'ai un engagement fort avantageux.
» Sans adieu,
» Génibrel. »
— Mais c’est un complot! s’écria d’une voix fré- ■ missante le futur prix de Rome ; voilà ma basse aussi qui me quitte ! Allons voir mon ténor.
— Vous me restez au moins, Barbot, n’est-ce pas? Barbot, puis-je compter sur vous, Barbot?
— Mais certainement ; je n’ai qu’une parole.
— Vous savez ce qui m’arrive. Je n’ai plus de soprano, je n’ai plus de basse, et c’est après-demain le concours !
— Eh bien! courez chez Battaille et chez M lle Lefebvre, ils vous déchiffreront votre cantate à livre ouvert. Vous savez coipme ils sont bons musiciens.
— Vous avez raison, mon cher Barbot, je vole chez M lle Lefebvre. Seulement, il me faudra baisser le rôle pour Battaille; mais j’ai toute la nuit pour retoucher ma partition et la remettre au net. A demain donc ! Merci encore une fois, vous me restez, vous !
Le lendemain, M. Chariot, ne se possédant plus de joie, montait quatre à quatre l’escalier de son ténor, et criait à chaque étage : Je suis sauvé, Barbot ! Battaille accepte, M*i° Lefebvre accepte, vous acceptez...
— A qui en avez-vous, monsieur?
— Mais à mon ami Barbot, je viens le chercher
pour le concours.
— M. et M me Barbot sont partis pour Bruxelles.
Ceci s’est passé, mot pour mot, tel que je vous le
dis. Je me garderai bien d’ajouter le moindre détail à cette véridique histoire; ce serait la gâter. Il faut tenir compte au jeune lauréat de tous les changements qu’il a dû faire. Si j’avais l’honneur d’être de l’Académie, je joindrais au prix de Rome, qu’il a si bien mérité, le prix Montyon. Ce matin encore, au moment où je suis entré à l'Institut,, il me disait d’un air résigné : — Je crois que c’est décidément Jourdan, Battaille et M I,e Lefebvre qui exécuteront ma cantate, à moins que le premier ne soit parti pour la Havane, le second, pour les îles Marquises, et la troisième, pour Pondichéry.
Les qualités qui se révèlent déjà dans cette première esquisse et font bien augurer de l’avenir de M. Chariot, sont la clarté, la spontanéité des mélodies, de l’ampleur et de l’aisance dans le développement des phrases, et une grande sagesse d’orchestration. La scène débute par un petit récit du soprano, suivi
bientôt d’une cavatine en ré bémol. Cette cavatine est bien faite, le motif en est touchant, et la chute heureuse.
Le duo d’Emma et d’Éginhard : Ange que j'adore, est
d’un mouvement naturel et passionné ; mais l'allégro me paraît moins bien réussi que l’andante. M. Chariot, fidèle en cela aux traditions des maîtres de l’école française, s’est appliqué à rendre avec beaucoup de soin le sens des paroles, et, j’en demande bien pardon à M. Bignan, l’auteur de la cantate, je ne sais trop quel sens on pourrait attacher aux paroles que voici :
Amour! joins l’adresse à i’andace!
Cache loi pour être vainqueur!
Qu’ici ton souvenir s’efface Partout, excepté dans mon cœur!
Il me semble que lorsqu’une fdle est assez vaillante pour enlever son amant dans ses bras, l’amour n’a que faire de se cacher ; il se montre en plein jour. En effet, Charlemagne ajoute :
L’orage, aux premiers feux du soleil qui se lève.
Disparaît... Mais à mon regard,
A travers ces vitraux, quel spectacle! etc.
(Ci LES GRANDS GUIGNOLS
Le père a donc tout vu. C’est fort maladroit d’ailleurs de placer un chant quelconque dans la bouche d’Emma, dans un moment où elle doit être essoufflée et s’occuper surtout de transporter son fardeau rapidement et en silence.
Quant aux paroles d’Emma :
Ma force est dans ma tendresse,
Mon fardeau me soutiendra,
ce dernier trait me paraît d’un goût déplorable, et je ne sais comment l’Académie ne l’a pas effacé*
L’air de basse est écrit d’un style large et ferme et a beaucoup de caractère et de couleur.
J’aime moins le trio final . Il est très-compliqué de coupc, et pour emprunter un mot aux décorations de théâtre, il y a trop de changements à vue. L’auteur, qui dans un cadre aussi restreint se sentait manquer d’air et d’espace, a voulu donner dans les différents genres un petit échantillon de son savoir-faire. C’est une erreur pardonnable et dans laquelle il ne tombera pas à coup sûr, lorsqu’il pourra travailler à un ouvrage de longue haleine.
Le proverbe a raison : tous les maux ne viennent
pas pour nuire. Jourdan, qui s’est chargé en dernier lieu de la partie d’Eginhard, l’a chantée d’une manière parfaite. Il y a mis du sentiment, de l’expression, de la grâce. Ajoutez à cela que ce joli ténor a le physique de l’emploi. On conçoi t qu’une fille un peu robuste ait pu enlever Jourdan dans ses bras . Avec Paulin, par exemple, la chose eût été impossible.
La voix de Battaille, à la fois douce, puissante et sonore, a produit sur le grave public de l’Institut une impression profonde et presque religieuse.
Quant à M Ue Lefebvre, vivement applaudie comme elle le méritait, elle ne se doute pas peut-être de son plus beau triomphe. La mère d’un second prix, femme excellente et sensible qui était placée derrière nous et n’a fait que pleurer tout le temps, se penchant vers sa voisine au moment où M " 6 Lefebvre venait d’achever sa cavatine, s’est écriée naïvement : Mon Dieu ! que je serais heureuse, si mon fils pouvait épouser cette demoiselle! Or, je préviens M 110 Lefebvre que le fils de cette bopne mère est affreux.
6 octobre 1850.
gymnase musical hilitaire. — Distribution des prix pour le concours de <850
Un jour que je passais par la rue Blanche, mes yeux furent attirés par un écriteau tout neuf sur lequel on lisait : Appartement de garçon à louer. Alléché par le calme et l’isolement de ce quartier paisible, séduit par le voisinage des jardins que la hache a respectés, amoureux d’air et de soleil comme un enfant de Naples que je suis, je conçus le projet de m’installer sur ces hauteurs d’où la vue domine une partie de la ville. Tout me promettait le silence et le repos, si chers au travailleur. La rue, qui s’élève en
pente assez rude, rebute le cocher de fiacre ou le force d’aller au pas ; l’hôtel où je voulais me loger est spacieux, vaste et profond. La porte en est close à toute heure du jour et de la nuit ; une longue chaîne, rivée par les deux bouts à deux bornes de granit, défend l’entrée de la cour aux voitures et aux chevaux ; un tapis de gazon, qui s’étend jusqu’au vestibule et envahit les premières marches de l’escalier, amortit tous les bruits intérieurs. J’avais trouvé une véritable Thébaïde à deux pas de la Chaussée-d’Antin.
La portière, qui montait sur mes talons, ne manqua pas de me vanter, selon l’usage, les charmes de mon petit logement. C’était aéré, commode, frais l’été, chaud l’hiver, mais surtout tranquille. « Vous serez là, me disait la bonne femme, comme un saint dans sa niche ; personne ne viendra vous déranger; notre quartier, c’est si désert, que c’en est quelquefois triste. On entendrait une mouche voler. »
J’allais arrêter mon appartement et donner le denier à Dieu, lorsque, tout à coup, dans le silence de la rue, éclate, comme un roulement de tonnerre, un épouvantable solo d’ophicléide.
— Qu’est-ce que ceci? m’écriai-je.
GYMNASE MUSICAL
— C’est un solo d’ophicléïde.
— J’entends bien ! Et ceci?
— C’est un basson .
— Et ceci encore?
— C’est un trombone.
Ce qu’il y avait de plus effrayant, c’est que basson, trombone, trompette, cor à pistons, cor d’harmonie, clairon, hautbois, flûte et clarinette, tous les instruments qui se succédaient, hélas ! sans se ressembler, jouaient chacun son motif et sur un ton différent, On eût dit que tous 1 les cuivres de l'univert s’étaient donné rendez-vous dans la rue Blanche pour entreprendre, d’un commun désaccord, le plus affreux charivari qui ait jamais déchiré les oreilles humaines. C’était à faire dresser les cheveux sur la tête d’un chauve.
— Mais c’est un enfer que votre maison?
— J’oubliais de dire à monsieur que nous avons l’agrément de demeurer en face du Gymnase musical
On conçoit que cet agrément suffit pour me faire fuir à l’autre extrémité de Paris, et c’est à peine si je me crus sauvé en me logeant aux Champs-Elysées.
Dimanche dernier, sur une gracieuse invitation de
l’auteur de Masaniello , je revenais dans cette même rue Blanche pour voir couronner les élèves qui m’avaient si fort effrayé. Il ne s’agissait pas, cette fois, d’exercices pénibles, de tours de force isolés, de leçons laborieuses et fatigantes, qui ont dû se graver, pour le moins, autant dans la mémoire des habitants du quartier que dans celle des jeunes lauréats. C’était un jour de fête, d’harmonie et d’ensemble. Ces bons et braves musiciens, admirables de tenue et de discipline, venaient les uns après les autres recevoir des mains du général Neumayer le prix de leurs longs efforts et de leurs travaux annuels. Une salle beaucoup plus longue que large, décorée avec une simplicité Spartiate, avait été destinée à cette cérémonie solennelle. A l'un des bouts de cette salle, partagée en deux moitiés égales, on avait élevé huit ou dix gradins, c’était l’orchestre; à l’autre bout s’élevait une estrade surmontée d’une table, à laquelle avaient pris place le général commandant la première division militaire, ayant à sa gauche un aide-de-camp, et à sa droite M. Carafa, membre de l’Institut, directeur du Gymnase musical. Nous remarquons dans la partie civile du public, MM. Meyerbeer, Adolphe Adam, Ed,
DigitizjsUatCtJPgle
GYMNASE MUSICAL
Monnais, commissaire du gouvernement près les théâtres lyriques , plusieurs musiciens et professeurs du Conservatoire.
Après un pas redoublé composé par M. Coll, premier prix de composition de musique militaire et parfai-
tement exécuté par ses collègues, M. Caruson, chef de service, a lu d’une voix haute et claire le bulletin contenant les noms des vainqueurs.
Après la distribution de prix, qui n’a pas duré moins d’une heure, les élèves du Gymnase musical ont exécuté avec une précision, un ensemble et une finesse de nuances extrêmement remarquables, l’ouverture du Cdid. A ce morceau instrumental a succédé le beau chœur des Gardes de Nuit, tiré de la Saint-Sylvestre , de M. Bazin, et les jeunes chanteurs militaires ne se sont pas moins distingués que leurs camarades les musiciens. Le final du Comte Onj, d’une exécution délicate et difficile, a été rendu par la fanfare avec une verve et un brio singuliers. Les fragments de la Favorite ont laissé quelque chose à désirer. Ces intrépides jeunes gens qui affronteront la mort sans pâlir à la tête des régiments que leur musique électrise, n’osaient pas, qui le croiraitl attaquer
i;s LES GRANDS GUIGNOLS
la note avec vigueur, intimidés et troublés par la
présence de trois membres de l’Institut.
Le chœur des Gardes-Chasse , de M. Ambroise Thomas, a été salué d’autant d’acclamations par notre petit auditoire qu’il en reçoit dans la salle de l’Opéra- Comique. Sans atteindre à la perfection des choristes de ce théâtre qui en ont fait leur chef-d’œuvre, les élèves du Gymnase l’ont dit avec beaucoup d’ensemble et d’entrain. M. Thomas, qui ne les a pas entendus, parce qu’il est arrivé lorsque tout le monde sortait, fera bien de remettre sa carte à M. Hubert, directeur de l’Orphéon, et à son jeune lieutenant, M. Lévy.
Le morceau qui a concilié tous les suffrages et qui a dignement terminé cette séance, c’est la grande marche du Prophète , d’un style si large et si simple, d’une couleur si vraie, d’un si grand caractère. Tout le monde s’est levé à la fois pour entourer le célèbre maestro, qui, refoulé dans un coin de la salle et retranché derrière une pile de tabourets , n’a pu se dérober qu’avec peine à cette ovation improvisée.
Nous ne saurions trop féliciter M. Carafa et les vaillants professeurs qui, sous sa direction paternelle,
GYMNASE MUSICAL
intelligente et ferme, élèvent avec tant de soin les jeunes musiciens appelés à soutenir bientôt l’ardeur du soldat sur le champ de bataille, guider ses manœuvres ou égayer ses loisirs. Les progrès de cette jeune école militaire sont de jour en jour plus sensibles, et les musiques de nos régiments n’ont plus rien à envier aux musiques allemandes si justement renommées.
En voyant tous ces jeunes gens si gais, si fiers, si heureux de recevoir des mains de leurs chefs et de leurs maîtres, en signe de victoire et de trophée, leur instrument de cuivre poli et brillant comme de l’or, je ne pouvais m’empêcher de songer, avec un douloureux intérêt, que beaucoup d’entre eux seront peutêtre emportés par un boulet, au milieu de leur marche et au plus beau de leur fanfare!
tS octobre 1850.
nécrologie : Madame Branchu. — le paysan, opéracomique en un acte, paroles de M. Alboize, musique de M. Charles Poisot. — société philharmonique : Concert extraordinaire. — madame frezzolini. — Concerts nationaux de Her Majesti/s Theatre. — dilettantisme de l’armée anglaise. — Un Théâtre souterrain. — 128 mises en scène, par M. Palianti. — madame Claudine jennigs.
« Le bon Dieu bat le rappel là-haut, » disait un maréchal de France, voyant s’en aller, l’un après l’autre, tous ses vieux compagnons d’armes. Que de cercueils ouverts, que de terre remuée en si peu de mois, que de feuilles tombées, que de Heurs flétries dont il ne reste plus qu’un peu de poussière : les Gavaudan, les Saint-Aubin, les Grassini, les Boulanger, les plus aimables, les plus aimées, les plus fêtées de leur temps, et voici encore cette bonne et affectueuse
M me Branehu, qui s’en va rejoindre ses camarades, quittant ce monde où elle fut reine, sans regret, sans plaintes inutiles, le sourire aux lèvres et presque en chantant.
Je ne connais point de carrière qui donne à ceux qui la suivent sans interruption et longtemps plus de philosophie pratique, plus d’égalité d’humeur, plus d’indulgence et de sérénité, que la vie de théâtre. On n’acquiert nulle part plus d’expérience et un plus complet désenchantement des vanités humaines. Le théâtre, c’est le monde en raccourci. Y a-t-il sur terre un empire qui soit agité par des révolutions plus fréquentes, par des péripéties plus soudaines, par des retours plus inespérés? Tantôt l’on vous porte aux nues, tantôt l’on vous replonge dans l’abîme. Aux triomphes les plus éclatants succèdent les plus tristes revers; vous êtes aujourd’hui le Dieu de la foule, demain vous n’en êtes que le jouet. Voilà pourquoi les artistes traversent les plus rudes époques sans plus s’étonner ni se plaindre des jeux terribles de la politique et du hasard que d’un dénoûment de drame ou d’un changement de décor.
C’est aux environs de Paris, dans quelque vallée
(NÉCROLOGIE 177
solitaire, sur quelque colline ignorée, lieux charmants qui seraient célèbres s’il fallait aller les chercher en Suisse ou en Italie, c’est dans cfuelque petite maison bien propre et bien fraîche, au toit d’ardoise, aux volets verts, que vont s’abriter modestement, loin du tumulte et du fracas des villes, toutes ces reines de théâtre, toutes ces douces et aimables personnes qui ne demandent plus au monde, qu’elles ont vu si souvent à leurs pieds, qu’un peu de calme et d’oubli. Entourées d’un petit cercle d’amis fidèles, ne gardant de la vieillesse ni l’humeur chagrine, ni les soucis moroses, ni le radotage incessant, elles sont souvent la providence du village où elles viennent passer leurs derniers jours. Elles portent dans l’accomplissement des plus saints devoirs, dans les bienfaits qu’elles répandent autour d’elles, et jusque dans les pratiques religieuses, ce je ne sais quoi d’enjoué, de mondain, de légèrement ironique, reste d’anciennes habitudes dont on ne se défait jamais complètement. Après avoir chanté vêpres et complies de tout leur cœur et avec une piété fervente, elles ne. sont pas fâchées de montrer le bas de leur jambe, si elle est fine et bien faite, au sortir de l’église. Voyez-vous cette pieuse
dame qui communie les dimanches et les fêtes commandées, qui donne le pain bénit de si bonne grâce et baise dévotement la main de M. le curé! c’est la Saint-Aubin, la Branchu, la Saint-Huberty, qui étaient dans leur temps de fameuses gaillardes et de lîères diablesses! Je parie que si un pareil éloge venait bruire à leurs oreilles, au moment même où elles sont le plus saintement occupées, loin d’en vouloir à l’indiscret, elles en seraient touchées plus que de toutes nos oraisons funèbres. Car une des manies de notre siècle rogue et empesé, c’est de prendre toutes choses sur un ton sérieux et de prononcer des discours à la Bossuet sur le tombeau des comédiennes et des cantatrices. Autrefois on leur refusait les sacrements et la sépulture; aujourd’hui nous tombons
dans l’excès contraire et nous voulons à toute force
les canoniser.
Mme Branchu a passé ses dernières années à Orléans, où elle avait une maison. Elle est morte à Passy l’autre semaine, dans une pensée pieuse mais un peu bizarre. Elle a fait venir Alexis Dupond, dont elle avait protégé l’adolescence, et l’a prié de chanter 10 Saluiaris de Gossec à la messe de mort qu’on dirait
NECROLOGIE
pour elle. Il n’y a qu’une légère difficulté à satisfaire le vœu de la mourante : l 'O salutaris ne se chante pas dans une messe de Requiem. M me Branchu l’ignorait, et son amie Bigottini, qui l’assistait à ses derniers moments, n'en savait pas plus long qu’elle; car enfin les chanteuses et les mimes, quelque sincère que soit leur conversion, ne sont pas tenues d’être bien fortes en liturgie. Excellentes et dignes femmes qui, dans ce suprême entretien, au moment de se dire adieu pour toujours, oubliant d’un commun accord les plus doux souvenirs de leur jeunesse, tant de cœurs perdus, tant de rêves évanouis, tant de beaux jours envolés, ne se tourmentent que des psaumes et des absoutes qu’on devra chanter au jour de l’enterrement!
Tout le monde sait à l’heure qu’il est, grâce à l’empressement des journaux, que M“° Branchu est née à Saint-Domingue le 2 novembre 1782; qu’elle était nièce du dernier gouverneur de la colonie et filleule du maréchal de Brissac. Elle s’appelait de son nom de demoiselle Caroline Chevalier de Lévit. Elle remporta le premier prix de chant au Conservatoire qui naissait à peine, ne fit que passer au théâtre Favart et
débuta à l’Opéra en 1801. Elle excita le plus grand enthousiasme dans les rôles de Didon, d’Antigone, d’Iphigénie, d’Armide et d’Alceste; elle interpréta avec une rare puissance, une sensibilité profonde, une majestueuse ampleur, ces beaux chefs-d’œuvre de Gluck. Elle créa la Vestale, deSpontini. Tragédienne admirable autant que cantatrice accomplie, on la comparaît à Talma, suprême éloge auprès duquel toute autre louange pâlit. M me Branchu se retira du théâtre le 27 février 1826. Elle joua pour la dernière fois le rôle de Statire, d’Olympie. Les autres rôles étaient remplis par Adolphe Nourrit, Dérivis et M lle Cinti. Je crois que si l’on voulait s’en donner la peine, on saurait au juste à quel chiffre s’éleva la recette de cette représentation à bénéfice. La biographie, embusquée au coin des cimetières, dès qu’un nouvel hôte %
arrive à sa dernière demeure, ne vous fait grâce d'aucune date, d’aucun détail. Il y a même des biogra-
phies toutes prêtes, composées d’avance et sous presse; elles n’attendent plus, comme l’urne du marbrier, que le nom du mort et l’épitaphe.
Je voudrais bien trouver un sujet plus gai au bout de ma plume pour couper court à toutes ces nécrolo-
NÉCROLOGIE
gies, mais je n’ai qu’un tout petit acte à raconter, qui n’est point précisément d’une gaîté délirante. Je ne vois guère que Bussine qui puisse me tirer d’embarras. Bussine, en vérité ! Je vous vois prendre un air incrédule. Nous connaissons Bussine, dites-vous : c’est un chanteur des plus agréables; il a une voix de baryton d’un charme exquis, d’une grande souplesse qui n’exclut point l’ampleur et l’énergie. Mais jamais le pauvre garçon n’a visé au comique. Nous l’avons vu souvent arpenter le théâtre d’un pas ferme, mesuré et grave comme la statue du Commandeur. Qu’ont à faire ensemble ces deux mots qui jurent : la gaîté et Bussine?
Allez le voir dans le rôle de César des Rendez-vous bourgeois , et vous serez témoins de la plus surprenante métamorphose qui se soit jamais opérée au théâtre. Bussine s’est tout à coup dégourdi, il a rompu la glace, il a brisé sa coque. C’est un comédien rempli de verve, d’entrain, de naturel, un farceur insigne, un bouffon sublime. Il lui fallait, pour surmonter sa gêne et sa timidité excessive, cet incroyable habit, ces basques en queue de morue, ce jabot, ces breloques, cet incommensurable col de chemise taillé en pointe
et fendant l’air comme une voile latine. QueM ,,e Reine doit être fière de lui ! Oui, c’est un bien brave homme, et comme il chante son air qu’on lui redemande à grands cris 1 Et quelle précision, quelle grâce savante, quelle fantaisie dans ses tours de moulinet.
A la bonne heure ! Parlez-moi des pièces en un acte, lorsqu’on a mis dans cet acte plus d’esprit, plus de situations, plus de comédie franche et vraie que dans tel ouvrage interminable et diffus. Le cadre et la dimension n’y font rien. Je donnerais pour tel proverbe, pour la Carmosine de Musset, dont je ne connais qu’un acte, vingt répertoires qui me font dormir debout. Mais qu’on ne s’y trompe point ; il est bien plus difficile de réussir dans un cadre restreint que sur une large toile. Je voudrais qu’on intervertit l’ordre et qu’on ne permît qu’à Scribe, à Auber, Halévy, Adam, de faire des pièces en un acte; je voudrais qu’une pareille épreuve fût interdite aux débutants. J’infligerais, par exemple, une punition sévère aux auteurs en renom qui se débarrassent en faveur de la jeunesse de quelque ours mal léché qui a longtemps et en vain gratté de sa patte les portes des théâtres de boulevard.
NÉCROLOGIE
Je cherche une transition polie pour arriver au Paysan de M. Alboize, mais en vérité je ne la trouve pas. 11 s’agit d’une vieille anecdote tirée de la vie de Henri IV, ce roi populaire, qui donna des lettres de noblesse au meunier Michau en échange d’un bon repas. C’est bien là un trait digne de ce bon roi qui voulait que chacun de ses sujets eût sa poule au pot. Je ne sais pourquoi l’auteur du Paysan s’avise de faire honneur de cette anecdote à l’empereur Joseph II. On dirait même, si nous en croyons M. Alboize, qu’en Allemagne on ne confère pas autrement les titres, les faveurs et les privilèges. Voici un roi de Bavière qui anoblit... j’allais dire Lolla Montés... mais non, c’est un meunier qu’il anoblit de par la grâce d’une volaille. Ce dindon, mangé par le roi, devient l’arme parlante d’un baron ridicule, vaniteux, farci d'impertinence et de niaiserie. Ce baron de la dinde truffée a une jolie nièce qu’il ne peut marier dignement qu’à un burgrave ou margrave. La jolie nièce aime un sous-lieutenant; noblesse d’épée, mais de fraîche date. Fureur du baron, qui se pendrait plutôt lui-même au gibet de son château que de renoncer, par une mésalliance, à ses droits de haute et basse justice. Survient un
hôte de qualité; il faut bien faire les choses. Mais le baron, qui se plaît à compter seize quartiers de noblesse, n’a pas un seul quartier de chevreuil à offrir à son convive affamé. C'en est fait de la réputation du hobereau si le paysan Glatz ne vient à son secours Gros souliers, esprit subtil, a dit quelque part saint Augustin en parlant des paysans. Ce nôtre, chasseur habile et rusé compère, a plus d’un tour dans sa gibecière et plus d’un perdreau. Il veut bien tirer d’embarras le pauvre sire, mais à condition qu’il mangera sa part du gibier. Plutôt mourir de faim, que me salir au contact d’un manant : Potiùs mori quàm fœdari, s’écrie ce baron têtu en parodiant le mot de l’hermine.
Mais que ne peuvent l’amour paternel et le fumet d’un chevreuil cuit à point ! — Je suis aussi noble que vous, je suis' plus noble 1 s’écrie le paysan d’une voix triomphante. Vous avez dans votre blason une dinde rôtie en champ de gueule ; moi je porte d’azur au salmis de chevreuil. Vous avez été anobli par le roi de Bavière, moi par l’empereur d’Autriche. Vive l’empereur 1
Voilà le sujet de la pièce. M. Charles Poisot, pianiste, dit-on, d’un certain mérite, a bien voulu se
NÊCUOLOGIE
charger d’assaisonner ce chevreuil. La sauce vaut-elle mieux que le gibier? Je suis tenté de le croire. Mais h mon avis, ce n’était pas la peine de convier le public à ce banquet. M. Poisot ne manque pas de facilité ni d’assurance : il trouve par-ci par-là quelque coupe heureuse, quelque mélodie courante, quelque phrase bien faite : mais je n’ai rien remarqué, dans ce premier essai, de saillant ni d’original qui promette à la scène un nouveau compositeur. Voilà donc, si je ne me trompe, encore un acte qui, après avoir diverti médiocrement le public et exercé la patience des acteurs, ira rejoindre dans les cartons de l’Opéra-Comique cette multitude d'actes trépassés qui composent l’ossuaire du théâtre. On me dit que si M. Perrin avait donné* les premiers rôles du Paysan à Battaille et à M me Ugalde, que s’il avait engagé pour la circonstance la Frezzolini et Guasco, s’il avait commandé les décors à Ciceri, le chevreuil à Cbevet, s’il avait fait venir exprès la basse Staudigl, qui n’a plus de voix, pour jouer le rôle de l’empereur Joseph, la pièce de M. Alboize et la musique de M. Poisot auraient eu beaucoup plus de succès. Je conviens que M. Perrin ne sait pas vivre, j’accorde même que M. Jourdan et
ri
M Iie Decroix n 5 ont pas tout à fait autant d’action sur le public que Jenny Lind et Rubini. Mais puisqu’il est bien constaté que les directeurs de théâtre sont des mal appris et des égoïstes, et qu’ils ne s’imposeraient pas le moindre sacrifice pour la gloire, il serait temps de renoncer aux pièces en un acte. En Italie et en Allemagne, ce genre décompositions restreintes n’a jamais été en grande faveur, ce qui n’a pas empêché, j’imagine, Rossini et Mozart de faire leur chemin. Et qu’on ne dise pas que l’Allemagne et l’Italie, ayant dans chaque ville un théâtre, offrent de nombreuses ressources aux compositeurs. Car les grands génies que j’ai nommés et les talents secondaires qui les ont suivis de près étaient déjà célèbres avant de quitter
leur ville natale. Comment se sont-ils fait connaître ? Ils ont écrit d’abord de la musique de chambre ou d’église, des duos, des quatuors, des cantates, des ouvertures et des chœurs jusqu’au moment où leur premier ouvrage dramatique est sorti tout armé de leur tête, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Félicien David n’a pas fait de pièce en un acte, et
- malgré cela, à cause de cela peut-être, aucun de nos auteurs ne lui refusera un poëmé lorsqu’il voudra
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travailler pour le théâtre. N’avons-nous pas des concerts, des soirées, des matinées musicales, et cette grande et généreuse Société philharmonique pareille à la bonté de Dieu qui, comme dit le Dante, a de si grands bras , quelle accueille tout ce qui s'adresse à elle. Vous vous plaignez, jeune homme, qu’on vous marchande une harpe et qu’on vous refuse un cor anglais I Que n’allez-vous à la salle Sainte-Cécile ! vous y trouverez des chœurs nombreux et fort bien disciplinés, un orchestre des plus complets, des violons, des altos, des basses, des flûtes, des cors, et un assortiment de cuivres à faire crouler les murs de Jéricho, à faire tressaillir les morts dans leur tombeau, et les timbales, et la grosse caisse, et le tam-tam, et le canon, si le cœur vous en dit.
Vous y trouverez surtout un homme d’une volonté puissante et d’une indomptable énergie, qui se fait tout a vous, qui dirige, conduit, organise, pousse avec le même soin et d’un égal amour ses œuvres, à lui, et les chefs-d’œuvre des maîtres, orchestre à première vue un morceau dont l’accompagnement s’est égaré en route, et si une faute d’impression s’est glissée dans le programme, descend gravement trois mar-
ches de l’estrade et fait une annonce au public, sans bredouiller plus de deux fois, et presque aussi couramment que Palianti.
Oui vraiment, cet étonnant Berlioz a eu tous les succès l’autre soir. D’abord sa salle était comble, et
de la plus illustre, de la plus élégante compagnie de Paris. J’avais cru toujours que, refuser du monde aux portes d’un théâtre ou d'un concert, c’était une manière de dire, une sorte d’euphémisme qui signifiait tout simplement qu’il n’était resté au bureau que la moitié des billets à placer. Or, j’ai vu de mes propres yeux et entendu de mes oreilles un contrôleur improvisé répondant à deux de mes amis : Il n’y a plus de places ! Et les malheureux de rengainer, à regret, leurs deux écus de six francs î
On a commencé par la symphonie en ut mineur, dont ce jeune orchestre s’est tiré à merveille. Puis Sai'ah la baigneuse , une ballade à trois chœurs de Berlioz, d’une coupe originale et neuve, a été saluée par l’auditoire attentif de trois salves d’applaudissements. Puis M me Frezzolini a paru.
Mme Frezzolini est avant tout une femme trèsélégante, très-gracieuse et très-distinguée. Elle avait
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sur ses cheveux noirs une magnifique couronneMe diamants ; des émeraudes, des opales et des rubis scintillaient à ses poignets, d’une finesse tout aristocratique. M me Frezzolini est fort pâle et a presque l’air souffrant. Ce n’est que lorsqu’on l’applaudit beaucoup que ses joues se colorent d’un léger incarnat. Elle sent profondément et réagit viven.ent sur le public par un irrésistible attrait de sympathie. Sa voix de medium est un peu voilée et fatiguée; mais ses notes du haut sont très-belles et très-pures. Peut-être en abuse-t-elle un peu ; elle multiplie les traits les plus brillants et les plus difficiles; elle altère un peu quelquefois le caractère du morceau qu’elle interprète. Mais il est vrai de dire qu’elle a du jet, de la portée, de l’élan, et qu’elle met de l'âme jusque dans les vocalises.
Nous avons vu M m0 Frezzolini à Londres, la saison dernière, au théâtre de Sa Majesté, et nous regrettons qu’elle se soit fait entendre dans un concert. Elle ne peut montrer là que la moitié de son talent. Elle a très-bien dit l'air des Puritains, une mélodie de Schubert, et l’air de Béatrice di Tenda. Mais il ne faut
pas non plus que M me Frezzolini s'abuse sur ses
forces. Ellè à besoin de beaucoup de ménagements; un rôle Un peü long, un orchestre un peu fort la tueraient sans rémission.
Le Chant des Chérubins , de M. Bortnianski, a reposé doucement l’auditoire de l’harmonie par trop retentissante de quelques autres morceaux. M ,le Lefebvre n’était pas à son aise, elle a eu grand’peur et s’est embrouillée, comme une novice, dans l’air des Mousquetaires. Barroilhet lui-même ne s’est retrouvé tout à fait que dans son boléro. Sur le point de partir pour Madrid, Barroilhet rabat déjà le sombrero sur ses yeux et ne joue plus que des castagnettes.
Cette soirée musicale, la première de la saison qui va s’ouvrir, est d’un heureux présage pour l’hiver prochain. Puisse le goût des arts se répandre de plus en plus chez les classes riches et élevées! Voici nos voisins d’outre-Manche qui nous précèdent dans cette voie généreuse. Les jeunes gens les mieux placés et les plus à la mode s’imposent volontairement une cotisation personnelle pour venir en aide aux artistes et entretenir à Londres le feu sacré, même dans la morte saison. Tel est le but des Concerts nationaux ,
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dirigés par Balfe au théâtre de la Reine. Outre la fleur des pois de l’aristocratie anglaise, dont la protection est acquise à toute œuvre de ce genre, ce qui peut nous sembler piquant de ce côté-ci du détroit, c’est que les commissaires des Concerts nationaux appartiennent à l'armée. Ainsi je lis en tête du prospectus imprimé : le prince Edward de Saxe-Weimar ( grenadier gum'ds) , le lieutenant-colonel Lewis ( coldstream guards), le comte de Mountcharles (Jîrst life guards ), le vicomte Malden ( royal horse guards), le lieutenant-colonel James Lindsay ( grenadier guards ), le lieutenant-colonel lord George Paget (fourt light dragoons ), le capitaine Meyrick ( scots fusilier guards), etc. Malgré ma juste estime pour l’armée française, je doute fort qu’on puisse trouver beaucoup de dilcttanti parmi nos grenadiers, nos fusiliers, nos dragons et nos hussards.
L’ouverture de ces brillantes fêtes a eu lieu le mardi 15 octobre. La salle est décorée avec une splendeur jusqu’ici inconnue en Angleterre : les deux premiers rangs de loges, le pit et le grand-tiers sont convertis en stalles. Plus de cinq mille auditeurs, confortablement assis, prennent leur part de ces vives jouis-
sances dont les habitants de Londres étaient sevrés pendant l’hiver. Les galeries regorgent de spectateurs. Tout autour du parterre on a laissé un assez grand espace libre, afin que l’on puisse circuler et se donner de l’air si la musique devient fatigante. Ces sortes de couloirs, destinés par la sagesse anglaise au soulagement du public, s’appellent promenades. On ferait bien d’en ménager un certain nombre dans nos salles de concert: seulement la promenade devrait s’étendre jusqu’aux Champs-Elysées.
J’ai accompli l’autre soir un de ces voyages salutaires. J’étais dans un de nos théâtres (je ne dirai pas lequel) où je m’ennuyais mortellement. Vite, malgré la pluie, malgré le froid, malgré le vent qui soufflait au dehors, je renverse les tabourets, je saute pardessus les banquettes, et mp voilà courant devant moi, courant toujours, jusqu’au boulevard Bonne- Nouvelle. Arrivé là, pour plus de sûreté, je m’enfonce sous terre. Je descends, je descends, je descends, comme Sainte-Foy dans Giralda , et je trouve une salle parfaitement éclairée, un orchestre charmant, des fauteuils commodes, de jeunes femmes qui chantent fort bien, des sorciers qui savent sur le bout du
TT
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doigt leur magie blanche et noire, et un ballet pantomime des plus amusants. Les dix ou douze premières danseuses de ce joli théâtre en miniature ont été choisies, je crois, parmi les petites Viennoises. Leur teint rose, leur taille fine et leur coiffure dentelée les ont dénoncées tout de suite aux connaisseurs. L ’ imprésario de ce spectacle souterrain est cette même M me Castelli, si connue pour sa troupe d’enfants.
J’ai nommé plus haut M. Palianti. Cet acteur modeste se livre depuis longtemps à un travail de bénédictin et rend les plus grands services à l’art dramatique sans que personne ait l’air de s’en douter. lia déjà publié cent vingt-huit mises en scène des principaux ouvrages lyriques représentés dans ces derniers temps. J’ai sous mes yeux les livraisons du Prophète , de Giralda, des Porcherons. C’est à confondre l’imagination la plus féconde, à lasser la patience la plus exemplaire. On ne s’imagine pas ce que c’est qu’un pareil ouvrage. Le plan de chaque scène, l’indication minutieuse et exacte des rideaux de fond, des châssis, des accessoires ; la place que doit occuper chaque acteur; les mouvements, les gestes, les entrées, les sorties des choristes, descomparses; les inflexions de
voix, les points et les virgules; la distribution des emplois; la description des costumes, depuis la coupe d’un pourpoint jusqu’à la couleur d’un ruban ; le jeu de la lumière et des ombres, tout est noté, gravé, daguerréotypé avec un soin extrême, une précision désespérante. Ce qui paraît si spontané, si naturel à la scène, n’est que le résultat de calculs infinis, d’une longue et laborieuse étude. Tous ces personnages qui se meuvent, se croisent, s’entre-choquent, s’éparpillent, s’avancent, se retirent au sifflet du machiniste, ne vous apparaissent plus dans l’œuvre de Palianti que comme autant d’automates dont le metteur en scène tient les fils, comme autant de pions qu’une main invisible pousse sur l’échiquier. On se plaint tous les jours que la tradition se perd ; jugez de l’ utilité d’une pareille encyclopédie, si elle avait été entreprise il y a cent ans. Or, M. Palianti n’a obtenu jusqu’ici en récompense de ce labeur écrasant, que des autographes de Scribe et de Meyerbeer remplis d’encouragements et d’éloges. Il me semble que la direction des beaux-arts devrait faire quelque chose pour cet artiste consciencieux, ou qu’à défaut de protection officielle, les archives de nos théâtres
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lyriques devraient s’enrichir de plusieurs exemplaire d’une publication aussi intéressante. Il serait fâcheux pour l’art, regrettable au point de vue des auteurs et des artistes, que M. Palianti fût forcé d'interrompre son ouvrage faute d’un secours modique et d’un patronage éclairé.
. L’ouverture du Théâtre-Italien est irrévocablement fixée au samedi 9 novembre. La salle, entièrement restaurée (elle en avait besoin), rayonnera dans tout l’éclat de sa nouvelle splendeur.
M me Claudina Jennings, jeune et belle Espagnole, qui a bien voulu nous emprunter notre nom, moins la dernière lettre, et s’appeler Fiorentini au théâtre, débutera prochainement dans Norma. M me Claudine Fiorentina est née à Séville ; elle est fille du consul anglais établi depuis longues années dans celte dernière ville. C’est un type parfait de beauté et de grâce. On dit qu’elle a une voix de soprano d’une merveilleuse étendue et d’une grande vigueur. Nous ne l’avons jamais entendue, et c’est hier seulement que nous avons aperçu M me Jennings. Elle n est ni notre sœur, ni notre cousine, ni notre parente à aucun degré, nous croyons devoir en avertir nos confrères
dans l’intérêt de la jeune prima dona. Ses débuts sont précédés par un procès, comme les débuts de Jenny Lynd à Londres : c’est peut-être d’un bon augure.
27 octobre 1H50.