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IV

REPRISE DO TORÉADOR. — REPRISE DES U O G O E- NOTS. — SOCIÉTÉS MUSICALES.

J’aurais voulu que tous ceux qui écrivent pour nos théâtres lyriques, auteurs et compositeurs, se fussent trouvés présents, l’autre soir, à la reprise du Toréador. Sans compter la surprise et la joie de retrouver M me Ugalde telle qu’elle était au début de sa carrière, avec toutes ses qualités de verve, de jeunesse, de naturel et d’audace, ils n’auraient point manqué, ces maîtres de la scène et de l’art, de faire une réflexion qui venait naturellement à l’esprit de tout le monde: c’est que moins on charge un artiste, plus on produit d’effet sur le public. Je remarque une tendance fâ-

cheuse à élargir le cadre de l’action et à surmener les chanteurs. Les rôles d’une longueur démesurée ne sauraient surtout convenir à l’Opéra-Comique, où c’est déjà un grand effort que de parler et chanter tour à tour. Je connais beaucoup d’acteurs de comédie et de drame, qui seraient rendus de fatigue si on les forçait de débiter seulement la prose d’un de ces ouvrages dont la musique est le but principal. Ajoutez-y dix ou douze morceaux de chant, taillés sur le plus grand modèle, et dites-moi où sont les forces humaines capables de résister longtemps à cet excès de travail.

Il est bien entendu que je n’accuse pas les auteurs, comme je l’ai vu faire à quelques jeunes gens chagrins et découragés par la concurrence, de vouloir occuper, à dessein, toute l’affiche, pour accaparer les avantages matériels de la soirée. Je m’explique, par une pensée moins vulgaire et par une ambition plus digne, cette intempérance de verve et cette prolixité de composition. Lorsqu’on tient un artiste d’élite, on voudrait faire rendre à son talent tout ce qu’il peut produire, le presser, le tourner et le retourner dans tous les sens, le montrer sous des jours nouveaux et

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des aspects différents, en jouer le plus longtemps possible, et de toutes les façons. Tel un violoniste amoureux de son Amati et de son Stradivarius, ne peut se rassasier d’en tirer des sons jusqu’à ce qu’il brise l’instrument.

Voyez comme rien n’excède dans cette charmante comédie du Toréador , comme tout y est à point et dans sa juste mesure t Que de mélodie, que d’esprit, que de grâce, et comme le public en a salué le retour par un redoublement d’affluence! La recette s’est élevée, dès le second jour, à près de six mille francs. Le succès des artistes et la satisfaction de l’auditoire ne pouvaient être plus grands ni plus complets. Qu’aurait gagné M. Ad. Adam s’il avait allongé sa pièce d’un acte et ajouté des airs et des duos? Je sais fort bien qu’il y a des sujets qui exigent de plus longs développements ; mais si on voulait sérieusement s’en donner la peine, on retrancherait beaucoup de scènes oiseuses et de détails superflus. On pourrait alors donner chaque soir deux pièces d’une dimension raisonnable; le spectacle n’en serait que plus varié, les artistes prendraient quelque repos, le public s’amuserait davantage, et, en fin de compte, on ferait un peu de place

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aux débutants qui se morfondent dans la rue, ou s’ils parviennent, à la faveur d’un petit acte, à se glisser par la porte entre-bâillée, pris bientôt dans l’étroit soupirail, ils ne peuvent plus ni entrer ni sortir.

Sans contredit, M me Ugalde est une des comédiennes les plus fines, les plus spirituelles et les plus originales que nous possédions. Il n’y a vraiment qu’elle qui sache trouver cet accent de malice et de naïveté, de sensibilité et de raillerie, qui vous font, par un retour soudain, par une sortie bizarre, éclater de rire au moment où vous alliez vous attendrir. Elle a des inflexions de voix narquoises et plaisantes, des interruptions et des reprises qui dérouteraient l’acteur le plus consommé. Elle a des mais et des si d’un comique incroyable. Gomme elle vous récite avec une pétulance de pensionnaire échappée du couvent et un aplomb de premier sujet forain aguerri à la parade, cette exposition ironique et leste qui se termine par un mot charmant:

J’avais besoin de soulager mon cœur!

Quelle coquetterie, quelle ruse, quelle fertilité d’expédients depuis la première scène jusqu’au bout

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de la pièce ! Elle a vocalisé d’une manière exquise et avec toutes sortes de raffinements nouveaux tous ces morceaux d’agilité et de grâce qu’elle avait déjà rendus populaires. Dans cet ingénieux pot-pourri qui lui sert de cavatine au lever du rideau, elle passe en se jouant d’un motif à l’autre, et marque, sans trop s’y appesantir, les différents caractères de tous ces fragments si curieusement assortis.

Mais voici Battaille et Mocker ; le jeune flûtiste amoureux, le bonhomme à belles aventures. Comme celui-là se moque bien de celui-ci, et comme la jeune femme va se trouver à l’aise entre ces deux personnages 1 Mocker se rajeunit quand il veut. Battaille a dû faire malgré lui une longue étude de la voix, du geste, des cheveux blancs, des rides, des habitudes et des travers d’un vieillard. Ainsi l’ont voulu jusqu’ici les auteurs. Ses plus jeunes rôles varient des cinquante-cinq aux soixante-dix ans. Dans le Toréador il vient d'atteindre la soixantaine; c’est sa femme qui nous l’apprend sans ménagement pour la fatuité du vieux muscadin et avec une foule de circonstances aggravantes. Malgré ces aveux naïfs et ces accablantes révélations, n’admirez-vous pas ces airs de conqué-

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rant, ces allures vertes et ingambes, et cette adorable goguenardise lorsqu’on lui décrit, dans les plus menus détails, les beautés négatives de sa douce Charitéa 1

Mocker a chanté ces jolis couplets avec infiniment d’esprit. Rien ne saurait d’ailleurs égaler le charme et la suavité que Battaille sait donner à sa voix, surtout dans son dernier duo avec M me Ugalde. Le trio final : Ah! vous dirai-je , maman! d’une si heureuse inspiration, et si bien réussi dans toutes ses parties, offre, en outre, le rare avantage de ne mécontenter aucun artiste, et de mettre en lumière et en relief le talent de ses trois interprètes ; car si M me Ugalde est surprenante d’agilité et de verve, Battaille et Mocker la secondent, la soutiennent et la font valoir avec tant de soins, d’adresse et d’attention, un dévouement si suivi et si soutenu, qu’ils ont un droit égal aux applaudissements de la salle et à la reconnaissance de l’auteur.

— Chaque fois qu’on remet à la scène un grand ouvrage, on devrait pouvoir en relever les beautés, en recommencer l’analyse pour expliquer et justifier l’admiration qu’il ne cesse d’exciter. Mais le lecteur impatient, dont l’opinion est déjà faite sur le mérite

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de l’œuvre, demande avant tout dequelle manière les nouveaux artistes ont rempli leur rôle, et si l’exécution nouvelle est supérieure aux précédentes, ou laisse quelque chose à désirer. Je vais satisfaire cette curiosité légitime en racontant ce qui s’est passé lundi soir à l’Opéra. On reprenait les Huguenots , qui ont toujours le privilège d’attirer une grande et nombreuse compagnie. Le premier morceau, qu’on a vivement applaudi, est la romance de Raoul : Plus blanche que la blanche hermine. Roger l’a chantée avec beaucoup d’expression, de tendresse et de simplicité.

Le rôle de Marcel, créé par Levasseur avec tant de puissance et d’originalité, a été rempli par M. Obin, élève du Conservatoire, que je me souviens d’avoir vu à l’Opéra il y a deux ou trois ans sous les traits du sénateur Brabantio, à une représentation d Othello. M. Obin n’est plus le même : il a fait de remarquables progrès. C’est un grand et beau jeune homme d’une figure intelligente et remplie deparactère.Il aune trèsbelle voix de basse, égale, pleine, homogène et d un timbre excellent. Ilsaitbien laconduire et lagouverner dans les passages les plusdifficilessanslaforcer jamais. Il a débuté fort bien par le vieil air huguenot : Pif paf

et a captivé tout d’abord l’attention et la sympathie de l’auditoire. Je signalerai, chemin faisant, les endroits où il a été le plus applaudi. Sans doute il n’a pas atteint du premier coup le degré de perfection auquel il peut prétendre, autant par ses dons naturels que par ses travaux et ses études, qu’il semble avoir déjà poussés fort loin; mais avec un peu de zèle et de patience, il fera le reste. Ses intonations ne sont pas toujours d’une justesse irréprochable, et il doit se garder des distractions qui lui font manquer ses entrées, car il est mal séant d’interrompre le spectacle et de faire attendre le public plusieurs minutes, comme cela lui est arrivé l’autre soir.

M me Laborde, je l’ai dit souvent , est une précieuse acquisition pour l’Opéra. Sa voix, jeune et forte, d’un mordant, d’une vigueur et d’un éclat métalliques, remplit si bien la salle, que les spectateurs les plus éloignés ne perdent pas un mot de tout ce qu’elle chante. Le rôle de la reine Marguerite lui a valu des ovations sans fin. M mo Laborde attaque la note avec résolution et courage et la prend d’assaut si elle résiste. Rien ne l’émeut ni ne la déconcerte

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Si elle parvenait à éviter quelques sons trop durs et trop brusques, à mieux lier et moduler sa voix dans le piano, elle contenterait les gens d’un goût délicat ; mais elle choquerait peut-être la plus grosse partie du public qui la veut ainsi et l’applaudit à outrance.

Mme Viardot s’est annoncée en grande artiste, dès le troisième acte, par quelques accents d’une émotion profonde, au moment où Valentine vient révéler à Marcel le complot tramé contre Raoul. Toute cette scène a été dite à merveille. Vient ensuite l’immortel septuor.

Tout le quatrième acte a été parfaitement rendu par Roger et M me Viardot. Peut-être Valentine a-telle dépassé le but par son jeu trop nerveux, trop saccadé. La douleur et la passion, même dans leur plus haut paroxysme, peuvent s’exprimer sans se tordre et s’arracher les cheveux. M ,ne Viardot , moins que tout autre, a besoin de recourir à ces artifices, car sa voix, fort dramatique, accentuée et pénétrante dans certaines notes, émeut suffisamment le public et dispense la cantatrice de toute exagération,

— Je supplie humblement la bienheureuse sainte i 42

soc

Cécile, patronne des musiciens, de mettre un peu d’accord et d’harmonie parmi ses nombreux protégés. J’ai là deux prospectus signés de noms respectables qui se placent également sous l’invocation de la même sainte. Ces deux unions ou plutôt ces deux désunions musicales reconnaissent pour chefs deux artistes éminents. M. Seghersest le Luther de l’une, Félicien David est le Mélanchton de l’autre. Je n’ai à me prononcer ici ni pour V Union Musicale , ni pour la Société Sainte - Cécile. Mais je regrette, au point de vue de l’art, ces scissions et ces discordes. Un bon orchestre ne se forme pas en un jour. C’est par une longue et constante pratique, par une abnégation complète de tout amour-propre personnel, par une communauté persévérante d’elforts et d’études, qu’on parvient à une bonne exécution. La Société des Concerts ne doit sa réputation européenne qu’à l’inaltérable union de tous ses membres pendant de si longues années, et à la direction ferme et unique qu’avait su lui imprimer M. Habeneck, son illustre fondateur.

h’ Union Musicale, qui garde naturellement son titre et une partie de ses anciens associés, a été fondée il y a trois ans par ce pauvre Manéra, artiste d’un talent

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modeste et d’un cœur excellent. Malgré la pureté de ses intentions et la douceur de son caractère, on ne lui épargna pas le reproche d’avoir élevé à côté du Conservatoire une petite Église dissidente. Il se défendit vivement (je crois l’entendre encore), de toute idée d’hostilité ou de concurrence, protesta de son respect pour tous les professeurs de la Société, et allégua, pour justifier son entreprise, la difficulté trop réelle qu'éprouvaient les jeunes gens à être admis dans l’illustre aréopage, les progrès croissants de l’éducation musicale, l’exiguïté de la salle où se tiennent tous les hivers les mémorables séances du Conservatoire, et le peu d’occasions qu’a le public de pénétrer dans ce sanctuaire, dont les moindres places se lèguent de père en fils comme un précieux héritage. Beaucoup de musiciens et d’artistes répondirent à l’appel du jeune chef d’orchestre; le monde encouragea son projet : malheureusement la mort, le frappantàl’improvisteetà la fleur del’âge, l’empêcha de recueillir le fruit de ses travaux.

M. Seghers lui succéda, et il est juste de rappeler que, par la grandeur des vues, par la fermeté des convictions, par son activité et son intelligence, M. Seg-

hers a été très-utile à V Union, qu’il lui a, l’année dernière, communiqué une force et une vitalité nouvelles, et que ses concerts étaient courus par la meilleure compagnie de Paris.

Pourquoi M. Seghers a-t-il cru devoir se séparer de l’Union et se mettre à la tête d’un nouveau schisme ? C’est ce que je ne sais ni ne veux savoir. Toujours est-il que voilà, de part et d’autre, des musiciens distingués, des professeurs connus, des virtuoses, des artistes, forcés, ni plus ni moins que des commerçants, de dire au public :

« On est prié de ne pas confondre avec l’établissement en face t »

21 novembre 1850.

THEATRE DK L’O PÉR A : L’ENFANT PRODIGUE, Opéra en cinq actes^paroles de M. Scribe, musique de M. Auber. opéra-comiqde:la chanteuse voilée, opéracomique en un acte, paroles de MM. Scribe et de Leuven, musique de M. V. Massé. — théâtre - italien : la

FIGL1A DEL REGGIMENTO. M me S O N T A G.

Rien de plus simple ni de plus touchant que la parabole de l’Enfant Prodigue. M. Scribe, en choisissant ce sujet, déjà traité au théâtre et capable, comme on va le voir, des plus larges développements, a voulu lui conserver son caractère de simplicité biblique et de naïve grandeur. Il nous introduit, tout d’abord, dans la maison de Ruben, ce père aux entrailles miséri cordieuses, dont les livres saints ne donnent pas le nom et qui fit éclater une si vive joie en apprenant le retour de son fils égaré.

Le jour baisse. Le maître, debout, la tête nue, au milieu de sa famille agenouillée, offre au Dieu d’Israël la prière du soir. Jephtèle, sa nièce, et depuis quelque temps fiancée au plus jeune de ses deux enfants, jette autour d’elle des regards inquiets. Azaël n'est point rentré; les pressentiments les plus tristes agitent le cœur du père, qui s’efforce en vain de paraître calme et résigné. Tout à coup,* Jephtèle tressaille: le bruit d’un pas bien connu a frappé son oreille. C’est lui I c’est l’enfant si tendrement chéri, qui paraît enfin suivi de deux étrangers, un jeune homme et une jeune femme, pour lesquels il réclame l’hospitalité du toit paternel. « Qu’ils soient les bienvenus, » dit le père, et bientôt les deux voyageurs prennent place au repas de la famille.

Aménophis et Nefté, c’est ainsi que les deux étrangers se nomment, font les récits les plus merveilleux des magnificences et des beautés de leur ville natale, des fêtes, des plaisirs, des voluptés inouïes dont on s’y enivre jour et nuit, sans relâche et sans cesse, du bonheur immense que tout homme est certain d’y trouver, pour peu qu’il soit riche et jeune. Azaël, ébloui, écoute suspendu aux lèvres de la perfide Nefté. Unirré-

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sistible désir de voir le monde et de quitter la maison paternelle s’empare de son âme et séduit son imagination fascinée. Le vieillard résiste à la demande insensée de son fils. Mais la tendre Jephtèle joint ses

instances aux prières d’Azaël, et détachant sa cein-

ture, la donne à son fiancé, à son frère, pour lui rappeler ses serments et le préserver des dangers qui l’attendent.

Mais nous voici dans Memphis, la ville aux fabuleuses merveilles. Une barque, richement pavoisée, descend les eaux du Nil aux sons d’une musique joyeuse et aux acclamations de la foule, attirée par la bonne mine, la jeunesse et les habits splendides d’un étranger qui vient d’aborder à ces rivages. Azaël,

éblouissant de pierreries, vêtu des plus précieux tissus, mollement appuyé sur le bras de Nefté, traverse avec nonchalance et fierté l’immense place, encombrée de peuple, de soldats, d’esclaves, d’almées, et marche, comme un homme ivre, au milieu des enchantements qu’il a rêvés. Bientôt le cortège du bœuf Apis et les rites mystérieux de la vieille Égypte se déroulent à ses yeux étonnés. Les séductions succèdent aux séductions; l’or coule à flots sous les pas du prodigue ;

le jeu dévore en peu d’instants des richesses lentement amassées, des trésors qu’on eût pu croire inépuisables. Mais tandis que la langoureuse Nefté et ses indignes complices s’empressent de dévaliser leur dupe et de se partager le butin. Lia, la plus jeune, la plus charmante des aimées, l’arrache à leur pouvoir pour le plonger dans un autre abîme. Cependant le vieillard, désolé, n’allend pas, comme dans la parabole, le retour de son fils. II va lui-même au-devant de l'ingrat, traînant sa douleur de ville en ville, interrogeant les groupes, frappant aux portes de toutes les maisons, soutenu dans son douloureux voyage par la tendresse et la piété de Jephtèle. Cette variante a fourni au compositeur une des scènes les plus belles et les plus dramatiques de l’ouvrage. C’est la rencontre du père et du fils au milieu d’une ville perverse et corrompue; l’anxiété du vieillard qui demande à son propre enfant sans te connaître (tant il est déjà pierdu de vices et usé de débauche), des nouvelles d’Azaël ; la honte et le remords du malheureux qui se dérobe aux regards de son père, et, pour couronner ce beau final, le dévouement, l’abnégation de Jephtèle qui a tout vu, tout compris, tout pardonné,

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et dont l’âme est déchirée par la double crainte de trahir le secret du fils et de porter la mort dans le cœur du vieillard.

Mais le sort en est jeté. Voyez-vous ce temple immense, ce prodigieux entassement de granit, qui, de marche en marche, d’assisg en assise, par des élévations successives et des superpositions gigantesques, paraît monter jusqu’aux voûtes du ciel. Les piliers, les murailles, les colonnes torses et trapues disparaissent sous les emblèmes et les hiéroglyphes; les parfums brûlent dans les cassolettes d’or; les torches flamboient ; les coupes sont remplies. Malheur au profane qui oserait pénétrer dans ces lieux sacrés! On célèbre les mystères d’Isis, la redoutable déesse. Une multitude innombrable d’initiés, de prêtres, de prêtresses, de jeunes filles, d’almées, de danseuses, le sein nu, les cheveux épars, le front couronné de roses, se livre à une bacchanale effrénée. Bientôt l’épuisement succède à l’ivresse, la lassitude au délire; les chants se taisent, les lumières s’éteignent, les groupes s’affaissent, et tout ce monde, naguère si agité, si bruyant, si tumultueux, tombe pêle-mêle sur les escaliers, sur les estrades, comme frappé de léthargie ou de mort.

En ce moment, le soubassement d’une colonne tourne sur lui-même, et le malheureux Azaël, guidé par Nefté, son mauvais génie, vient surprendre au milieu de ces ténèbres et de ces mystères la danseuse Lia, sa nouvelle passion. La fureur et l’indignation des prêtres, l’étonnement de la multitude est au comble en présence de cette témérité incroyable, de cette profanation inouïe. Les poignards et les haches se lèvent sur la tête du coupable; mais Nefté, qui ne veut pas que sa victime succombe avant d’avoir bu jusqu’à la lie la misère et la honte, soutient, par un audacieux mensonge, que le jeune israélite n’a forcé la porte du temple sacré que pour abjurer le vrai Dieu et pour s’initier au culte d’Isis. C’en est fait! le sacrifice abominable va s’accomplir, le blasphème est déjà sur les lèvres d’Azaël. Mais quelle est cette voix suave et mélodieuse qui retentit sous la voûte sombre et arrête l’enfant de Ruben sur le bord du précipice? C’est un ange! c’est la tendre Jephtèle envoyée par le Seigneur au secours de son frère égaré. Au lieu d’acheter une vie honteuse et misérable par la trahison et le parjure, Azaël, touché par la grâce, relève le front trop longtemps courbé, et découvre

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noblement sa poitrine aux coups de ses bourreaux. La foule, outrée de rage, le précipite dans le Nil.

Recueilli, à moitié mort, par un homme impitoyable, il se voit forcé de suivre la caravane, chargé des ‘ plus lourds fardeaux comme une bête de somme. Pour

comble de malheur et d’ignominie, les misérables

qui l’ont perdu le rencontrent dans ce triste état et l’accablent d’outrages. Ainsi se trouve accomplie, mot pour mot, la parabole :

« Il s'en alla donc et s’attacha au service d'un des habitants du pays qui l’envoya à sa maison des champs pour y garder les pourceaux. Et là il eût été bien aise de se nourrir des cosses que les pourceaux mangeaient. Mais personne ne lui en donnait.

» Enfin, étant rentré en lui-même, il dit : Combien y a-t-il chez mon père de serviteurs à gages qui ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim 1

» Je partirai 1... j’irai vers mon père 1... je lui dirai, été.

» Il marcha donc et alla vers son père! »

Voici le cinquième acte et le dénoûment prévu de l’ouvrage. Jephtèle est, comme toujours, la première

LES G1» ANDS GUIGNOLS

à reconnaître et à pardonner, le vieillard ne vient qu’après :

« Et du plus loin qu’il l’aperçut, son père, ému de compassion, courut à lui, se jeta à son cou et le couvrit de baisers.

o Son fils lui dit : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d’être appelé votre fils.

» Alors le père dit à ses serviteurs : Apportez

promptement la plus belle robe et l’en revêtez.

Mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux

pieds.

» Amenez aussi le veau gras et le tuez! et faisons

un festin ! C’est jour de joiel c’est jour de fête 1

» Car mon fils était mort et il est ressuscité! Mon

fils était perdu et il est retrouvé! »

C’est ainsi que les choses se passent dans l’ouvrage

de MM. Scribe et Auber; seulement au lieu de tuer le

veau graset'de revêtir l’enfant retrouvé de la blan- «

che robe qu’il portait jadis, avant ses jours d’épreuve et d’égarement: Cilo, proferte stolam primam et induite ilium , l’opéra se termine par une brillante apothéose, où , sous le feu des rayons électriques et au son des

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harpes célestes, on voit des anges s’élever au-dessus des nuages et porter aux pieds de Dieu le pardon paternel.

La musique de M . Auber, autant qu’il est permis d’en parler après une seule audition, m’a paru renfermer de grandes beautés. Je citerai sommairement les morceaux qui ont le plus frappé le public, me proposant d'y revenir avec plus de calme et d’étendue lorsque j’aurai eu le temps d'entendre et de revoir plusieurs fois l’ouvrage. Ceux qui ont assisté aux répétitions regrettent les deux ou trois morceaux qu’on a dû retrancher pour abréger la durée du spectacle. Si ces morceaux sont perdus pour le théâtre, ils ne le seront pas tout à fait pour le public, car on pourra les lire et les admirer dans la partition imprimée.

Le rideau se lève sur une prière en /a, chantée par le chœur. Après quelques mots de récit, vient tout de suite un air excellent, parfaitement chanté par Massol. C’est un des meilleurs morceaux de l’ouvrage. L’air que Nefté chante à table, et qui commence par ces mots : L'aurore étincelante de feux et de rubis , ne manque ni d’élégance ni de légèreté; mais il faudra que

M me Laborde, aux représentations suivantes, évite I. 13

avec soin les sons trop durs, et consente à ne point faire vibrer trop longtemps les notes métalliques de sa voix, d’ailleurs si belle et si pure. La romance de Jephtèle : Allez, suivez votre pensée , a été très-convenablement chantée par M 1Ie Dameron, qui tremblait de peur, èt le final en ré, qui termine le premier acte, exprime avec bonheur et clarté les sentiments divers dont l’âme des personnages est agitée au moment du départ.

Le deuxième acte débute par des couplets en si bémol, accompagnés par le chœur et très-bien dits par Roger. La marche, le cortège et le chœur du peuple adressant des prières et des actions de grâces au bœuf Apis, ont autant de pompe que de couleur.

Tous les airs de danse qui abondent dans cet acte sont charmants. On a surtout vivement applaudi le pas des poignards. La romance chantée par Massol et le morceau d’ensemble qui la précède ont produit sur la salle entière une profonde impression.

Le troisième acte est rempli de mouvement, de bruit et d’éclat, comme on devait s’y attendre dans une pareille scène, destinée surtout à éblouir et à frapper les regards des spectateurs. On irait voir

L’ENFANT PRODIGUE

V Enfant prodigue rien que pour applaudir les scènes de l’escalier.

Les jolis couplets du chamelier, s’ils étaient mieux chantés, auraient peut-être plus de couleur et de charme que bien d’autres morceaux de plus longue haleine et de plus grande importance. A ces couplets succède une marche en sol , un air de Nefté, un très-

beau morceau d’ensemble, et le grand air de Roger dont je parlerai tout à l’heure.

Le cinquième et dernier acte se compose d’un chœur de moissonneurs, dans lequel.sont encadrés des couplets en fa chantés par Jephtèle, d’une cavatine expressive et touchante d’Azaël, d’un air fort beau chanté par le père au moment où il embrasse son fils, et d’un chœur final dont les dernières notes se confondent avec le son des harpes et les éblouissantes clartés de l’apothéose.

Roger n’a jamais eu de rôle qui soit mieux dans sa voix, dans ses moyens, dans sa figure. Aussi le jouet-il supérieurement. Gomme chanteur, il n’en est pas à faire ses preuves. Il a donné à tous ses morceaux l’expression, la nuance et le style qu’ils exigeaient. Mais dans l’air du quatrième acte, il s’est surpassé.

On ne saurait se plaindre avec plus de charme et plus de tendresse. Et lorsque, brisé par la douleur et par la fatigue, il tombe à terre mourant, les mots entrecoupés qu’il prononce, les sanglots qui l’étouffent, les exclamations que lui arrache son rêve, et la vision, et le réveil, et ce retour soudain sur lui-même, ces aspirations vers le cœur paternel, ces mouvements d’angoisse, de repentir, d’abattement et d’espoir, tout cela est rendu avec une vérité, une puissance, une énergie dont les grands artistes ont seuls le secret.

Je dois dire à la louange de Massol qu’il a étonné ceux-là mêmes qui avaient le plus de sympathie pour son talent. Ce ne sont pas des progrès qu’il a faits pendant son éloignement de l’Opéra, c’est une transformation complète. Il chante avec une simplicité de méthode et une largeur de style qui ne s’apprennent qu’aux meilleures écoles. Il a profondément touché les spectateurs, qui l’ont redemandé à grands cris.

M lle Dameçon et Mme Laborde ne viennent que sur le second plan. La première avait trop d’émotion, la seconde trop d’assurance.

Obin s’est fort bien acquitté du rôle, assez équivoque, du grand-prêtre d’Isis.

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Les costumes sont très-riches, et les décors sont de véritables toiles qui feraient honneur aux plus illustres maîtres. Il y a surtout, au quatrième acte, une vue du désert, due au pinceau de M. Thierry, d’une placidité si admirable et d'une si lumineuse transparence, que Decamps ne refuserait pas de la signer.

— «Le succès de la Chanteuse voilée n’a fait que grandir aux représentations suivantes. La pièce en un acte, que MM. Scribe et de Leuven ont bien voulu mettre à la disposition de M. Massé, ne comportait pas un bien grand déploiement de ressources musicales. Mais le jeune maestro, dont l’imagination est vive et la verve féconde, a su élargir le cadre où il se sentait un

peu à l’étroit, et a pris ses aises autant que le sujet

le lui a permis.

La donnée est d’une simplicité très-grande et n’exige pas une longue analyse. La scène se passe à Madrid. Une chanteuse inconnue excite au dernier point la curiosité publique. Les traits cachés par un voile épais, s’accompagnant de la mandoline à la mode espagnole, l’invisible gitana ameute le peuple aux carrefours et fait une ample récolte de réaux, de ducats, quelquefois de beaux quadruples à l’effigie de

S. M. catholique. L'incognito de la virtuose a piqué quelques jeunes seigneurs, plus amateurs de beautés nouvelles que de vieux boléros, et ils chargent, sans autre forme de procès, un honnête alguazil de l’enlever pour leur compte et de la conduire en lieu sûr. Celui-ci s’acquitte de la commission avec toute la délicatesse et la promptitude dont il est capable. Mais le peuple se fâche et veut assommer l’aiguazil. Le pauvre homme, éperdu, haletant, sentant déjà la meute à ses trousses, se réfugie, avec sa proie, dans l’atelier d’un sien ami, le peintre Velasquez, qui a fait plus tard du bruit dans le monde. Or, Perdican l’ alguazil (il se nomme Perdican) ne se doute pas qu’il vient de ramener la colombe à son nid. La chanteuse inconnue n’est autre que la propre servante de Vélasquez, qui, pour soulager la misère de son maître, a tiré si ingénieusement parti de ses talents d’agrément* Le peintre, qui l’aimait déjà malgré lui, se met à l’aimer de tout son gré, et l’épouse à la face du peuple, à la barbe des jeunes seigneurs et au nez de l’ alguazil. L’histoire s’arrangera comme elle pourra de ce mariage apocryphe. Ce que je sais, c’est que la fille de maître Pacheco, qui épousa réellement Velasquez, ne

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portera pas contre l’iljustre artiste une plainte en bigamie.

Après une belle ouverture largement développée et traitée avec un soin tout particulier, Bussine et M lle Lefebvre débutent par un charmant petitduo dont le refrain, repris tour à tour par le soprano et la basse, imite et rappelle les variations que la gi tana fait entendre tous les soirs dans la rue, avec l’accompagnement obligé de guitare.

Des couplets en fa mineur, fort bien chantés par M lle Lefebvre; un grand air en mi bémol , que Bussine dit avec ampleur et dignité; une romance d’Audran, remplie d’un charme mystérieux et d’une ' vague tristesse, tels sont les morceaux qu’on a vivement applaudis, et après lesquels on pourrait bien baisser la toile, pour donner aux artistes quelques moments de répit.

Le second acte commencerait alors par le duo entre le peintre et le modèle, duo qui paraîtrait moins long à esprit reposé, et on laisserait le temps au public de goûter paisiblement la jolie stretta de ce morceau, tout empreint, vers la fin, de mouvement, de tendpessp et de passion.*

L’air d’Audran : Pour moi plus d'amour, est bien dans sa voix, et il le chante avec goût. Le chœur qui lui succède est si court, que ce n'est point la peine d’en parler. Il me semble que le petit trio : Où l'as-tu cachée , qui a passé inaperçu, ne méritait point tant d’indifférence, comme le grand boléro de Lazarilla, salué par une explosion de bravos dont la salle a tremblé , ne méritait pas tant d’honneur. M lle Lefebvre a, à la vérité, une agilité merveilleuse "et un luxe éblouissant de traits et de roulades. C’est un feu d’artifice tiré par le compositeur en l’honneur de l’exécutante. Mais je donnerais tous les boléros du monde et toutes les vocalises qui aient jamais roulé en spirale dans le gosier humain, pour le tout petit rondo qui finit la pièce. Ce n’est rien, et c’est charmant. C’est touché à peine, c’est frais, simple, délicieux*

J’ai fait, morceau par morceau, l’éloge des trois chanteurs, interprètes chaleureux et brillants de la pensée du musicien; je dois ajouter que, comme

acteurs, ils ont enlevé cette petite pièce, un peu lan-

guissante, à force de verve, d’ensemble et d’entrain.

Pour ce qui regarde la mise en scène, ils sont si bien

L ENFANT PRODIGUE 223

ajustés, que Vélasquez lui-même n’aurait pas mieux dessiné leurs costumes.

— M“ e Sontag, dont la jeunesse étonnante déroute et confond les contemporains qui prétendent l’avoir applaudie autrefois, vient d’accomplir un nouveau prodige. Elle s’est emparée, ces jours-ci, du premier rôle d’un ouvrage de Donizetti, écrit pour 1 Opéra-Comique, et qu’on avait laissé dormir dans les cartons, par la raison excellente que le public du théâtre Favart n’en paraissait pas bien enchanté. Aussi, lorsqu’on a lu sur l’affiche des Italiens ce titre très-facile à comprendre : la Figlia del Reggimenlo, on a cru que ce pouvait bien être un expédient et qu’on ne donnerait cette traduction que pour attendre les débuts d’Ivvanoll'et l’arrivée de Colini. La surprise a été extrême dès qu’on a vu paraître M me la comtesse Rossi en jupon de vivandière. On ne saurait imaginer la grâce et la distinction de tous ses mouvements, de tous ses gestes, malgré la mutinerie et la brusquerie commandées par le rôle. C’est le plus grand succès de comédienne que jamais cantatrice ait obtenu.

Son premier duo avec Sulpice est un modèle de

LKS GRANDS GUIGNOLS

2âfi

finesse, de coquetterie, de pétulance et de verve; le refrain rataplan est enlevé avec une crânerie et une audace ravissantes. Les couplets sont dits, par contraste, avec une délicatesse rare et une ténuité de sons admirable. Je n’ai point vu d’artiste pouvoir, avec tant de facilité et d’une manière si naturelle, diminuer sa voix, l’adoucir, l’éteindre, smorzare, comme disent les Italiens.

Dans le final du premier acte et au moment de se séparer de son amant qui s’est engagé pour elle et qui va exposer sa vie en pure perte, M me Sontag devient dramatique et touchante. Elle a des accents qui pénètrent l’âme, des mots qui font pleurer. Dans la Sonnambula, elle s’emporte et se désespère; ici sa douleur est résignée et muette. Avec beaucoup moins d’efl'orts, l’artiste atteint le même but, et l’on surprend sur le visage hautain des plus impassibles spectatrices des larmes qui coulent silencieusement.

Mais le morceau capital, qui, pendant cinq représentations successives, a eu les honneurs du bis et a porté au comble l’enthousiasme et la frénésie de ce public un peu froid des Italiens, c’est la scène de la leçon. Tout ce qui a la prétention de chanter ou de

L’ENFANT PRODIGüE

jouer au théâtre devrait étudier M mo Sontag dans cette admirable scène. Elle a une coiffure et une toilette charmantes qu’elle porte avec la plus adorable gaucherie du monde. Elle est toute fière et tout embarrassée de sa longue robe de satin, de ses rubans, de ses atours ; elle foule de son petit pied nerveux,

inquiet et agacé, les tapis de sa tante, elle marche de

long en large avec toutes sortes de crispations, d’impatiences et de colères rentrées. Oubliant tout à coup qu’elle se trouve dans un salon et qu’elle doit se conduire et répondre en demoiselle comme il faut, elle croise tantôt ses bras sur sa poitrine, tantôt les met derrière son dos avec une pose napoléonienne et un air de petit caporal qui fait frémir sa respectable parente.

Le plus beau de la scène commence lorsque sa tante veut lui apprendre à chanter. M mo Sontag est inimitable d’ironie et de malice. Elle contrefait la vieille, et tout en répétant, note pour note, ses traits baroques et ses roulades surannées, elle parvient, par la science des oppositions et par le coloris qu’elle sait donner à sa phrase, à charmer l’oreille qu’elle s’efforce en vain de blesser. Mais lorsque, emportée par sa

verve, elle laisse là sa tante et son clavecin fêlé, et son vieux cahier de musique, et qu’elle se lance, pour ainsi dire, à gosier perdu, dans une suite interminable et prodigieuse de roulades, de trilles et de fioritures, on ne sait ce qu’on doit le plus admirer du talent de la cantatrice ou de son étonnante respiration. C’est l’idéal de la difficulté vaincue, la dernière limite où l’art du chant puisse atteindre.

A côté de M m ® Sontag, et forcément éclipsés par la grande artiste, deux chanteurs de mérite ont rempli, avec convenance et avec zèle, les deux rôles secondaires. M. Ferranti rappelle les chanteurs bouffes de l’ancienne école ; s’il manque une phrase, il se rattrape par un lazzi, et si la mémoire lui fait défaut, sa présence d’esprit ne l’abandonne jamais. Le public s’est laissé prendre à cette bonne humeur, et on n’a pas songé à lui en demander davantage.

Calzolari porte à lui seul le poids du répertoire, depuis l’ouverture du théâtre. Il joue tous les rôles, et il joue tous les soirs. Tout autre ténor serait déjà tombé sur la brèche. Lui n’en va ni mieux, ni plus mal, et, tandis que j’écris ces lignes, il est en train de

L’ENFANT PRODIGUE

chanter le comte Almaviva et d’enlever M me Sontag, plus jeune, plus charmante et plus étonnante que jamais dans le rôle de Rosine.

8 décembre 1850.

THEATRE DE l’0PÉRA-C0M 1QÜE : LA DAME DK

pique, opéra-cotnique en trois actes, paroles de M. Scribe, musique de M. Halévy.

Tout le monde a lu un joli conte russe traduit par M. Mérimée, avec cette élégance de style et ce tour piquant qui distinguent l’illustre écrivain. Ce conte, intitulé la Dame de Pique , a servi à M. Scribe de point de départ pour imaginer une fable remplie de mouvement, de passion et d’intérêt. Je regrette l’qsage indiscret qui veut qu’en rendant compte d’un ouvrage, nous en exposions le sujet dans tous ses détails. Il y a dans la nouvelle pièce un secret que demain le feuilleton bavard s’en ira crier par-dessus les toits à des milliers de lecteiyrs. Sans doute, il

vaudrait mieux laisser aux spectateurs le plaisir de la surprise; mais à quoi servirait ma prudence? Ce que je m’interdirais, par un excès de réserve, d’autres le feraient à ma place. Si ce n’est moi, c’est mon frère. Il faut donc que MM. Scribe et Halévy me pardonnent si leur secret va devenir, par mon fait, le secret de la comédie.

Dans la famille des Polosky, existe une vieille légende qui prétend que la dame de Pique étant apparue en songe à l’un des princes de cette maison, lui indiqua trois cartes gagnantes, moyennant lesquelles il pourrait refaire sa fortune ruinée au jeu. Ce secret, religieusement gardé de père en fils, a dû être transmis à la jeune princesse Poloska, dernière héritière des immenses biens et des serfs nombreux de cette puissante famille. C’est du moins l’avis du banquier Klaremberg, à qui la mère de la princesse, pourrie préserver d’une ruine imminente, révéla un jour ce secret, en lui faisant jurer qu’il ne s’en servirait qu’une fois dans sa vie, et n’en ferait part à personne. Ce récit merveilleux tombe dans des oreilles avides. Le prince Zizianow et l’ouvrier Roscow, également mordus par le démon du jeu,

LA DAME DE PIQUE

également malheureux, également superstitieux et crédules comme de vrais joueurs, ne peuvent s’empêcher de songer que, s’ils connaissaient ces trois cartes, le monde serait à eux. Le prince, surtout, se mord les lèvres d’avoir refusé en mariage M lle Poloska, ignorant qu’elle possédait un si précieux talisman.

Bientôt la princesse arrive, précédée par les cris de joie de ses vassaux. Lecolonel Zizianow, qui tient garnison dans le château de Polosk pour garder

quelques prisonniers d’État enfermés dans les mines,

changeant tout à coup de manières et de tactique, reçoit la jeune châtelaine avec les plus grands égards, et en homme qui ne demanderait pas mieux que de renouer l’alliance rompue. Mais la princesse aime ailleurs. En suivant avec un peu d’attention son rayon visuel, on ne peut conserver aucun doute sur la secrète intelligence qui règne entre la noble héritière et un brave sous-officier, Constantin NélidofF, dont le cœur trop sensible n’a pu résister à un dangereux tête-à-tête de vingt-quatre heures de voyage. Et pourtantl... La princesse a les traits réguliers, un regard de feu, le sourire affectueux et bon ; mais il

est temps de le dire, sa taille n’est pas irréprochable et sa démarche n’est pas assurée. Tranchons le mot, elle est bossue et boiteuse. Qu’importe 1 l’amoureux jeune homme n’a rien vu de ces imperfections physiques, ou plutôt s’il les a vues, sa passion n’en est devenue que plus ardente. Il y a longtemps que Balzac a dit, en parlant de cette inégalité d’épaules, que « c'était l’étui où les anges cachaient leurs ailes, lorsqu’ils voulaient se déguiser en femmes. » Quant à l’autre défaut, plus mignon, plus poétique et moins rare, il m’est arrivé, l’autre jour, en racontant cette pièce devant deux jolies personnes, de m’entehdra dire à l’oreille : « Taisez-vous, mon amie boite. — Je le sais bien, mademoiselle, ai-je répondu, et j’entends lui faire ma cour en lui disant tout haut qu’elle ressemble 4 M lle de Lavallière. Je ne connais rien de plus charmant dans une jeune fille, en tout point charmante, que cette démarche incertaine et timide, pe pas mélodieux et cadencé dont l’Amour lui-même semble marquer la mesure. » Mais ce butor de prince (il ne faut' point s’en étonner, c’est un colonel tartare du temps de Pierre III) raille brutalement la passion de Cons-

LA DAME DK PIQÜE

tantin, et se répand en injures grossières contre la princesse Poloska, qui, outre les deux accrocs que vous savez, a le mauvais goût de lui préférer un sergent. Constantin, poussé à bout, porte la main sur la garde de son épée. C’en est fait de lui : tirer l’épée contre son colonel est un crime puni de mort dans tous les pays du monde. En attendant les ordres du czar, le trop bouillant sous-officier est jeté provisoirement au fond des raines de Polosk.

Au second acte, nous descendons dans l’intérieur des mines. Le décor est si frappant de vérité, que l’illusion est complète. On se sent transporté dans les entrailles de la terre. Pas un rayon de jour ne pénètre à cette immense profondeur. Les souterrains sont éclairés par des fanaux dont la lumière phosphorescente fait miroiter et briller les parois incrustées de sel et taillées comme des diamants à facettes; des galeries transversales, des voûtes spacieuses, des escaliers tournants sont creusés dans le roc; des cabestans, des chaînons, des outils, des paniers, encombrent le sol ou sont suspendus dans les airs. Cependant les ouvriers chôment; les travaux sont interrompus pour quelques heures. C’est jour de paie

et de fête. On voit bientôt accourir de tous côtés les mineurs, faisant sonner leurs roubles dans leurs bourses de peau, et, à leur tête Roscow, le joueur le plus enragé de la bande. La partie s’engage avec une fureur et un acharnement inouïs. C’est la passion sans frein, sans masque, dans toute sa nudité hideuse et son implacable férocité. On passe des injures aux menaces, des menaces aux coups. Les galeries retentissent de cris sauvages; le sang coulerait à flots, si les femmes de ces malheureux, se jetant dans la mêlée, ne venaient les séparer au nom de la princesse, qui descend dans cet enfer, pour y porter un peu d’ordre et de calme.

A cette apparition soudaine qui rappelle, par son côté poétique, l’ange du Dante chassant au delà du Styx les Ames des damnés, les cris s’apaisent, les groupes se dispersent ; le colonel Zizianoff profite de l’occasion pour voir si ses prisonniers sont bien gardés, et la princesse, restée seule, donne un libre essor à sa plainte amoureuse, à laquelle une voix fraîche et limpide répond du fond d’un cachot. Mais il ne s’agit pas de plaindre le prisonnier, il faut le sauver à tout prix. Roscow, le contre-maître et le

LA DAME DE PIQUE

chef des mineurs, qui a la garde du caveau où Constantin est enfermé, promet de le laisser évader, à une condition... c’est que la princesse lui nommera à l’instant les trois cartes gagnantes dont elle a le secret. En vain la jeune femme proteste de toutes ses forces que ce secret n’existe pas. Roscow, qui a tout perdu, qui a résolu de mettre fin à ses jours, n’entend plus rien, ne respecte plus personne. Il tient dans ses mains les destinées des deux amants; l’un n’est pas encore parvenu à la moitié de son trajet aérien, il peut donner l’alarme, il peut le perdre; l’autre est seule avec lui, dans une galerie profonde, écartée. La situation est terrible. Roscow, les cheveux hérissés, l’œil hagard, exaspéré, surexcité par l’ivresse, va se porter aux dernières violences, lorsque la princesse, pour échapper à un danger mortel, est forcée de lui nommer trois cartes au hasard, le trois, le dix et la dame de pique, et de lui remettre une bague dont le chaton retourné donne à ces trois cartes la merveilleuse faculté de gagner toujours. Le colonel, caché par un pilier, a tout entendu.il a surpris le secret; il s’emparera delà bague. Pour moi, dans cet acte émouvant, je ne

regrette qu’une chose, c’est que M. Scribe, ce grand désenchanteur, m’ait gâté ma légende polonaise.

M. Scribe ne croit à rien, pas même à la dame de pique. Il m’eût été si doux de penser que ces trois cartes gagnantes avaient réellement existé, et que le secret en avait été emporté dans la tombe par le dernier des Polosky !

Au troisième acte, nous retrouvons tout notre monde à Carlsbade. Roscow, l’incorrigible joueur, y est arrivé le premier. Comme il s’éloignait nuitam- > ment du château, rêvant à la somme fabuleuse qu’il pourrait gagner en pontant sur ses trois cartes, il s’est vu terrasser, bâillonner par des inconnus, qui lui ont enlevé sa bague, lui ont glissé dans la poche un millier de roubles, et l’ont traîné au delà de la frontière, en le menaçant de mort si jamais il osait revenir en Russie. Le malheureux, ayant bientôt perdu la somme qui devait pourvoir à sa subsistance, se fait valet dans une maison de jeu, pour repaître au moins ses regards des monceaux d’or qui s’entassent et ruissellent sur le tapis vert. Le prince Zizianolf, possesseur de la bague enlevée par son ordre à Roscow, et se croyant sûr de son fait, vient tenter la

LA DAME DE PIQUE

fortune. La princesse Poloska, dont les biens ont été confisqués, parce qu’elle a osé faire disparaître en plein jour sa jeune cousine Daria Dolgorouki, accusée de rien moins que d’avoir effleuré de ses charmants petits doigts la joue impériale (Dolgorouki, en effet, signifie en langue russe : Longue- Main), cette bonne et philanthropique princesse est forcée de fuir à l’étranger la colère du czar. Enfin Constantin Nélidoff complète la liste des étrangers que le journal de Carlsbade enregistre chaque matin avec une ponctualité tout allemande. Lejeune émigré vient demander raison à son ancien colonel des outrages dont celui-ci n’a point cessé de l'abreuver. Car il faut savoir que ce méchant prince est le mauvais génie des Nélidoff : il a déshonoré le père en l’accusant de malversation et en s’emparant d’un papier qui aurait complètement justifié cet ancien ministre; il a persécuté le fils et l’a réduit à s’expatrier par ses calomnies et par ses insultes. Et maintenant que les voilà face à face, dans un pays libre et sans aucun obstacle ni de rang, ni de grade, Constantin somme son ennemi de lui rendre compte, en une fois, de tous ses méfaits. — A merveille, répond le

prince avec beaucoup de sang-froid; seulement, vous me payerez d’abord ce petit chiffon de papier que votre père a oublié d’acquitter : c’est une lettre de change de trois cent mille roubles.

En vain, Nélidoff, qui vient de faire un voyage en Hongrie pour vendre les biens de sa mère, offre à son farouche créancier un à-compte de cent mille roubles.

— Tout ou rien, répond le prince; je ne me bats pas avec mes débiteurs.

— Mon Dieu! mon Dieul s’écrie Constantin, comment compléter cette somme ?

— Rien de plus facile, jouez contre moi; vos cent mille roubles seront doublés, triplés, peut-être, en peu d’instants. Je suis alors à vos ordres.

Et le prince a beaucoup -de peine à contenir sa joie, car la Fortune lui sourit vraiment d’une façon surnaturelle. Ce matin encore, ayant appris par une voie extraordinaire la mort de Pierre III et l’avénement de Catherine, il s’est empressé d’échanger le papier fatal qui contient la justification des Nélidoff contre une promesse en bonne règle de mariage, signée : princesse Poloska. Si bien que Constantin

LA DAME DE PIQUE

n’aura ni la femme qu’il aime, ni ses biens, ni aucun espoir de vengeance, car, jouant contre les trois cartes magiques, il doit perdre à coup sûr.

Constantin joue cependant, et la chance est pour lui. Qui ne partage pas l’étonnement, l’anxiété, les angoisses, le désespoir de Zizianoff et de Roscotf, du prince et de l’esclave, à cet éclatant démenti donné par la Fortune à un oracle qu’ils croyaient infaillible, n’a jamais connu les poignantes émotions de la vie de joueur. Le prince, ruiné, va se couper la gorge avec l’heureux Nélidoff. Le valet, s’arrachant les cheveux par poignées, devient presque fou. Mais, à la faveur d’un bal masqué qui se trouve fort à propos, ce soir-là, sur le programme de Carlsbade, la dame de Pique apparaît tout à coup dans les salons de jeu. Elle dit à Constantin d’une voix douce : Vous vous battriez inutilement, voici le papier qui réhabilite la mémoire de votre père. Elle dit au prince d’une voix railleuse: Mon colonel, vous jouez de malheur, l’engagement de la princesse Poloska est nul et non avenu; car c’est moi qui l’ai signé et je n’ai jamais été la princesse Poloska, mais bien la comtesse Daria Dolgorouki. J’ai dû emprunter, pour me sous-

traire à la fureur du czar, le nom, les traits, le costume et les agréments de ma cousine. Si vous

doutez encore, regardez ma taille; voyez comme je marche. J’aime Constantin, et je l’épouse.

— Mais la légende, la légende 1 dit le banquier Klaremberg; avec tout votre esprit, comtesse, vous ne me persuaderez jamais que votre tante ne m’ait donné un jour, chez l’impératrice, le secret des trois cartes infaillibles.

— Le secret, mon pauvre ami, le voici : L’impératrice, qui aimait beaucoup le jeu, ne dédaignait pas de tricher comme une simple mortelle. Ma tante, en vous indiquant les trois cartes que la czarine honorait de sa préférence, était sure de vous faire gagner. •

Roscow, qui, malgré tous ses efforts, n’a pu saisir un seul mot de cette dernière confidence, s’écrie, en montrant du doigt Klaremberg : Il est bien heureux, lui, il a le véritable secret 1

Cette pièce, comme on peut le voir par la rapide analyse que nous venons d’en donner, n’est point jetée dans le moule ordinaire des opéras-comiques. Elle a je ne sais quoi de saccadé, de fiévreux, de

LA DAME DE PIQUE

au

rapide, qui vous saisit et vous entraîne comme si vous éprouviez réellement les émotions du jeu. Mais l’âpreté de cette passion dévorante est tempérée et adoucie par des scènes d’excellente comédie et par un amour jeune, honnête et pur. La musique participe aussi des deux sources où parait s’être inspiré l’auteur des paroles. La véhémence, le vertige et l’ardeur des appétits grossiers que la cupidité allume dans l’âme humaine sont exprimés dans les morceaux d’ensemble et dans les chœurs par des rhythmes puissants et hardis et par une vigoureuse instrumentation, tandis que toute la partie de sentiment est d’une tendresse et d’une grâce ravissantes.

L’ouverture est un morceau très-savant, très-développé et très-clair, comme on pouvait l’attendre d’un compositeur tel que M. Halévy. Le son de la cloche appelle les ouvriers au travail. Après une courte prière, ils se mettent à l’ouvrage. Des coups de pioche et de marteau retentissent sourdement, de plus en plus pressés; puis on entend, comme dans le lointain, le chant de la ballade soudain un démon apparaît , et enfin le morceau se termine par une streita en la majeur d’une allure franche et brillante.

Un chœur d’ouvriers mineurs, dans lequel l’auteur a très-bien rendu la joie contenue des esclaves, sert d’introduction. Battaille chante ensuite un air qui débute par un pizzicato de violoncelles du plus curieux effet. Cet air, d’une coupe originale et neuve, exprime admirablement les ravages que la passion du jeu a faits dans l’esprit du pauvre Roscow.

Une romance de Boulo, saupoudrée de neige (ceci n’est point une épigramme); une ballade de M lle Meyer, dont le motif a déjà été indiqué dans l’ouverture, et un duo en la bémol entre Boulo et Couderc, précèdent ou annoncent l’entrée de la princesse Poloska.

L’air de M me Ugalde, dit par cette charmante artiste avec la perfection exquise que vous savez, est la peinture la plus vraie, la plus fidèle et la plus spirituelle du personnage, qui captive ainsi tout de suite notre sympathie et notre intérêt. C’est un portrait chanté, si je puis m’exprimer ainsi, d’une ressemblance frappante; il y a là de la grâce, de la vivacité, de la malice, une touche fine et délicate, une couleur locale excellente.

Le finale se compose de plusieurs scènes sur les-

LA DAME DE PIQUE

quelles je suis bien forcé de sauter à pieds joints, pour ne point trop allonger cette analyse. Nous avons d’abord la provocation de Constantin, son arrestation, l’arrivée de la princesse, et, pour couronner le tout, une très-jolie sérénade russe, où chaque instrument fait entendre sa note à son tour.

Le second acte commence par une courte introduction en mi bémol , suivie bientôt d’une romance de Boulo, ravissante d’expression, de mélancolie et de tendresse.

L’arrivée des mineurs et les couplets de Roscow sur le jeu, qui se terminent par un ensemble énergique et entraînant, ont soulevé dans la salie des applaudissements prolongés. Rien de plus franc, de plus hardi, de plus vigoureusement orchestré que ce morceau de la dispute.

Un chœur de femmes qui surviennent pour séparer les combattants, contraste heureusement par la douceur et par la grâce avec la scène de tumulte et d’effroi qui précède.

Une délicieuse romance chantée par M me Ugakle

et accompagnée par le cor anglais, à laquelle

vient se joindre la voix du prisonnier, nous ravit à la

troisième sphère, comme dirait un admirateur de Pétrarque, et nous fait oublier que nous sommes, en réalité, à six cents pieds sous terre.

Nous voici au grand duo dramatique entre la princesse et Roscow. C'est un morceau de maître, et sans contredit l’un des meilleurs de l’ouvrage. Les incidents nombreux qu’il contient, les sentiments divers qu’il exprime, la violence de l’esclave révolté, la frayeur de la princesse, la joie sauvage du joueur quand il se croit en possession du talisman, tout cela est rendu avec une supériorité admirable. Nous renonçons à décrire l’impression que ce duo a produite sur le public. On était réellement transporté d’enthousiasme, et l’écho des bravos qui avaient éclaté dans la salle s’est prolongé pendant l’entr’acte, dans les conversations du foyer.

A partir du troisième acte ce n’a plus été qu’un crescendo d’applaudissements. La romance en fa mineur de Battaille, qui finit par cette phrase touchante : Il est fou, le pauvre Roscow I Le quintette chanté par M œe ‘ Ugalde et Meyer, par Couderc, Battaille et Riquier, et surtout le petit air de 3|p>Ugalde : Non-seulement je suis bossue, etc. , ont sou-

LA DAM R DE PIQUE

levé un indicible vacarme de trépignements et de bravos. Non, jamais cantatrice n’a mis tant d’esprit, tant de charme, tant de suavité, tant de goût dans deux couplets qui, malgré leur mérite, interprétés par une autre artiste, auraient à peine été remarqués parmi tant d’autres morceaux plus importants et plus étendus. On a redemandé ce petit air à grands cris. C’est là, n’en déplaise à l’auteur, un triomphe tout personnel de M m0 Ugalde, et M. Halévy, juste et galant comme nous le connaissons, n’hésitera pas à lui en faire hommage.

J’aime infiniment le dernier duo entre M me Ugalde et Boulo, et les deux artistes l’ont dit à ravir. C’est de l’opéra-comique du meilleur aloi; c’est de la passion jointe à l’esprit, de la mélancolie tempérée par l’espoir; c’est la larme qui brille au bord des cils, tandis que le sourire voltige au coin des lèvres.

La scène de jeu, qui prépare et amène le dénoûment, est remplie d’animation, de chaleur et de péripéties émouvantes. On s’est levé dans les loges et dans l’orchestre, et nous avons vu le moment où des paris allaient s’engager pour ou contre Zizianoff et son jeune rival. Jamais partie n’a été suivie avec plus

d’ardeur dans les salons de Bade, de Carlsbade, de Hombourg, d’Aix et de Spa.

M me Ugalde, qui, à force d’inspiration, d'originalité et de verve, s’est fait une place à part, sui generis , parmi nos plus illustres cantatrices, vient de s’élever, par sa dernière création, au premier rang des comédiennes. Personne ne joue mieux qu’elle sur aucun théâtre, ni avec plus d’aisance, plus de finesse plus de charme et plus de sentiment. C’est la nature qui chante et sourit en elle. Dès qu’elle a ouvert les lèvres, toutes les jeunes femmes se disent dans la salle : « C’est ainsi que je parlerais si je me trouvais dans la même situation. » Le chant, chez cette délicieuse artiste, n’est que le complément nécessaire de la pensée. Elle n’est point possédée de la manie ridicule de multiplier les roulades pour l’amour des roulades. Demandez au rossignol pourquoi il fait des traits ? M me Ugalde vous répondra : C’est que je ne puis exprimer autrement ce qui se passe dans mon âme. Aussi rien ne saurait donner une idée de l’action quelle exerce sur le public. Dans ce rôle de la princesse Poloska, elle est bossue et boiteuse avec tant de grâce et d’esprit, qu’on se prend à l’aimer

LA DAME DE PIQUE

ainsi pour tout de bon, et qu’on éprouve un désappointement presque pénible lorsqu’on la voit se redresser et marcher comme tout le monde.

Vous connaissez Couderc. Depuis longtemps il est passé maître dans tous les secrets et toutes les roueries du métier de comédien. Il ne fallait cependant rien moins que son expérience et son tact poqr rendre supportable à la scène ce caractère haineux, vindicatif, bas, cupide et brutal, du prince Zizianoff. Il a sauvé, par le meilleur ton, par de grandes manières, par un esprit sceptique, railleur et délié, par le prestige du rang, par le brillant des habits, ce que ce personnage a réellement d’odieux et de méprisable. C’est pour lui qu’on a fait ce mot : Grattez le Eusse, vous trouverez le Tartare. Couderc, dans tout son rôle, est si poli, si insinuant, si fin, si distingué, si grand seigneur, qu’on a beau vouloir aller au fond de cette perverse et grossière nature, le Tartare ne reparaît jamais.

Battaille a donné au personnage de Roscow une physionomie saisissante et terrible. Jamais les effrayants ravages que la passion du jeu, poussée jusqu’à la frénésie, jusqu’au délire, peut faire dans

une créature humaine, n’auront été mis plus vivement à nu. Il a chanté avec une sombre énergie toute la première scène du second acte et le grand duo avec la princesse. Dans ce morceau si palpitant d’intérêt, malgré les gorgées d’eau-de-vie qu’il avale pour se donner du courage, le pauvre Moùgik ne peut surmonter cette crainte instinctive, ce respect pour le maître, que la servitude imprime dans l’âme de l’esclave en traits ineffaçables, et qui ne le quitte point, même dans l’ivresse, même dans le rêve. Battaille fait ressortir toutes ces nuances avec un tact exquis. Dans la romance du troisième acte, le joueur disparaît pour faire place à l’amant, et Roscow, en ouvrant son cœur à sa fiancée, a comme un lucide intervalle de raison et de bonheur.

C’est une grande satisfaction pour la critique de constater les progrès que fait Boulo à chaque nouveau rôle qu’on lui confie. Boulo est de tous les artistes celui que nous avons vu se former le plus rapidement sous nos yeux. La faveur du public, loin de lui troubler la cervelle, comme cela n’arrive que trop souvënt parmi les chanteurs, n’a servi qu’à stimuler son zèle et à le rendre plus défiant de lui-

LA DAME DE PIQUE

môme et plus difficile. Aujourd’hui c’est un de nos meilleurs ténors, et je ne connais personne qui chante avec plus d’expression, de charme et de goût. J’ajouterai qu’il est très-bien ajusté et tout à fait à son avantage sous les traits de Constantin Nélidoff.

M ,le Meyer, dans le petit rôle de Lisanka, et Ricquier dans celui du banquier, font preuve d’un vrai talent et d'un dévouement qu’on ne saurait trop apprécier; car c’est surtout à cet ensemble, à cette union, à cette bonne intelligence qui règne entre tous les artistes de l’Opéra-Comique, que ce théâtre doit la parfaite exécution de ses ouvrages. Les chœurs et l’orchestre ont des droits incontestables à la reconnaissance des auteurs et aux éloges de la critique. Les décors sont fort beaux. Rien que l’intérieur des mines de Polosk attirerait tout Paris, s’il était exposé dans un diorama. La mise en scène des salons de jeu et de bal est éblouissante.

On a tiré un excellent parti des costumes, qui réunissent la double exactitude et du pays et de l’époque où l’action se passe. M rae Ugalde a pour

sa part quatre adorables toilettes, qui ont fait l’ad-

miration et l’envie des spectatrices. On a rappelé tout

le monde, et si la Dame de Pique a emporté chez elle tous les bouquets qu’on lui a jetés, son appartement doit être transformé en une véritable serre. Dans les couloirs, dans les escaliers, et jusque dans la rue, on entendait des femmes qui disaient en s’en allant : Mon Dieu ! qu’elle est charmante ! Quel talent, quel esprit, quel goûtl Et quand on songe que nous avons manqué de la perdre 1

30 décembre t 850.

TIIÈATRE-ITALIEN. — LINDA, DON PASQÜALE,

débuts do Colini.

M me Sontag a fait sans doute une gageure : elle

a parié qu'en jouant tous les six jours un nouveau rôle elle mettrait la critique sur les dents. Pour ma part, je m’avoue vaincu ; je suis à bout d’éloges, et je prie le lecteur d’être bien persuadé que je n’ai nulle envie de flatter M me Sontag. Je n’aime point les fadeurs; mais la langue musicale est si pauvre, que, tandis que cette charmante artiste peut varier ses traits à l’infini, je ne puis que tourner dans le même cercle de trois ou quatre phrases. Cela n’est guère amusant ni pour celui qui écrit, ni pour ceux qui lisent.

M m * Sontag est ravissante dans la Rosine du Barbier de Séville. On croyait avoir tout dit, en citant les variations de Rode qu’elle introduit au second acte. Assurément l’art de la vocalisation ne va pas au delà. Eh bien ! voici que la célèbre cantatrice trouve moyen de varier ses effets et d’être plus surprenante encore dans la cavatine de Linda. C’est la même perfection, mais ce sont des grâces nouvelles. Elle chante coup sur coup trois duos de caractère et de style différents : l’un, tendre et doux avec son fiancé ; l’autre, emporté et violent avec un marquis séducteur; le troisième, orné, fleuri, tout empreint de charmants souvenirs et d’épanchements fraternels avec Pierrolto, son ami d’enfance. M me Sontag est également admirable dans ces trois morceaux; pas une nuance ne lui échappe, pas une intention de l’auteur qu’elle ne saisisse et ne rende avec un merveilleux instinct. Dans le troisième acte de ce drame vertueux et sentimental, lorsque la pauvre fille de Charaounix revient toute meurtrie et brisée aux montagnes qui l’ont vue naître, M me Sontag fait verser des larmes d’attendrissement, tant elle est vraie, touchante et naturelle. Vous ne pouvez jamais la prendre en défaut. Tout entière

à son rôle, elle anime et remplit la scène autant par son jeu muet que par ses accents passionnés. Elle émeut, ravit ou transporte son public aussi bien lorsqu’elle écoute que lorsqu’elle chante.

Dans la Norina de Don Pasquale, M me Sontag est une tout autre femme. Malgré les allures du rôle, beaucoup plus accusées qu’il ne convient à une personne bien élevée et de bon goût, l’artiste se souvient du monde où elle vivait naguère, et corrige par son tact exquis et sa distinction suprême, ce que la coquetterie et l’insubordination de M œe Norine ont de trop risqué. On sait que, dans les explications qu’échangent le mari et la femme, celle-ci s’oublie jusqu’à lui donner un soufflet. Je me suis élevé dans le temps contre ce que je trouvais d’intolérable et d’excessif dans cette scène renouvelée de Xantippe. M me Sontag, arrivée à ce point dangereux, ne fait qu’effleurer la joue du bonhomme du bout de son éventail, et cela avec tant de grâce, de mutinerie et de gentillesse, que le mari le moins chrétien lui tendrait l’autre joue. Au reste, il est impossible de déployer plus de séductions, plus d’esprit, plus de verve; supprimez le chant, où M“ e Sontag excelle, vous

aurez une Célimène accomplie, et qui fera la fortune

d'un théâtre rien que par son talent de comédienne.

Nous n’avons entendu jusqu’ici Colini que dans deux rôles d’importance secondaire, et malgré l’émotion naturelle que doit éprouver tout artiste consciencieux lorsqu’il a sa réputation à soutenir en présence du public le plus réservé, le plus glacial et le plus difficile qui soit au monde, on a déjà pu apprécier les grandes et sévères qualités du nouveau baryton. Colini est d’une taille élevée, d’une figure imposante, dans toute la force de l’âge et du talent. 11 joue d’une manière ais'ée, mais contenue, et avec une remarquable sobriété de gestes pour quelqu’un qui a passé plusieurs années de sa vie à Palerme, à Naples et à Milan. Sa voix, vibrante, étendue, et pouvant s’adoucir ou se renforcer au gré de l'artiste, lui permet d’aborder également les rôles d’énergie ou de tendresse. En Italie, où il a obtenu sur les premiers théâtres les succès les plus éclatants, Colini est regardé comme le chanteur qui sait le mieux dire un largo. Dans Linda , * il n’avait réellement qu’une scène, celle de la malédiction. Il l’a jouée et chantée avec une passion si profonde et si vraie, d’une voix si entrecoupée de san-

glots et de larmes, que le public a interrompu le finale pour le rappeler et l’applaudir. Dans Don Pasquale , on l’aurait voulu plus léger, plus sémillant et plus vif ; mais il ne faut pas oublier que ce médecin imposteur, bien qu’il ne soit au fond qu’un assez mauvais drôle, ou plutôt à cause de cela, doit se donner les apparences d’un personnage grave et compassé. Je me permettrai de faire une tout autre remarque. Apparemment, les donneurs de conseils, qui ne manquent pas d’entourer tout nouveau venu, à son débotté, lui auront dit qu’aux Italiens on n’aime que les agilités et les roulades, et qu’on ferait bien d’en mettre partout. Colini a trop d’intelligence et de goût pour se laisser entraîner à cette pente fâcheuse. Qu’il chante, comme il sait chanter, avec simplicité, avec ampleur, avec style; qu’il s’abandonne à ses propres inspirations, et dès qu’on l’aura chargé d’un rôle digne de lui, nous osons lui prédire des ovations plus brillantes que celles qui l’ont partout suivi de Florence à Vienne, et de Vienne à Saint-Pétersbourg.

Calzolari a fait bien vite son chemin. On l’a reçu d’abord avec une certaine défiance; on ne Ta pas trouvé assez grand seigneur pour tenir l’emploi de

premier ténor absolu; puis, sous prétexte de l’aider et de le plaindre, on a insinué doucement que ce jeune homme se tuerait à la peine si on lui laissait porter tout le poids du répertoire, et qu’il était urgent de le relayer par quelque célébrité étrangère ou par quelque vieille réputation. Calzolari ne soufflait mot, remplissaitexactementson devoir, et attendait avec résignation les illustres remplaçants qui devaient le soulager d’un fardeau que, dans son âme etconscience, il ne trouvait point trop lourd. Sur ces entrefaites on annonça à grand fracas, l’arrivée du célèbre Iwanoff. Calzolari se fit humble et petit, et alla se tapir au fond d’une loge le soir de la première représentation de Lucrèce. Il fut tout oreilles et tout yeux pour le grand chanteur sur lequel il devait se régler désormais. Cependant le public ne paraissait pas bien sensible au mérite du célèbre étranger. Ce fut à peu près la fable du soliveau et de la grue, avec cette différence que le soliveau n’était point Calzolari. Comme il sortait de sa cachette, quelqu’un lui frappa sur l’épaule : Mauvais plaisant, lui dit une voix inconnue, c’est donc vous qui avez suggéré à votre directeur l’idée d’engager Iwanoff? — Monsieur, vous me faites bien de l’hon-

Dm i?c

neur, a répondu Calzolari; si j’avais le crédit que vous me supposez, j’en ferais engager bien d’autres.

Le fait est que lorsque Calzolari a reparu dans Linda, ç’a été dans le public une réaction générale en faveur du jeune artiste, qui n’a pas l’ombre de prétention à une célébrité quelconque. Il a intercalé dans le second acte un air de Roberto d'Evreux, écrit, je crois, pour Rubini, et il l’a chanté avec tant de goût, de charme et d’éclat, qu’on le lui a fait bisser tous les soirs. Je ne vous parle point des applaudissements et des rappels. Même succès dans Don Pasquale. La sérénade a fait surtout le plus grand plaisir. Mais l’opinion de la salle entière est que Calzolari devrait changer de tailleur. Il a un certain pantalon gris qui se marie d’une façon désagréable à un gilet de velours noir, et qui suffirait à faire prendre en grippe l’amant le plus tendre, par la femme la plus éprise et la plus indulgente.

M ,le Ida Bertrand, que j’ai entendue à Londres sans la voir , car elle chantait dans un rocher , brisant fort heureusement la ceinture de pierre où MM. Scribe et Halévy l’avaient enfermée, dans l’opéra de la Tempête, s’est présentée au public parisien sous

les traits d’Orsini et de Piqrrotto. Elle a une belle et

franche voix de contralto, mordante et sympathique

au plus haut degré. Elle phrase avec une grande élégance, et rivalise, dans les pointes d’orgue, de grâce et de souplesse avec M mG Sontag, ce qui me paraît le plus grand éloge qu’on puisse lui adresser.

Terminons par Lablache, par où il aurait fallu commencer. Mais qu’importe la place qu’il occupe dans nos articles et les rôles qu’il remplit à la scène? Qui dit Lablache dit Théâtre-Italien. Sans lui, point de succès possible et durable, tant que les chefsd’œuvre de Cimarosa, de Mozart, de Rossini et de Donizetti n’auront pas été remplacés par d’autres ouvrages qui sont encore à naître. Aussi Lablache, qui le sait bien, se prête-t-il à tout ce qu’on lui demande avec une bonne grâce et une abnégation parfaites, Une strophe dans Norma, une scène dans Lucrèce , rien ne le rebute, rien ne lui paraît au-dessous de lui : pour être utile à ses camarades, il entrerait dans le trou du souffleur, si la chose n’était matériellement impossible.

Don Pasquale est une de ses créations les plus originales et les plus amusantes. A quoi tient la fortune

d’un opéra ! Donizetti avait placé son action vers la moitié du dernier siècle. Les acteurs étaient en poudre et en bas de soie. Mais on s’aperçut aux répétitions que l’intérêt languissait, malgré les grandes beautés dont cette partition abonde. Ce fut Lablache qui eut l’idée d’adopter cet incroyable costume de dandy avec sa perruque blonde et son énorme camélia à la boutonnière. Jamais crayon satirique n’avait tracé de nos modernes lions une caricature plus spirituelle et plus fine. Dès que Lablache parut dans tout l’éclat de sa mise élégante, un fou rire s’empara de la salle. Il n’en fallait pas moins pour égayer un sujet qui m’a paru toujours profondément mélancolique; car je ne trouve rien de bien réjouissant à voir un honnête homme bafoué par une indigne coquette, par un docteur intrigant et par un coquin de neveu. Mais comment résister aux larmes, à la colère, aux emportements de Lablache, quand il veut leur donner une tournure comique et plaisante? Les choses les plus simples du monde, une inclination de tète, une révérence, un salut, la manière de se lever et de s’asseoir, un fauteuil qu’on avance, un billet qu’ou ramasse, deviennent, par l’habileté de l’artiste, le signal d’une gaîté

contagieuse et d’un rire inextinguible. On a redemandé le magnifique quatuor du second acte, et chaque fois que la voix de Lablache faisait ret&otir ses plus belles notes comme autant de coups de canon, l’auditoire, ébranlé, ripostait par une triple salve d’applaudissements.

7 janvier 1861.

XVIIt

T H ÉATR E-ITA LI E N : L’ÉLISIR d’AMORE. — OPERA- COMIQUE : Reprise des porcher on s. — M ra e stoltz A LISBONNE. — M ra e GRISI EN TOURNÉE. — SO- CIÉTÉ PHILHARMONIQUE.

Cet Elisir d'amore est une musique charmante qui vous remplit l’âme d’une gaieté douce et tendre, d’un sentiment vague, indéfini, qui lient plutôt de la mélancolie que de la joie. Il me semble que si Bellini avait pu se plier au genre comique, il ne l’eût pas compris autrement. On prétend que Donizetti a écrit son Elisir en prison. Je ne garantis pas l’anecdote; mais il paraît que l’insouciant maestro n’en finissant pas avec son opéra, le directeur de la Seala prit le parti de l’enfermer. C’est ainsi qu’en usait M. Barbaïa avec le plus grand paresseux du siècle, Rossini. Seu-

lement, M. Barbaïa ne demandait pas main-forte à l’autorité. Lorsque le maître n’était pas en mesurede lui livrer les actes promis, il l’attirait doucement dans une chambre, tantôt sous le prétexte de lui montrer une médaille (Rossini a été toujours fou de numismatique), tantôt pour lui faire goûter je ne sais quel nougat de Salerne (Rossini n’est pas exempt du péché de gourmandise), et dès que l’auteur d 'Othello et de Sémiramis avait donné dans le panneau, Barbaïa, prenant bien son temps, s’élançait dans une autre pièce, fermait la porte sur le prisonnier, et poussait les verrous. C’est par ces heureux subterfuges que le célèbre imprésario finit par arracher au maître des maîtres le troisième acte de la Donna del Logo et la prière de Moïse!

L’Elisù' d’ A more est, par la contexture générale, par la distinction du style et par le choix des accompagnements, une œuvre de demi-caractère plutôt qu’une oeuvre bouffe, à l’exception d’un rôle bien accusé, celui de Dulcamara. On sait que Donizetti a voulu refaire le Philtre à sa manière. Mais il a donné à son charlatan cette éloquence intarissable, ce débordement de bonne humeur, cette insolence de verve

L’ELISIR D’AMOUE

qu’on ne rencontre que sur la place Saint-Marc, sur le marché de Naples, sur le port de Livourne et dans les foires de Bologne, de Padoue ou de Modène. Nos arracheurs de dents, nos avaleurs de sabres, nos marchands de vulnéraire suisse ont un air de probité, de bonhomie, d’onction paternelle auquel les plus adroits se laissent prendre. J’en ai entendu un sur la place du Grand-Duc, à Florence, qui, mettant la main sur son cœur, parlait ainsi à la foule :

« Vous me demanderez, messieurs, si mon élixir a la faculté miraculeuse de guérir tous les maux. Ah! messieurs, si je venais vous débiter une pareille sottise, je ne serais qu’un vaurien, qu’un malotru, qu’un misérable, un goujat; vous auriez le droit de me cracher au visage ou de me jeter dans l’Arno. Non, messieurs ; dussé-je ne pas vendre une fiole de mon baume, dussé-je mourir de faim, demander l’aumêne, aller tout nu dans la ville ( sauf le respect que je dois à l’honorable compagnie), je veux être honnête homme avant tout. Non, mon élixir n’est pas et ne saurait être une panacée universelle; il n’a réellement de pouvoir que dans un très-petit nombre de cas. Votre femme est en mal d’enfant, je suppose, et on ne

peut extraire l'héritier de votre nom que par la douloureuse opération césarienne : donnez-lui quelques gouttes de mon spécifique : elle accouchera, sans aucune douleur, d’un garçon beau comme les amours. Votre oncle est bossu de naissance : frottez-lui légèrement le dos avec une flanelle imbibée démon élixir; vous verrez rentrer la bosse comme par enchantement; la petite a des vers, le petit est bancal, le figuier sèche sur pied, la poule ne pond pas, vous êtes infesté par les punaises, par les créanciers, par les sbires. . . prenez mon élixir, etc., etc.»

Et de l’air le plus sérieux, le plus expansif, le plus

pénétré du monde, il déroulait, deux heures durant,

le catalogue de tous les maux possibles, physiques et moraux, indiquant, avec un soin minutieux, les mille et une manières d’appliquer le même remède.

Labiache me rappelle exactement, dans sa joyeuse création de Dulcamara, ce type du charlatan bonhomme, ouvert, paternel, toujours sur le point d’avertir ses dupes et de les mettre en garde contre leur propre entrainement. Au reste, il ne surfait pas trop ses pratiques : il leur vend, sous l’étiquette d’élixir,

L’ÉLISIR D’AMORE 267

du château-margaux de 1834, et il a soin d’indiquer la date pour mettre sa conscience en repos . Gela vaut bien le sequin demandé.

La jeune et jolie personne chargée du rôle d’Adina avait déjà conquis les sympathies du public avant même de lire un mot dans le livre qu’elle tient à la main : c’est qu’elle est mise avec une grâce, une élégance, une distinction bien rares chez une paysanne. Elle a un pied si petit, si charmant, si bien chaussé, que Cendrillon en serait jalouse. Elle se présentait pour la première fois toute seule et sans lisières; mais elle n’en a pas moins chanté et joué son rôle avec l’assurance et l’aplomb d’un vieux professeur. En vérité, cette enfant m’efl'raie. Il me semble voir Pic delà Mirandole parlant six langues à six ans.

Je ne saurais vous dire combien de fois elle a été applaudie et rappelée, par la salle entière, par les femmes surtout, qui voudraient la couvrir de baisers à chaque mouvement de tête, à chaque inflexion de voix, à chaque vocalise, à chaque geste. Et ne croyez point que ce soient là des gentillesses purement enfantines, des qualités qui n’empruntent leur valeur qu’à l’âge, à la taille, au nom de la débutante. Bien

des cantatrices, et des plus illustres, et des plus fêtées, voudraient pouvoir poser le son comme elle, nuancer le style, et terminer une phrase avec tant de perfection et de charme.

Cependant je crois que cette aimable jeune fille a une vocation plus décidée pour les rôles sérieux que pour les rôles bouffes, et même pour les rôles de demicaractère. Dans Lucia , elle m’a plu davantage. Elle a les traits naturellement empreints de tristesse, le front singulièrement développé, le regard profond, le sourire mélancolique. Dans les moments de passion ou d’extase, sa jolie figure s’illumine d’une clarté céleste. Elle parait alors vraiment inspirée.

La débutante est comédienne, et peut-être un peu trop : je veux dire qu’elle se croit obligée d’accompagner chaque mot, chaque phrase, d’un geste graphique et imitatif. Ainsi, par exemple, pour dire que Némorin n’échappera pas à ses chaînes [le mie catene), M Ue Adina tend naïvement ses deux jolis poignets, les rapproche l’un de l’autre et fait une petite moue de souffrance comme si on la garrottaitréellement. Icileschaines sont prises au figuré,

L’ÉLISIR D’AMOUE 269

et il n’y a pas besoin d’un tel luxe de pantomime pour exprimer un sentiment tout moral .

Si je m’empresse de signaler ce défaut; c’est qu’on ne saurait trop y prendre garde. Ceux qui ne s’en corrigent pas de bonne heure finissent par tomber dans des excès ridicules. J’ai connu en Italie un acteur qui récitait ainsi ce vers du Tasse :

Canto l’armi pietose e il capitano.

« Je chante (il ouvrait une bouche énorme) les armes (il faisait semblant de tirer l’épée) pieuses (il joignait les mains avec componction) et le capitaine ( il touchait ses deux épaules comme pour indiquer les épaulettes). »

Au demeurant, je ne me souviens pas d’avoir jamais vu au théâtrè une jeune fille plus heureusement douée, plus intelligente, plus accomplie que cette gracieuse Adina, cette poétique fiancée de Lammermoor. Quel magnifique avenir a cette enfant devant elle, si on ne lui brise pas la voix! C’est une plante rare, mais frêle, qui exige le plus grand soin et les plus grands ménagements.

Calzolari a chanté délicieusement sa romance, son

duo avec Adina, son duo avec Dulcamara, presque tous ses morceaux. Comme chanteur, je n’ai rien à lui dire; mais, comme acteur, je crois qu’il s’est trompé complètement sur le caractère du personnage qu’il représente. Nemorinoest naïf, mais il n’est pas niais. Je ne sais pourquoi Calzolari lui donne un air de Jocrisse. Il s’est arrangé une perruque de filasse, un chapeau rond qu’il met de travers, un rire bête et des gestes nigauds qui feraient le bonheur d’un queuerouge. Il est tellement pénétré de l’esprit, je veux dire de la bêtise de son rôle, qu’il n’en sort même

pas lorsqu’il salue le public.

J’hésite à parler de M. Ferranti. Ce chanteur est si heureux, si content, si sûr de lui-même; il aborde la rampe avec tant de désinvolture, s’y dandine avec tant de nonchalance, toise de haut en bas son public avec tant de supériorité, que, loin d’oser le juger, je serais presque tenté de lui demander cp qu’il pense de nous tous qui l’écoutons. La voix deM. Ferranti est assez bonne, mais il parle plutôt qu’il ne chante, et quand il parle si haut, sa voix devient dure et agaçante comme celle d’un homme fâché qui gronderait ses domestiques. Il prononce fort bien les paroles et il n’y a

L’ÉLISIR D’AMORE 271

pas moyen de ne pas les entendre, mais il ralentit le mouvement de la musique, et les autres artistes sont forcés d’attendre son bon plaisir ou de le laisser en arrière dans les morceaux d’ensemble. Au reste, M. Ferranti est toujours le même, dans le Barbier, dans la Fille du Régiment , dans Linda, dans lElisir. Il a une manière de jeter sa poitrine en avant, sa tête et ses jambes en arrière, qui lui donne l’air d’un coq dressé sur ses ergots.

Ceci ne veut pas dire que M. Ferranti n’a pas de talent. Il a fort bien chanté la cabalette: Hoingaggiatoil mio rivale et a été très-chaudement applaudi. Il a de l’esprit, de la verve et surtout une heureuse qualité, qu’on appelle en Italie faccia tosta. Mais il ne faut pas en abuser.

Demain, c’est Bon Giovanni, c’est-à-dire la fête impatiemment attendue par tous les amateurs de la

grande et belle musique, Dans quelques jours nousaurons la Tempesta, de MM. Scribe etHalévy,et les débuts de la Rosati, jeune et jolie danseuse dont nous avons parlé dans nos lettres sur Londres. Viendront ensuite la rentrée de Gardoni et les débuts de Sims Reeves, ténor anglais d’un remarquable talent. A mesure

que la saison s’avance, l’intérêt s’accroît, l’activité redouble. Crescit eundo.

— On vient de reprendre, à l’Opéra-Coraique, les Porcherons de Grisar. M ,le Lefebvre, chargée du premier rôle, a-t-elle obtenu un grand succès? J’aurais bientôt fait de dire : oui, et d’étouffer la jeune artiste sous mes fleurs de rhétorique. Je voudrais pourtant trouver moyen de faire entendre la vérité sans trop me compromettre. Soyons sincères, mais prudents : M Ue Lefebvre est toujours bien , mais elle n’est jamais mieux. Or, il faut être mieux d'un bout à l'autre pour jouer ce rôle de la marquise de Bryane, un des plus beaux de M lle Darcier. C’est à peine si M me Ugalde pourrait l’aborder. Vous avez là un rôle de comédie plein de finesse, de grâce, de caprices et de fantaisie. Cela se joue avec les nerfs, avec le cœur, avec l’esprit. C’est un mélange de coquetterie et de sensibilité, d’étourderie et de raison, de légèreté apparente et de tendresse réelle. M lle Lefebvre a des qualités rares et solides; mais elle n’a pas les qualités de ce rôle. Elle sait la musique autant qu’on peut la sa-

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REPRISE DES PORCHfcRONS 273

voir; elle lit à livre ouvert et joue au pied levé. Les habitués du théâtre, frappés de tant de zèle et de tant d’intelligence, ont pris la jeune actrice sous leur protection spéciale et lui préparent un petit triomphe toutes les fois que l’occasion s’en présente. L’autre soir ils avaient bien envie de lui jeter quelques bouquets, mais la température de la salle ne s’étant jamais élevée jusqu’à l’enthousiasme, M 1Ie Lefebvre a été l’objet d’une ovation calme et modérée.

On peut expliquer par un seul mot ce qui a jeté tant de langueur dans les deux premiers actes de cette représentation, pour laquelle on n’avait épargné aucun soin de mise en scène. M lle Lefebvre manque de charme. Elle est correcte, irréprochable, elle ne fait jamais une faute. M lle Lefebvre est l’idéal du premier prix. Ses costumes sont exactement calqués sur ceux de M lle Darcier. On ne saurait rien reprendre à son jeu, ni à son chant; elle dit parfaitement le dernier air que les auteurs complaisants ont allongé pour elle; on l’applaudit à chaque phrase et on fait bien de l’applaudir Mais ce n’est pas cela , voilà tout ce que je puis dire.

Voyez Mocker dans le rôle d’Antoine. Il n’a plus que l’ombre d’une voix, et cependant quelle finesse, quel esprit, quelle verve, et comme, sous la rude écorce de l'ouvrier, vous devinez le gentilhomme !

Le rôle d’Hermann-Léon est un des plus ingrats que je connaisse . C’est une espèce de tyran mélodramatique jeté au travers d’une comédie poudrée, musquée, leste, vive et pimpante. C’est le Lugarto d’Eugène Sue, personnage odieux et déplaisant, qui dans un roman est à peine^ tolérable. Jugez, lorsqu’on le voit se pavaner devant la rampe en chair et en osl

Le troisième acte a ramené la joie sur tous les visages, car jusque-là le couple Jolicourt, si parfait dans son genre, avait fait de vains efforts pour dérider le public. C’est Bussine qui a décidé le succès. On ne saurait entonner d’une voix plus puissante, plus large, plus magnifiquement accentuée, ce beau choeur antique, cet hymne à Bacchus, qui, chanté sur un théâtre d’Athènes, d’Herculanum ou de Rome, aurait soulevé une émeute parmi les spectateurs. Cette chanson délicieuse, et tout le tableau de la guinguette, valent bien les quelques moments d’ennui que nous avons traversés .

Mme STÜLTZ A LISBONNE 275

Je suis désolé de me montrer si méticuleux, si difficile ; de chercher, comme on dit en Italie, il pelo nell' uovo) d’autant plus que j’aime et j'estime infiniment le talent de M. Grisar. Mais que voulez-vous? les critiques sont la plaie de ce pays, et, tant qu’on ne nous aura pas supprimés, la langue nous démangera toujours, et nous aurons la rage de dire notre mot sur toute chose.

— Parlez-moi de Lisbonne et de ces bons Portugais, qui s’en vont à leur théâtre sans arrière-pensée, sans malice, le cœur sur la main, les bras ouverts, la bouche souriante. Ils ne gâtent pas leur plaisir par des réflexions importunes. Au diable la critique et ses vilaines petites morsures, qui vont chercher le ver dans le fruit! A chaque note, à chaque perle que la diva du moment laisse tomber de son écrin précieux, le Portugais se pâme et se trouve mal de bonheur. • Ce sont des applaudissements frénétiques, des transports, des extases, des ravissements infinis. Si ce public, au cœur de flamme, éprouve un regret, c’est de ne pouvoir exprimer son enthousiasme en termes assez vifs, ou par des manifestations assez bruyantes.

Quelle est donc cette illustre prima donna qui s’avance à pas majestueux ? Silence! elle s’arrête, elle respirej elle chante — Eccomi giunta in Babilonia! Oui-dà, illustre reine, femme célèbre entre les plus célèbres, vous voilà, après tant de vicissitudes, après tant de voyages, vous voilà arrivée, non pas à Babylone, s’il vous plaît, mais à Lisbonne, et vous n’avez pas pris le plus court! On vous disait tantôt à Naples, tantôt à Nice, tantôt à Bologne, où Rossini vous a donné trois heures de leçon! Que de fois les échos de Saint-Charles, de la Scala, de la Pergola, de la Fenice se sont flattés, mais en vain, de répéter les accents de votre voix sonore I Que de fois les journaux mal informés nous ont appris que vous alliez débuter à Rome, à Florence, à Pétersbourg ou à Moscou! Vous les laissiez dire, ô reine insouciante! et vous réserviez ce bonheur à vos chers Portugais. Aussi quel triomphe et quelle fureur! Jamais ni la - . Pasta, ni la Pisaroni, ni la Malibran, n'ont été si acclamées dans ce rôle d’Arsace. Vous êtes, au dire d e s Portugais, le premier contralto du monde. On vous a rappelée vingt fois dans la soirée, et Lisbonne, reconnaissante, vous a jeté toutes les fleurs de ses serres, toutes les colombes de ses colombiers, tous les sonnets

Mme tilUSl EN TOURNÉE 277

de ses poètes . Elle a regretté seulement que son fils * le Camoëns ne fût plus là pour écrire un poème en votre honneur, et, ne pouvant mieux faire, elle a guetté votre sortie pour vous accompagner chez vous à la clarté des torches. Pends-toi, Jenny Lind, tu n’avais pas pensé à celle-là !

— Une autre célébirté un peu éteinte, Julia Grisi, (ce que c’est que de nous!) à peine rétablie d’une indisposition de neuf mois qui ne lui a point permis de chanter en Russie, entreprend ces jours-ci une tournée en Irlande et en Écosse, en compagnie de M. Ricciardi, ténor de mérite, qu’on se rappelle avoir entendu au théâtre de la Renaissance. Je souhaite à M me Grisi et à son compagnon, ainsi qu’à M. Bill, l’intelligent entrepreneur de ce voyage musical, tous les supcès et toutes les prospérités possibles. Puissent-ils faire une ample récolte de banknotes et de guinées, et ne point rencontrer sur leur chemin une de ces concurrencés baroques qui ruinent, en Angleterre, les plus beaux projets et les plus solides entreprises ! Je vous ai parlé, il y a quelque temps, des concerts nationaux,

inaugurés, avec une pompe inouïe, au Théâtre de Sa

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