‹ Les grands GuignolsChapitre 22 sur 34 · BONSOIR, M. PANTALON · texte numérisé non relu

BONSOIR, M. PANTALON

les couplets de Colombine sur l’ingratitude des hommes, fort bien dits par M lle Lemercier. L’air de Lélio : J'aimet j 'aime! est d’une coupe originale et neuve, et Ponchard l’a chanté à ravir. Après un assez long intervalle laissé au développement de la scène, la musique reprend par un trio en mi bémol très-habilement conçu et traité avec esprit. La coda en a paru surtout très-heureuse. C’est un mouvement en sixhuit attaqué d’abord par M lle Lemercier et repris par Ponchard. Mais ce morceau qui, par son étendue et sa facture, peut passer pour le plus important de la pièce, a été en quelque sorte éclipsé par le charmant quatuor : Bonsoir , monsieur Pantalon t Rien de plus facile, de plus naturel, de mieux inspiré. Tout lemondesaitdéjà par cœur ce joli motif, cette franche ctsimple mélodie, dont l'accompagnement varie selon le caractère des divers personnages. Chacun se dit : Mais qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans ce chant? Je l’eusse trouvé moi-même! Et cependant cela n’a rien de commun ni de trivial, et ne ressemble guère à ces ponts-neufs qu : on nous donne avec aplomb pour de la musique de Grétry.

Il y a dans la scène finale des détails d’orchestre

d’une rare finesse, et qui demandent, pour être mieux appréciés, des spectateurs moins distraits par une hiralité prolongée et bruyante.

La pièce est mise en scène avec soin, jouée avec ensemble et avec entrain par Ricquier, Ponchard, Lemaire, M I|8S Révilly, Lemercier et Decroix. Décidément Ponchard excelle à rendre les amoureux naïfs. Je soupçonne fort M lle Révilly d’être la M lle Reine des Rendez-vous bourgeois , mariée en secondes noces au docteur vénitien, après la mort de César I M 1Ie Lemercier est charmante sous les traits de Colombine, et son costume rose à corsage de velours noir ferait tourner la tête à bien des Carlins, — si la race n’en était pas perdue. On a nommé, après la chute du rideau, MM. Lockroy et de Morvan pour les paroles, et M. Albert Grisar pour la musique. Les qrtistes ont été rappelés.

— On vient d’inaugurer une nouvelle salle de concerts, au cinquième étage au-dessus de l’entresol, tout en haut du bazar Bonne-Nouvelle. C’est l’association des artistes peintres qui fait cette gracieuse avance à l’association des artistes musiciens. Nous

INAUGURATION DE LA SALLE BONNE-NuUVELLE 303 n’avons plus qu’un vœu à émettre: c’est que l’association des poêliers-fumistes ajoute un ou deux calorifères à celte construction légère, et trop fraîchement décorée. Sans être un modèle d’acoustique, la salle est suffisamment sonore, propre, nette; elle rend note pour note, avec précision mais avec sécheresse, sans enfler ni adoucir le timbre, et par conséquent elle est plus favorable à l’orchestre qu’aux chanteurs. Un seul rang de loges circule autour du parquet à une assez grande hauteur pour justifier l’emploi des lorgnettes. La décoration est assez simple et assez printanière. Des rideaux rouges, largement traités par MM. Philastre et Gambon, font semblant de courir sur des tringles parfaitement imitées. Des rosiers sans parfum, mais non pas sans épines, grimpent sur des baguettes d’or et forment le grillage le plus agréable à l’œil, mais le plus glacial qui soit jamais sorti du pinceau d’un artiste. Je ne sais pourquoi l’on frissonne involontairementà la vue de ces faux vitraux, où l’air ni le jour ne sauraient pénétrer, et qui ne semblent dessinés sous la voûte qu’en guise de menace et d’épouvantail. En un mot, la salle est commode, spacieuse, bien aménagéë, et l’on pourra, de temps à autre,

s'en permettre l’ascension, si l’on parvient à la chauffer convenablement et à lui ôter cet air rustique et guilleret qui m’a rappelé, malgré moi, les salons de cent couverts.

C’est M. Emile Prudent qui a bien voulu faire les honneurs de ce nouveau bazar musical; et, en vérité, pour entendre M. Prudent, on ne saurait aller ni trop loin ni trop haut. Nous avons, grâce à Dieu, près de cinq cents pianistes, de tout âge et de tout sexe, qui ont porté au plus hautdegréde perfection le mécanisme de leur terrible instrument. Mais entre un artiste sérieux et un pianiste comme on en rencontre par centaines, il y a la même distance qu’entre un versificateur et un poète. Prudent est du très-petit nombre de ceux qui savent mettre l’idée à la place où le commun des virtuoses ne voit que la mécanique. Son exécution est pleine, brillante, mélodieuse, d’une largeur et d’une rondeur admirables. Lors de ses premiers débuts, on put craindre que cette extrême morbidesse ne dégénérât, tôt ou tard, dans je ne sais quoi de pâteux, de mou, d’efféminé. Mais loin de s’abandonner à sa facilité naturel le, l’artiste a su joi ndre à la grâce et à la délicatesse de sa manière toute l’énergie et la vigueur

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