LE TRE NOZZE
le tour de la ville, conduit par son cornac; il rend ses visites en personne, et il danse la polka au son du flageolet.
Un seul personnage vraiment populaire, vraiment napolitain et qu’on ne saurait trouver ailleurs, avait été introduit dans l’action par M. Berrettoni. C’était la cheville ouvrière de sa pièce, le rôle caractéristique et saillant qui aurait pu jeter sur ce tissu d’inepties un peu de clarté, de vraisemblance et de couleur locale; c’est le rôle du canta-storie. Tous les jours
à la même heure, un peu avant le coucher du soleil,
on voit s’assembler sur la jetée du Molo, une foule impatiente et compacte. Bientôt le chanteur arrive avec son vieux grimoire sous le bras, salue gravement le cercle, et, après cet avis salutaire : a Messieurs, prenez garde à vos poches, » il déclame avec une mélopée douce et monotone le Roland furieux d’Àrioste ou le Roland amoureux de Berni, mais il célèbre surtout les exploits de Renaud de Montauban; ce qui lui vaut le surnom de chanteur de Rinaldo. Le talent consiste à couper le récit au point le plus intéressant, comme on fait pour les romans-feuilletons. On pe saurait croire combien le pêcheur, l’ouvrier, le
lazzarone se passionnent pour ce héros populaire. On en vient souvent jusqu’aux coups de couteau. Un soir le chanteur de Rinaldo avait laissé ce fameux capitaine au pouvoir de l’ennemi qui le gardait à vue dans un cachot; la foule. s’était séparée dans l’anxiété la plus vive ; jamais ces mots terribles : la suite à demain n’avaient été accueillis avec plus de chagrin et plus de murmures. Au plus fort de la nuit, l’un des habitués n’y tint plus : il courut à la maison du chanteur, enfonça la porte au grand effroi du bonhomme et, se jetant au pied du lit, lui dit d’un air suppliant : Au nom de saint Janvier mon patron, prenez tout ce que je possède, mais dites-moi si Rinaldo est sorti de prison. «
On comprend tout le parti qu’un acteur intelligent aurait pu tirer de ce rôle. Eh bien I vous ne devineriez jamais sous quel accoutrement fabuleux, incohérent, impossible, le jeune Ferranti s’est présenté au public. Il doit jouer un rôle de chanteur ambulant; le costume est tracé d’avance, et pour qu’il ne s’y trompe pas, on lui prescrit la mandoline. Col colascione ad armacollo, dit clairement le livret :
« avec la guitare en bandoulière. » Mais M. Ferranti *
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est de Ferrare. II ne comprend pas l’italien, ou bien il ne trouve pas qu’un rôle de canta-slorie soit assez séduisant pour lui, et il se transforme, de sa propre autorité, en pèlerin (T amour! Il a une veste comme on n’en vit jamais, une culotte de l’autre monde, des mollets rembourrés, des tibias qui pleurent, et pardessus tout cela un petit manteau bleu en taffetas, semé de coquillages, et une longue canne à la main, une canne de coureur ou de suisse, surmontée d’une pomme en argent. Je ne puis rien comprendre, ni le public non plus, à cette étrange fantaisie. Il faut que M. Ferranti ait vu quelque berger Louis XV accroupi au pied d’un chandelier de vieux Sèvres, et il s’est dit de bonne foi : <t Je serais charmant en berger! » Il aura cru entendre une douce voix murmurer à son oreille : Com' c gentil f Eh bien! non, parole d’honneur, que M. Ferranti me pardonne ma franchise, il n’est pas beau en porcelaine; et je vais lui donner encore une mauvaise nouvelle : il faut qu’il sacrifie ses moustaches. Un acteur se doit au public. Des cheveux poudrés et des moustaches noires en croc, cela ne se tolère plus, même sur les théâtres de la banlieue. N’y a-t-il point de barbier attaché au
théâtre Ventadour? Vite, qu’on me rase M. Ferranti et ces affreux choristes, qui étalent leur barbe noire et malpropre avec une souveraine impertinence. Le Théâtre-Italien est un lieu de bonne compagnie, et si M. Lumley, qui passe à juste titre pour un parfait gentleman , n’était pas à Londres pour le moment, il aurait mis bon ordre à cette exhibition de barbes sales et de moustaches mal portées.
Autre inconvenance : il est question dans la pièce d’une marquise de Forli. La famille Forli est une des plus honorables et des plus distinguées de l’aristocratie napolitaine. Non-seulement elle existe, mais elle se trouvait naguère en France; elle peut s’y trouver encore et venir entendre de ses propres oreilles les aménités qu’on a cru devoir mettre sur son compte. Ne pouvait-on pas supprimer ce nom ? J’en appelle encore à Lablache.
Mais nous marchons d’absurdité en absurdité.
M u e Forli et sa servante s’en vont au marché en costume de bohémienne; comme c’est bien trouvé I Elles rencontrent sur la place le seigneur Pourceaugnac, baron d’Acetosa, et lui disent la bonne aventure. La canaille s’ameute et poursuit le